Somalie. Les exécutions illégales et la torture montrent le mépris d’Al Shabab pour la vie des civils

DECLARATION PUBLIQUE

ÉFAI-
24 novembre 2009

Amnesty International a condamné aujourd’hui la pratique de plus en plus courante des exécutions illégales, de la torture et d’autres mauvais traitements, notamment sous la forme de lapidations jusqu’à ce que mort s’ensuive, d’amputations et de flagellations, perpétrés en public par les milices d’Al Shabab dans les zones qu’elles contrôlent.

Selon certaines informations parues dans les médias, le 17 novembre, une femme a été enterrée jusqu’à la taille et lapidée dans un village proche de Wajid, dans la région de Bakool, tandis qu’un homme accusé avec elle d’avoir commis un « adultère » s’est vu infliger 100 coups de fouets. Cette exécution et cette flagellation auraient été ordonnées par un « juge » travaillant pour Al Shabab.

Elles font suite à la lapidation jusqu’à ce que mort s’ensuive d’Abas Hussein Abdirahman le 6 novembre dans la ville de Merka, qui est aux mains d’Al Shabab depuis novembre 2008. Un porte-parole d’Al Shabab a déclaré que la femme accusée d’« adultère » avec cet homme serait également lapidée une fois qu’elle aurait accouché. D’après les informations recueillies par Amnesty International, celle-ci a trente-deux ans, est enceinte d’environ six mois et vit dans le district d’Afgoye.

Amnesty International exhorte Al Shabab à ne pas procéder à l’exécution de cette femme. Toutes les factions armées et les dignitaires religieux associés à Al Shabab doivent cesser immédiatement de commettre et d’ordonner des exécutions illégales, des actes de torture et d’autres mauvais traitements dans toutes les zones qu’ils contrôlent. La lapidation jusqu’à ce que mort s’ensuive est à la fois une forme de meurtre et de torture, deux crimes de droit international. Les groupes armés d’opposition participant à un conflit armé interne, comme Al Shabab en Somalie, sont tenus de respecter le droit international humanitaire, qui interdit, entre autres choses, « les atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices » (article 3 commun aux Conventions de Genève).

Les porte-parole d’Al Shabab affirment que ces pratiques visent à imposer leur propre interprétation de la charia (loi islamique) dans les zones que ce groupe armé contrôle. Certains de ces actes de torture et de ces exécutions sont ordonnés par des « tribunaux » institués par Al Shabab, qui semblent être des organes quasi judiciaires chargés de rendre la « justice » dans ces zones. Ces pratiques sont contraires au droit international humanitaire, qui interdit « les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué » (article 3 commun aux Conventions de Genève).

On en sait très peu sur les procès qui se déroulent devant les « tribunaux » d’Al Shabab, car aucun observateur indépendant n’a jamais pu y assister. Cependant, il semble que les personnes jugées par ces instances ne bénéficient d’aucune des garanties fondamentales en matière de procédure régulière, qui incluent notamment l’assistance juridique et la possibilité de faire appel.

En octobre 2008, à Kismaayo, des membres d’Al Shabab ont lapidé une jeune fille de treize ans qui avait été violée par trois hommes. Al Shabab a prétendu que celle-ci avait une vingtaine d’années et avait commis un « adultère ». L’illégalité et le caractère arbitraire de ces « tribunaux », de même que leurs liens évidents avec Al Shabab, exposent les civils qui vivent sous l’autorité de ce groupe armé à un risque élevé d’être torturés ou exécutés illégalement.

Ces derniers mois, des membres d’Al Shabab ont également exécuté en public des personnes accusées de collaboration avec le gouvernement fédéral de transition. Le 28 septembre, un peloton d’exécution d’Al Shabab a abattu deux jeunes hommes à Masla, près du marché aux bestiaux dans le nord de Mogadiscio, devant une foule de riverains.

Ces deux suppliciés, Hasan Moalim Abdulahi et Mohamed Ali Salad, étaient accusés d’espionnage pour le compte du gouvernement américain, du gouvernement fédéral de transition et de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM).

Le 25 octobre, ce peloton a de nouveau exécuté deux jeunes hommes à Merka, en soutenant qu’ils avaient « avoué » s’être rendus coupables d’espionnage contre Al Shabab. Ces deux séries d’exécutions illégales semblent avoir été perpétrées en représailles à une attaque qui aurait été commise par un hélicoptère américain le 14 septembre, au cours de laquelle un membre présumé d’Al Shabab et d’Al Qaïda, Saleh Ali Saleh Nabhan, aurait été tué.

Les milices d’Al Shabab profitent de la grave détérioration de l’état de droit dans le sud et le centre de la Somalie. Ce pays n’a plus de système judiciaire efficace depuis que l’État s’est effondré de facto en 1991. Al Shabab affirme que ses actions visent à rétablir l’ordre public en Somalie. Cependant, les agissements des milices d’Al Shabab et d’autres groupes armés d’opposition qui leur sont associés mettent au contraire gravement en péril la sécurité des civils. Ces rebelles mènent des attaques aveugles et affrontent leurs opposants depuis des zones résidentielles, par exemple à Mogadiscio, exposant ainsi les civils au risque de subir les effets de leurs assauts. Ils pillent des zones d’habitation, empêchent les activités d’organisations humanitaires et menacent ces dernières, limitant l’aide humanitaire dont dépendent quelque 3,7 millions de civils. Par ailleurs, ils tentent d’intimider des journalistes et des militants de la société civile qui rendent compte de la situation critique des civils dans un pays dévasté par le conflit.

Les observateurs somaliens et internationaux soupçonnent fortement des membres d’Al Shabab et de groupes armés qui leur sont associés d’être à l’origine de certains homicides ciblés de journalistes et de travailleurs humanitaires commis ces trois dernières années.

Depuis début 2007, au moins neuf journalistes ont été tués de cette manière. Parmi eux, sept ont été abattus par des hommes armés non identifiés, si bien qu’il est difficile de désigner les auteurs de ces actes.

Néanmoins, dans certains cas, des journalistes avaient été menacés de mort par des personnes se présentant comme des membres d’Al Shabab avant d’être tués, et plusieurs de ces homicides ont eu lieu dans des zones contrôlées par ce groupe armé, notamment celle du marché de Bakara, à Mogadiscio.

Pourtant, nul n’a été tenu de rendre compte de ces crimes. Bien que les porte-parole d’Al Shabab aient nié toute implication dans certains homicides, ses dirigeants n’ont pas condamné publiquement les attaques de journalistes ni ordonné qu’elles cessent. Ces derniers ne semblent pas avoir pris de mesures afin de suspendre des forces d’Al Shabab les personnes soupçonnées d’avoir commis ou ordonné ce type de crimes.

Les membres d’Al Shabab procèdent presque toujours aux exécutions, flagellations et amputations en public, en invitant la population locale à y assister. Cela laisse supposer leur intention, sous prétexte de maintenir l’ordre public, d’imposer leur autorité sur le territoire par des démonstrations publiques de cruauté et de violence destinées à intimider et effrayer la population civile.

La situation des droits humains ne cesse de se dégrader en Somalie. Des civils continuent d’être tués ou blessés lors d’attaques aveugles ou directes par toutes les parties au conflit, déplacés de force en grand nombre et privés de l’aide humanitaire qui leur est indispensable. De plus en plus souvent, ils sont en outre exposés au risque d’être exécutés et soumis à des formes de torture par des membres de groupes armés qui imposent leur autorité à la population en faisant preuve d’un mépris flagrant pour la vie humaine.


Complément d’information

À l’heure actuelle, Al Shabab contrôle de vastes zones du sud et du centre de la Somalie, y compris certaines grandes villes telles que Merka, Kismaayo et Baidoa, ainsi que certains quartiers de la capitale, Mogadiscio.

Le gouvernement fédéral de transition (soutenu par la communauté internationale) n’exerce son autorité que sur une partie de la capitale, est régulièrement attaqué par des groupes armés et ne parvient pas à mettre en place un système judiciaire national. À la suite de l’éviction du gouvernement Siyad Barré en 1991, les anciens rendaient souvent la « justice » en s’appuyant sur le droit coutumier et la charia, en l’absence d’un pouvoir judiciaire opérationnel au niveau de l’État.

Les milices d’Al Shabab découlent de l’Union des Tribunaux islamiques, un mouvement qui a temporairement pris le contrôle de Mogadiscio et d’autres zones en 2006. Certains civils attribuent à celui-ci le mérite d’avoir apporté de la sécurité et de l’ordre dans de nombreux lieux auparavant soumis à la volonté de groupes armés, de milices et de chefs de clan. L’Union des Tribunaux islamiques a été vaincue militairement par les troupes éthiopiennes qui sont intervenues en Somalie fin 2006 afin d’aider le gouvernement fédéral de transition. Pendant ces opérations militaires, de nombreuses violations du droit international humanitaire et relatif aux droits humains ont été commises par l’armée éthiopienne et celle du gouvernement fédéral de transition.

Après que Sheikh Sharif Sheikh Ahmed, un ancien dirigeant de l’Union des Tribunaux islamiques, a été nommé président de ce gouvernement en janvier 2009, le Parlement de transition a adopté la charia comme fondement du droit national. Al Shabab a rejeté l’adoption de la charia par le gouvernement fédéral de transition, soutenant qu’il est allié aux nations occidentales.

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