SOUDAN : Des mesures doivent être prises sans délai pour protéger les civils et les personnes déplacées dans l’État du Darfour

Index AI : AFR 54/079/2003
ÉFAI

Vendredi 29 août 2003

DÉCLARATION PUBLIQUE

Ce vendredi 29 août 2003, Amnesty International a appelé toutes les parties
responsables de l’intensification des affrontements dans le Darfour, État de
l’ouest du Soudan, à cesser immédiatement toute attaque délibérée et menée
sans discernement contre les civils et leurs biens. Au cours des derniers
mois, des centaines de civils, pour la plupart membres de groupes
sédentaires comme les Four, les Zaghawa, les Masalit et les Tungur, ont été
blessés ou tués, et des dizaines de milliers ont été déplacés. Imputables
aux « bandits » et aux milices armées, ces attaques sont aussi perpétrées
dans le cadre des affrontements qui opposent l’armée soudanaise à l’Armée de
libération du Soudan (ALS), groupe armé d’opposition opérant dans la région
depuis février 2003.

« Le gouvernement soudanais doit prendre immédiatement des mesures propres à
garantir la protection des civils touchés par le conflit, notamment des
personnes déplacées dans le Darfour, a déclaré Amnesty International. Il
doit faire en sorte que ces personnes bénéficient d’une protection et d’une
aide humanitaire suffisantes, et ce sans discrimination. »

Au titre du droit international humanitaire et relatif aux droits humains,
il incombe au gouvernement soudanais d’assurer la protection des civils.
Dans sa réaction à la crise du Darfour, il lui faut s’abstenir de prendre
des mesures susceptibles de provoquer la fuite d’autres civils. Il doit
condamner publiquement les atteintes aux droits fondamentaux commises dans
cet État, qui semblent viser des groupes ethniques particuliers, et prendre
les mesures urgentes à même d’empêcher de nouvelles exécutions illégales de
civils.

De telles attaques sont prohibées par le droit international humanitaire. En
effet, l’homicide délibéré et arbitraire de civils non armés viole l’Article
3 commun aux quatre Conventions de Genève de 1949, qui prohibe « les
atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre
sous toutes ses formes », de personnes qui ne participent pas directement
aux hostilités. De surcroît, le droit international humanitaire interdit la
destruction de biens civils et le déplacement forcé, sauf en cas de
nécessité militaire absolue. Pourtant, les deux parties au conflit se sont
rendues responsables de ces atteintes aux droits humains.

Homicides illégaux de civils

Mi-août, dans la région de Wadi Salih, à l’ouest de Kabkabiya, dans l’ouest
du Darfour, des villages masalit et four ont été attaqués. Les assaillants
seraient les Jenjaweed, groupe armé de « bandits » portant l’uniforme des
soldats gouvernementaux. Quant à l’attaque de Bindisi, elle a fait au moins
26 morts et 60 blessés.

Au cours des derniers jours, les villes de Kornoy et al Tina, sur la
frontière avec le Tchad, dans le Darfour septentrional, auraient été
bombardées quotidiennement par les Antonov, des avions du gouvernement. Dans
le bombardement de Kornoy, où des civils sont toujours présents, le
gouvernement semble avoir fait peu de cas du principe de proportionnalité
dans le recours à la force et de l’obligation de différencier les cibles
civiles. Selon certaines sources, l’ALS a pris le contrôle d’al Tina, dont
la majorité des habitants aurait fui vers le Tchad. Le 16 juillet, le
village de Barday, près de Kabkabiya, aurait été bombardé par les avions du
gouvernement et assailli par ses troupes au sol, ce qui s’est soldé par la
mort d’au moins 58 civils.

Les 5 et 6 août, dans la ville de Kutum, dans le Darfour septentrional, des
Jenjaweed portant l’uniforme de l’armée soudanaise auraient sommairement
exécuté chez eux ou à l’extérieur pas moins de 42 civils, dont Ali Suleiman
et Alsir Ali Suleiman. Selon des témoignages de civils, les victimes ont été
délibérément visées, en tant que dirigeants de communautés ou hommes
d’affaires appartenant aux ethnies zaghawa, four et tungur. Les civils
affirment que les Jenjaweed étaient armés et soutenus par l’armée
soudanaise, ce que le gouverneur du Darfour septentrional a publiquement
nié. Les assaillants se sont ensuite livrés au pillage du marché et des
propriétés des civils, avant d’incendier des boutiques. L’attaque a été
menée après que l’ALS s’est retirée de la ville le 3 août.

Tandis que l’ALS s’emparait de Kutum, les milices armées apparemment
soutenues par le gouvernement attaquaient les villages aux alentours de la
ville. Dans ce qui ressemble à des attaques délibérées, le 25 juillet, au
moins 15 civils ont péri, dont Hassan Jabir et Yakub Khalifa Hassan ; neuf
ont été blessés à Kereinga. Le 26 juillet, 28 civils, dont Altigani Mahmoud
Altayeb et Mohamed Abdulla Yaqub, auraient perdu la vie dans le village
d’Abu Jidad. Le 27 juillet, pas moins de 43 civils, dont Makka Naser Mahmoud
et Mohamed Mansour Nahar, auraient été assassinés dans le village de Goor al
Naem. Une femme aurait été violée avant d’être tuée par les assaillants.

Certains témoignages signalent d’autres massacres de grande ampleur. Il
reste difficile de le confirmer, en raison de l’absence d’observateurs
indépendants dans la région, des restrictions prescrites par le gouvernement
sur les télécommunications et les transports, et du black-out sur les
informations concernant le Darfour que les forces de sécurité imposent à la
presse soudanaise de la capitale. Amnesty International craint que le nombre
de victimes dans le Darfour ne dépasse largement les chiffres actuellement
recensés.

Déplacement de population engendré par le conflit

Les attaques et les menaces d’attaques ont contraint des dizaines de
milliers de civils à fuir. Ils sont venus grossir les rangs des personnes
déplacées à l’intérieur du Darfour ou réfugiées au Tchad voisin. Dans une
région touchée par une sécheresse chronique, le déplacement de civils vivant
majoritairement de l’agriculture accroît le risque d’une catastrophe
humanitaire. Autres facteurs aggravants, les champs ont été incendiés, les
récoltes et autres moyens de subsistance pillés au cours des affrontements,
et les puits d’eau détruits par les bombardements du gouvernement. En outre,
les préoccupations en matière de sécurité et les restrictions imposées par
le gouvernement ont limité les contacts des agences humanitaires avec les
populations touchées.

« Comme tous les citoyens soudanais, les personnes déplacées à l’intérieur
de leur pays ont des droits en vertu des dispositions nationales et
internationales. Le gouvernement doit veiller à respecter et protéger leurs
droits humains sans opérer de discrimination, notamment leur droit à
bénéficier de soins médicaux appropriés et à disposer d’un abri et de
nourriture », a affirmé Amnesty International.

Au cours des derniers mois, nombre de civils ont fui vers la ville de
Kabkabiya. Selon certaines informations, quelque 300 villages ont été
attaqués ou réduits en cendres dans la région. Beaucoup vivent dehors ou
dans l’école locale. Ils n’ont qu’un accès très limité, voire inexistant, à
l’aide humanitaire. Le 25 juillet, des centaines de personnes ont fui
l’assaut de Shoba, village four situé à sept kilomètres au sud de Kabkabiya.
Menée par des miliciens armés portant des uniformes de l’armée soudanaise,
cette attaque a causé la mort d’au moins 51 villageois, dont de nombreux
vieillards. Aucun blessé n’a été signalé parmi les assaillants. Les soldats
du gouvernement auraient mis en place un barrage routier, empêchant deux
jours durant les habitants de retourner à Shoba, afin d’aider les blessés et
d’inhumer les morts.

Des milliers de civils ayant maintenant fui Kutum, ils se sont réfugiés dans
les villages environnants ou dans des lieux inconnus, ou ont tenté de gagner
el Fasher, la capitale du Darfour septentrional, située à 80 kilomètres au
sud-est. Quelques-uns y seraient parvenus, mais la plupart seraient bloqués
à Kafut, village situé à mi-chemin entre les deux villes : l’armée
soudanaise a arrêté le flux des civils allant se réfugier à el Fasher. Ces
personnes vivraient sous des arbres, sans aucun moyen de subsistance ; elles
ont désespérément besoin de nourriture, d’un toit et de vêtements. Une
première évaluation de la situation aurait été effectuée par la Commission
d’aide humanitaire du gouvernement et d’autres organisations humanitaires.
Amnesty International craint que de nombreuses personnes déplacées ne soient
toujours pas recensées.

« Amnesty International salue toute initiative positive, comme la première
évaluation qui aurait été effectuée à Kutum, prise par les autorités
soudanaises pour répondre aux besoins en matière de sécurité et d’aide
humanitaire des personnes déplacées dans le Darfour. Toutefois,
l’organisation de défense des droits humains condamne le fait que les forces
de sécurité soudanaises prennent pour cibles les personnes déplacées, que ce
soit par le biais de bombardements, de restrictions d’accès à des zones plus
sûres ou d’arrestations et de détentions arbitraires. En effet, elles
fondent leurs soupçons de soutien à l’ALS sur l’appartenance ethnique ou la
position sociale. »

Par ailleurs, l’organisation de défense des droits humains demande à la
communauté internationale de condamner les nombreuses attaques visant des
civils dans le Darfour et de faire pression sur les autorités soudanaises
afin qu’elles prennent de toute urgence les mesures propres à garantir la
protection des civils et des personnes déplacées dans la région.

Complément d’information

Au cours des dernières années, dans le Darfour, des groupes nomades de la
région ont tué des centaines de civils appartenant à des communautés
sédentaires d’agriculteurs, comme les Four, les Zaghawa et les Masalit. Ils
ont brûlé leurs maisons et volé leur bétail et leurs chèvres. En février
2003, l’ALS a pris les armes pour protester contre le manque présumé de
protection que le gouvernement offre aux groupes sédentaires, ainsi que
contre la marginalisation et le sous-développement du Darfour.

Amnesty International avait exhorté le gouvernement à ne pas répondre à
cette crise en bafouant les droits humains, mais à la résoudre par des
discussions ouvertes avec les dirigeants des différents groupes ethniques du
Darfour. Elle a ensuite demandé au gouvernement soudanais de mettre sur pied
une commission indépendante chargée d’enquêter sur la détérioration de la
situation dans cet État. Cette mesure n’étant pas prise, Amnesty
International a appelé la mise en place d’une commission d’enquête
internationale sur le Darfour. Elle a également demandé que cet État figure
dans l’accord sur la protection des civils, établi dans le cadre du
processus de paix que la communauté internationale a lancé en vue de mettre
un terme à la guerre civile ravageant depuis trop longtemps le sud du
Soudan. En outre, l’organisation de défense des droits humains a sollicité
l’envoi d’observateurs chargés de veiller au respect
des droits humains afin qu’ils enquêtent sur les attaques visant des civils.
Amnesty International poursuit ses appels.

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