SOUDAN : Amnesty International ne peut que constater la détresse et la déception de la population du Darfour

COMMUNIQUÉ DE PRESSE

Détresse, démission et déception sont les trois termes qui peuvent qualifier la situation dans le Darfour à l’heure actuelle. Détresse de tous ceux et de toutes celles dont la vie et les moyens mêmes d’existence ont été détruits ; démission du gouvernement soudanais qui nie toute responsabilité ; et déception devant la lenteur du processus censé résoudre la crise. Telles sont les conclusions d’Amnesty International à l’issue de sa visite sur place. C’était la première fois depuis le début de la crise dans le Darfour qu’une organisation non gouvernementale internationale de défense des droits humains se rendait au Soudan et rencontrait de hauts responsables du gouvernement.

Contrairement à ce qui se passe habituellement en pareil cas, la délégation d’Amnesty International a pu se déplacer librement dans l’ensemble de la région du Darfour. Les délégués de l’organisation se sont rendus à El Geneina, à Nyala et à El Fasher, et ont pu rencontrer plusieurs ministres et hauts responsables du gouvernement, à Khartoum et dans le Darfour. Ils ont également pu s’entretenir avec des représentants d’organisations internationales et de la société civile.

Cette visite a confirmé la première analyse d’Amnesty International, à savoir que les villages de la région étaient attaqués par des milices soutenues par le gouvernement et parfois même appuyées par les forces régulières soudanaises, qui tuaient les civils, se livraient à des pillages et incendiaient les habitations.

La délégation a pu voir les restes de plusieurs villages totalement rasés ou abandonnés, et qui avaient presque disparu sous la végétation. Elle a pu constater que des nomades faisaient pâturer leurs chameaux, leurs chèvres et leurs vaches sur des terres où étaient naguère installées des communautés d’agriculteurs.

Les délégués d’Amnesty International ont recueilli les témoignages de personnes déplacées réfugiées dans des camps et des villages de l’ouest du Darfour et à Nyala, dans le sud de la région, qui leur ont décrit de nombreuses atrocités. Deux femmes leur ont par exemple raconté que leur village, situé près de Nuri, dans l’ouest du Darfour, avait été attaqué en février 2004 par des miliciens armés et bombardé, et que cette attaque avait fait environ 130 morts. L’une de ces deux femmes a indiqué que les hommes du village avaient été tués en si grand nombre que les femmes avaient dû se charger seules d’enterrer les morts. Elle disait avoir elle-même enterré sept hommes, en compagnie d’une voisine. Le soir, les femmes du village avaient placé les cadavres qu’elles n’avaient pas eu le temps d’inhumer dans un abri, mais les miliciens, connus sous le nom de Janjawid, étaient revenus pendant la nuit et avaient brûlé ce dernier, avec les corps qu’il contenait.

« Si certains membres du gouvernement ont admis que des violations des droits humains et des atteintes au droit international humanitaire avaient été commises, d’autres ont nié en bloc tous les faits », a déclaré Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty International. « Un tel déni est une insulte aux victimes. »

« Les déplacements de population se poursuivent », a déclaré Bill Schulz, directeur général d’Amnesty International États-Unis et membre de la délégation, commentant l’arrivée récente de 3 000 personnes dans le camp de Kalma. « Les habitants de la région continuent d’être chassés de chez eux par les combats et par des attaques délibérées menées contre leurs villages. »

Les délégués d’Amnesty International ont rendu visite à des personnes déplacées appartenant à des tribus nomades, aujourd’hui regroupées au camp de Musai, près de Nyala. Là, ils ont recueilli des témoignages identiques, faisant état de meurtres et de viols commis par les insurgés. Amnesty International condamne fermement toutes les atteintes au droit international humanitaire perpétrées par des groupes politiques armés.

Amnesty International reconnaît que le gouvernement soudanais s’efforce d’augmenter les effectifs de police dans le Darfour en faisant venir des renforts d’autres secteurs du pays. Toutefois, ces forces sont souvent insuffisamment équipées. En outre, selon des témoignages recueillis par Amnesty International auprès de personnes déplacées, la police refuserait d’enquêter lorsque des personnes viennent porter plainte et un certain nombre de Janjawid auraient même été intégrés dans les forces de police ou dans la milice gouvernementale.

« Étant donné l’insécurité ambiante et le fait que les exactions passées n’ont jamais été punies, les victimes disent ne pas faire confiance au gouvernement », explique Samkelo Mokhine, président d’Amnesty International Afrique du Sud et membre de la délégation. « Elles disent ne pas se sentir en sécurité dans les camps et trembler de peur lorsqu’elles sont à l’extérieur. Tous ceux avec qui nous avons parlé dans les camps étaient catégoriques : ils ne se sentaient pas suffisamment en sécurité pour retourner dans leurs villages. »

« Dans une telle situation, la seule solution consiste à augmenter massivement le nombre d’observateurs sur le terrain. Une présence internationale dans chaque district est indispensable pour rétablir la confiance de la population et améliorer la sécurité. »

Amnesty International se félicite de l’intention affichée par l’Union africaine d’accroître le nombre de ses observateurs. « Mais ce n’est pas simplement une question de nombre d’observateurs, ajoute-t-elle toutefois. Il faut aussi que le mandat et les moyens du personnel de l’Union africaine soient renforcés, pour que celui-ci puisse être à la hauteur des attentes. Les Nations unies doivent elles aussi augmenter significativement le nombre de leurs observateurs sur place, en leur donnant les moyens d’assumer leurs responsabilités. »

« Les indicateurs destinés à mesurer les progrès accomplis en matière de protection des droits humains doivent être qualitatifs et non quantitatifs, a souligné Irene Khan. La question n’est pas tant le nombre d’observateurs présents sur le terrain que l’impact qu’ils ont en termes de protection des civils. Elle n’est pas tant d’augmenter les effectifs de police que de faire en sorte que cette police soit prête à protéger la population et en ait les moyens. »

« Le rétablissement de la sécurité est primordial, pour que les gens puissent rentrer chez eux de leur plein gré, sans danger et dans la dignité. On ne soulignera jamais assez l’importance qu’il y a à réunir ces conditions. À défaut, on risque de voir le nettoyage ethnique déboucher sur une véritable restructuration ethnique », a ajouté la secrétaire générale d’Amnesty International, soulignant que toute prolongation des déplacements de population risquait de bouleverser l’équilibre démographique de la région.

La délégation d’Amnesty International a constaté que les « zones sûres » décrétées par le gouvernement soudanais ne constituaient pas réellement un havre de paix pour les personnes qui s’y trouvaient. En outre, leur existence sous-entendait, d’une certaine manière, que les populations résidant en dehors de ces zones pouvaient être attaquées en toute impunité, et tendait à différer indéfiniment le rétablissement de la sécurité dans le reste de la région.

« Les Nations unies doivent convaincre le gouvernement du Soudan de renoncer à cette idée et de s’engager plutôt de toutes ses forces en faveur du Plan d’action déjà convenu, qui vise à rétablir la sécurité dans l’ensemble du Darfour, en mettant un terme aux violations des droits humains et aux atteintes au droit international humanitaire, en respectant le cessez-le-feu, en désarmant et en dissolvant les milices, et en en finissant avec l’impunité. »

« Les autorités nous ont dit avoir arrêté, jugé et condamné un certain nombre de Janjawid, mais les recherches que nous avons pu faire auprès de l’administration judiciaire de El Geneina et de Nyala confirment notre impression initiale, qui est que l’impunité reste pour l’essentiel un problème en suspens », a déploré Irene Khan.

Amnesty International se félicite de la décision prise par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui demande que soit rapidement mise en place une Commission d’enquête internationale indépendante (dont l’organisation recommandait la création depuis plusieurs mois déjà). Cette Commission sera chargée d’enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, et de déterminer s’il y a lieu de conclure à un génocide.

La délégation d’Amnesty International a estimé en conclusion que la situation humanitaire dans le Darfour restait extrêmement précaire, en dépit de la liberté d’accès dont disposaient les organisations humanitaires. « La région ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour permettre à une opération humanitaire de cette ampleur de se poursuivre pendant longtemps. Si les déplacements de population continuent, si les voies d’accès sont coupées ou si l’attention et l’aide de la communauté internationale se relâchent, il n’est toujours pas exclu que la situation tourne au désastre. »

« Le Darfour doit rester au premier rang des préoccupations de la communauté internationale, tant que tous ses habitants ne pourront pas y vivre librement et en toute sécurité », a conclu Irene Khan.

Contexte

Une délégation d’Amnesty International, emmenée par la secrétaire générale de l’organisation, Irene Khan, et composée du directeur d’Amnesty International États-Unis et du président d’Amnesty International Afrique du Sud, s’est rendue dans le Darfour du 14 au 21 septembre 2004, pour y recueillir des informations, évaluer les problèmes relatifs aux droits humains suscités par la crise et presser le gouvernement soudanais d’agir.

Membres de la délégation :
Irene Khan, secrétaire générale, Amnesty International
William Schulz, directeur d’Amnesty International États-Unis
Samkelo Mokhine, président d’Amnesty International Afrique du Sud

Des images haute résolution de cette visite au Soudan peuvent être téléchargées sur Internet, à l’adresse suivante : news.amnesty.org/pages/sudan_photos.

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