Rencontre avec Bertil Lintner Bertil Lintner, spécialiste de la Birmanie, partage ses opinions sur la situation politique du pays.

{}Bertil Lintner est considéré par beaucoup comme la voix occidentale de référence au sujet de la Birmanie. Il a écrit cinq livres concernant ce pays et ses enquêtes couvrent des sujets allant de l’évolution de la démocratie du pays à l’insurrection ethnique en passant par le trafic de drogue. Selon lui, les dernières nouvelles en provenance de la Birmanie sont loin d’être encourageantes…

Il estime que la Ligue Nationale pour la démocratie (NLD) (opposition) est inefficace actuellement parce que sa direction a été décimée après l’attaque du 30 mai 2003 contre Aung San Suu Kyi. La plupart des cadres du parti ont été emprisonnés depuis ce jour et ses bureaux ont été fermés par le gouvernement.

Dans telles circonstances, il n’est pas d’accord avec ceux qui font la comparaison entre la NLD et le congrès national africain (ANC) de l’Afrique du Sud. Contrairement à la NLD, l’ANC était fort, bien organisé et en état de diriger le parti. Quand Nelson Mandela était en prison, d’autres personnes dans l’ANC pouvaient poursuivre le mouvement. Mais la NLD est différente. "Sans Suu Kyi, la NLD est inexistante" dit Lintner. "Elle est un symbole."

« Suu Kyi est une sainte »

Il cite un diplomate indien à Rangoon : "Suu Kyi est une sainte," en la comparant au Mahatma Gandhi de l’Inde. Lintner est d’accord avec le diplomate quand il dit que Suu Kyi est toujours juste dans ses principes, mais Lintner remet en question ses capacités politiques à manipuler ses adversaires comme le faisait Gandhi de façon tellement habile.

Lintner pense également que la NLD et le mouvement d’opposition ont manqué une occasion importante pour installer la démocratie en Birmanie.

Il croit que la Birmanie aurait pu changer après la victoire écrasante de la NLD lors des élections de 1990. La NLD aurait dû s’appuyer sur la population pour réclamer le pouvoir. Cependant, le parti n’a pas mobilisé la population à ce moment critique. Une telle occasion ne se représentera probablement plus.

Deux scénarios pour sortir de l’impasse

L’auteur voit deux scénarios possibles qui pourraient sortir la Birmanie de l’impasse.

Le premier est l’application de sanctions multilatérales par les nations et les instances internationales qui considèrent la situation en Birmanie de la même manière. Il pourrait s’agir des Nations Unies, de l’Union Européenne et de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN).

Mais il est sceptique quant aux efforts actuels de l’ONU. "Ils semblent croire que tout le monde participera aux discussions, mais est-ce réaliste ?" se demande-t-il.

Une fracture au sein des militaires pourrait également mener au changement, prétend Lintner. Par conséquent, il faudrait s’intéresser à ce qui se passe derrière les écrans, à l’intérieur de la junte. Mais il ne faut pas croire, selon lui, à une fracture entre les tenants de la ligne dure et les factions modérées dans les forces armées. "Ils appartiennent tous à la ligne dure " dit-il. "Les militaires ne lâcheront pas."

Lintner ne pense pas que le premier ministre récemment nommé, le général Khin Nyunt, appartient à une faction modérée, comme certains le pensent.

Selon Lintner cette opinion vient du fait que parmi les trois dirigeants du pays - les généraux Than Shwe, Khin Nyunt et Maung Aye — Khin Nyunt est celui qui est le plus ouvert aux étrangers. Certes, il est le porte-parole de la junte, mais il ne faut pas en conclure qu’il est réceptif aux avis étrangers. "Khin Nyunt aime manipuler les étrangers," dit-il.

Sur la question de l’aide étrangère, Lintner estime que l’aide bénéficie actuellement davantage au gouvernement qu’au peuple. « S’il n’y a aucune transparence et aucune obligation de rendre des comptes, l’aide financière pose problème ».

Il cite comme exemple l’envoi à Rangoon par l’UNICEF de chargements complets de médicaments pour soigner les blessés lors du soulèvement de 1988. Les médicaments ont été interceptés par l’armée.

Les plus grands trafiquants de drogue au monde

En matière de drogues, Lintner a beaucoup à dire. Ses connaissance dans ce domaine sont reconnues mais ses commentaires sont souvent en désaccord avec les estimations du gouvernement birman et des organisations internationales anti-drogue.

Lintner et son épouse shan ont passé plusieurs mois dans les états Shan et Kachin lors d’un voyage clandestin à travers la Birmanie en 1986. Ses articles sur les activités criminelles menées à l’intérieur de la Birmanie l’empêchent d’ailleurs d’obtenir un nouveau visa pour ce pays. Certains fonctionnaires du gouvernement déclarent qu’il ne sera plus jamais autorisé à rentrer en Birmanie.

Quand on l’interroge au sujet de l’Office des Nations unies contre la Drogue et le Crime (ODC) à Rangoon, Lintner répond : "Ils ne comprennent pas ce qui se passe réellement. Ils n’ont aucune idée de comment les affaires de drogue sont gérées ici. Ils n’ont toujours pas compris qu’ils ont affaire avec les plus grands trafiquants de drogue au monde avec Lin Min Xiang et Bao Yuxiang."

Lin Min Xiang et Bao Yuxiang ont conclu des accords de "paix" avec la junte birmane, qui les considère maintenant comme "des chefs ethniques". Ils ont tous les deux mis en application des programmes d’éradication de la drogue dans leurs territoires et ont travaillé avec des fonctionnaires de l’ODC en Birmanie.

Le représentant de l’ODC à Rangoon, notre compatriote belge Jean-Luc Lemahieu nie que son organisation travaille avec des trafiquants de drogue, mais indique que son premier souci consiste à venir en aide aux fermiers pauvres et leurs familles. "Fournir de l’aide maintenant, est notre devoir moral et éthique."

Lintner cependant, pense que le travail de l’ODC en Birmanie est en grande partie contre-productif. Il accuse les fonctionnaires de l’ODC de ne pas comprendre la politique en Asie du Sud-Est. "Ce sont des bureaucrates inutiles et la qualité de leur travail n’étonne pas," dit-il.

Le double jeu de la junte

En septembre dernier, le général Khin Nyunt affirmait que son gouvernement menait des enquêtes de rendement d’opium en collaboration avec les Etats Unis et l’ODC. Les rapports de ces organisations ont montré « une diminution annuelle de culture du pavot et de leur rendement ».

Mais Lintner ne pense pas que la Birmanie progresse dans l’élimination de la drogue parce que la production de drogue n’est pas en diminution, alors que le gouvernement militaire a lancé en 1999 un plan en 15 ans d’éradication de la drogue. D’ailleurs, de grandes quantités de pilules de methamphetamine, connues localement comme yaa baa, sont maintenant produites en Birmanie. Il y a quinze ans il n’y avait aucune production de methamphetamine le long de la frontière.

Lintner pense que les trafiquants de drogue de premier rang qui maintenant agissent en tant qu’hommes d’affaires légitimes ou sont désignés comme chefs ethniques n’ont aucun intérêt à ce que cela change. Rien que dans l’Etat Wa la production de drogue, la contrebande de CD, et le trafic d’armes sont très répandus.

Une menace nucléaire ?

Un récent article sur la Birmanie de Lintner a alerté les lecteurs du Far Eastern Revue sur le renforcement des liens entre la Birmanie et la Corée du Nord. Lintner prétend que les chefs militaires à Rangoon s’intéresseraient aux missiles de Pyong Yang. Des agents et des techniciens de Corée du Nord ont été aperçus en Birmanie centrale, probablement pour aider à l’installation d’un réacteur nucléaire, ce que les Russes avaient proposé de faire par le passé.

En 2002, la Birmanie et la Russie avaient en effet accepté de coopérer à la construction et au fonctionnement d’un réacteur nucléaire pour la recherche médicale. Moscou a abandonné l’affaire au début de cette année parce que les Birmans ne pouvaient plus assumer les coûts de la construction de ce réacteur.

Ross Dunkley, rédacteur du Myanmar Times installé à Rangoon, a répondu à ces allégations en se faisant le porte-voix du régime et en indiquant que l’article n’était que spéculation et manquait de preuves.

Lorsqu’on lui demanda son opinion au sujet de l’article du Myanmar Times, Lintner a haussé les épaules. Le Myanmar Times n’est pas la référence objective sur ce qui se passe en Birmanie. " En tant que journaliste je préfère lire The New Light of Myanmar" dit-il "puisque ce journal ne se cache pas d’être le porte-parole du gouvernement"

Par Kyaw Zwa Moe

The Irrawaddy

http://www.irrawaddy.org/database/2003/vol11.10/a-btalk.html

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