Répression de la liberté d’expression

Les autorités du Bangladesh se sont non seulement montrées incapables de protéger celles et ceux qui expriment un point de vue différent et d’amener les groupes armés qui menacent ces personnes à rendre des comptes, mais elles ont aussi étouffé la liberté d’expression en usant de nombreuses tactiques répressives et nouvelles lois, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public ce mardi 2 mai.

Intitulé Caught between fear and repression : Attacks on freedom of expression in Bangladesh, ce rapport montre que des groupes armés ont prospéré dans un climat d’impunité, se livrant à toute une série d’homicides de blogueurs défenseurs de la laïcité sans vraiment être inquiétés, en dépit du grand retentissement de ces crimes. En quatre ans, seule une affaire a débouché sur des condamnations.

Les militants sont aussi régulièrement visés par des menaces de mort, certains n’ayant d’autre choix que de quitter le pays, car leur sécurité est en danger et que les autorités refusent de les protéger.

En 2016, les autorités bangladaises ont intensifié leur politique de répression du débat et de la critique dans l’opinion publique ; elles ont harcelé des professionnels des médias, entravant leurs activités et les poursuivant en justice au titre de lois draconiennes.

« Se trouvant entre deux feux, la violence des groupes armés d’une part et la répression de l’État d’autre part, les personnes en faveur de la laïcité sont systématiquement réduites au silence au Bangladesh. Les autorités ne font pas le nécessaire pour protéger la liberté d’expression des gens, mais elles leur imputent également la responsabilité des menaces dont ils sont la cible et criminalisent les activités des blogueurs et des journalistes via toute une série de lois répressives », a déclaré Olof Blomqvist, chercheur d’Amnesty International sur le Bangladesh.

Des victimes mises en cause

Après que le militant en ligne Nazimuddin Samad a été tué à coups de machette non loin de son campus universitaire à Dacca en avril 2016, les pouvoirs publics ont cherché à lui imputer la responsabilité de sa mort. Le ministre de l’Intérieur Asaduzzaman Khan Kamal a fait savoir que la police procèderait à un examen des publications du militant, à la recherche d’éventuels propos « répréhensibles ». La Première ministre Sheikh Hasina a quant à elle qualifié de « mots sales » les écrits d’auteurs laïcs.

Dans plusieurs autres affaires, des militants victimes de menaces ont confié à Amnesty International que la police avait refusé d’enregistrer leur plainte. Celle-ci a parfois suggéré aux victimes de quitter le pays, voire s’est mise à les harceler parce qu’ils écrivaient sur des « sujets laïcs ».

Un blogueur défenseur de la laïcité, qui a reçu plus d’une dizaine de menaces de mort par téléphone et sur les réseaux sociaux, a déclaré à Amnesty International : « J’ai tenté à plusieurs reprises d’obtenir de l’aide, mais ils ont ouvertement refusé de m’aider. »

Parallèlement, leurs agresseurs ont joui d’une quasi parfaite impunité. Depuis la réélection du gouvernement de la Ligue Awami en 2014, seule une affaire a débouché sur des condamnations : en décembre 2015, huit membres présumés d’Ansar al Islam ont été déclarés coupables d’avoir participé à une attaque.

Ce climat d’impunité a provoqué un sentiment de peur dans la société civile bangladaise qui, autrefois dynamique, pratique aujourd’hui l’autocensure.

Se confiant à Amnesty International, des journalistes ont indiqué qu’ils n’avaient pas connu de répression aussi dure depuis le rétablissement d’un régime civil dans le pays en 1991. Il existe désormais des « lignes rouges » qu’ils se gardent bien de franchir. Rares sont ceux qui osent publier des informations susceptibles d’être considérées comme critiques à l’égard de la Première ministre Sheikh Hasina ou de sa famille, conscients que leur organe de presse pourrait être fermé sans explication ou que leurs annonceurs pourraient faire l’objet de pressions.

« Les autorités bangladaises traitent le journalisme comme une activité criminelle. En recourant à des peines d’emprisonnement, à des menaces et à des actes d’intimidation, et en s’immisçant constamment dans leurs activités, elles ont fait tout leur possible pour faire taire les voix critiques dans les médias », a déclaré Olof Blomqvist.

Des lois répressives

La Loi de 2006 relative aux technologies de l’information et de la communication, qui prévoit une peine de sept ans d’emprisonnement au minimum pour les contrevenants à ses dispositions, est perçue comme le principal instrument utilisé par les autorités pour étouffer les voix critiques dans le pays. Formulée en termes vagues, elle les autorise à engager des poursuites contre des personnes soupçonnées de « porter atteinte à l’image de l’État » ou de « heurter des croyances religieuses », ou encore « dans l’intérêt de la souveraineté, de l’intégrité ou de la sécurité du Bangladesh ».

Le gouvernement s’est servi de cette loi draconienne pour étouffer toute critique dans les médias en engageant des poursuites à l’encontre de journalistes qui ne faisaient que leur travail. En décembre 2016, Nazmul Huda, journaliste de télévision et de presse écrite, a été arrêté, puis sauvagement battu en détention avant d’être inculpé au titre de la Loi relative aux technologies de l’information et de la communication parce qu’il avait couvert des manifestations organisées par des ouvriers de l’industrie textile, dans la banlieue de Dacca.

En 2013, le gouvernement a également invoqué cette loi pour poursuivre quatre blogueurs défenseurs de la laïcité, accusés d’avoir « heurté les sentiments religieux ».
Depuis 2013, plusieurs journalistes et rédacteurs en chef de premier plan ont dû répondre d’accusations motivées par des considérations politiques. La plupart travaillaient pour des médias qui fustigent le gouvernement ou soutiennent l’opposition politique.

Un journaliste a déclaré à Amnesty International : « Les autorités ont choisi quelques personnes, pour l’exemple, dans le but d’instiller la peur dans les autres médias et de leur montrer ce qui se passe quand on franchit la ligne. »

Des sympathisants de la Ligue Awami ont entamé pas moins de 83 procédures judiciaires, toutes motivées par des considérations politiques, à l’encontre du rédacteur en chef du journal bangladais The Daily Star, Mahfuz Anam.

Shafik Rahman, vétéran de l’opposition et éditeur en chef de l’hebdomadaire Mouchake Dil, a été détenu à l’isolement pendant plus de trois semaines, après avoir été accusé de « complot d’enlèvement et d’assassinat » d’un membre du parti politique au pouvoir, Sajib Wazed Joy. Cette accusation était forgée de toutes pièces.

Les autorités du Bangladesh invoquent fréquemment à l’encontre de journalistes critiques des lois relatives à la sédition et à la diffamation qui datent de l’époque coloniale et dont les dispositions sont archaïques.

Les autorités élaborent désormais de nouveaux textes législatifs, à l’image d’un projet de loi sur la sécurité numérique et d’un autre sur la négation des crimes commis durant la guerre d’indépendance. S’ils sont adoptés, ces textes restreindraient davantage encore la liberté d’expression en établissant de nouvelles infractions pénales, la sûreté nationale servant parfois de prétexte.

« La répression exercée contre l’opposition et la laïcité au Bangladesh doit cesser. Il faut en tout premier lieu assurer la protection de celles et ceux qui sont menacés parce qu’ils font entendre leur voix, et abroger ou modifier les lois draconiennes utilisées pour punir quiconque exprime des opinions gênantes », a déclaré Olof Blomqvist.

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