Syrie, la baisse de l’aide humanitaire a mené à une grave crise sanitaire

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La baisse du montant de l’aide humanitaire internationale destinée au nord-ouest de la Syrie, enregistrée au cours de l’année écoulée, expose 3,1 millions de personnes, dont 2,8 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, à une crise sanitaire, à l’heure où hôpitaux et autres centres médicaux peinent à fonctionner avec les faibles ressources dont ils disposent, a déclaré Amnesty International jeudi 5 mai 2022.

Les centres médicaux de cette région du pays, qui se trouve sous le contrôle du groupe d’opposition armée Hayat Tahrir al Sham, dépendent entièrement de financements provenant de la communauté internationale pour proposer des soins de santé et des médicaments gratuits à la population. Ces 10 derniers mois, le montant de l’aide internationale au secteur de la santé a baissé de plus de 40 %, en raison de la réduction globale de l’assistance internationale à la Syrie.

« Il va sans dire, surtout après deux ans de pandémie, que les systèmes de santé sont des services essentiels dont la population a besoin pour survivre. La chute des aides financières observée au cours de l’année écoulée s’est immédiatement traduite par la fermeture d’hôpitaux et de services vitaux, et des millions de Syrien·ne·s - qui ont déjà souffert du conflit et des violences - éprouvent de grandes difficultés à obtenir des médicaments et d’autres soins essentiels de santé », a déclaré Lynn Maalouf, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Les donneurs internationaux se réunissant à Bruxelles la semaine prochaine doivent veiller en priorité à ce que des services essentiels tels que la santé bénéficient d’un financement adéquat, à l’heure où des millions de personnes se trouvent confrontées à la perspective d’une privation de soins, sur fond de crise accrue. Le droit de chaque personne à la santé doit être protégé, ce qui signifie que chacun·e doit pouvoir bénéficier de services de santé si besoin est, sans avoir à se soucier du coût. »

« Les donneurs internationaux se réunissant à Bruxelles la semaine prochaine doivent veiller en priorité à ce que des services essentiels tels que la santé bénéficient d’un financement adéquat »

Amnesty International a interrogé huit médecins et professionnel·le·s de la santé, quatre personnes ayant récemment cherché à obtenir des soins et quatre travailleurs humanitaires ; chacune de ces personnes a expliqué que la baisse des financements a donné lieu à une pénurie de ressources et de médicaments, qui a mené à une réduction des opérations et des services essentiels.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies a signalé que seulement 25 % des fonds requis par le secteur de santé en Syrie avaient été distribués au mois de décembre 2021, contre 67 % en juillet 2021. Selon la direction des affaires sanitaires d’Idlib, 10 hôpitaux sur 50, notamment six hôpitaux gynécologiques et pédiatriques, 12 cabinets généralistes et trois centres médicaux spécialisés ont perdu des aides financières en 2022. D’autres établissements médicaux bénéficiant de contrats plus longs pour les prochains mois, voire les prochaines années, risqueront aussi de fermer si leurs contrats ne sont pas renouvelés.

Leurs capacités et ressources réduites mettent la santé et la vie des patient·e·s en danger

Le manque de personnel, la pénurie de médicaments et d’équipements, ainsi que des capacités opérationnelles réduites, ont poussé les hôpitaux à limiter leurs services, ce qui met des vies en danger. Quatre responsables d’hôpitaux ont déclaré à Amnesty International que leurs établissements risquent une fermeture imminente s’ils ne parviennent pas à obtenir des financements en urgence.

« Avant la réduction des financements en décembre 2021, nous recevions environ 500 patient·e·s par jour, hospitalisés sur place ou en consultation externe. Aujourd’hui, nous ne pouvons accueillir que 10 % de ce chiffre, après avoir suspendu tous nos services à l’exception de soins élémentaires dans la salle des urgences », a déclaré le responsable d’un hôpital d’obstétrique et de pédiatrie.

Le responsable d’un autre hôpital d’obstétrique et de pédiatrie a déclaré avoir dû fermer l’unité de soins intensifs néonatale et n’utiliser que quatre des huit incubateurs. Il a décrit un événement perturbant ayant eu lieu peu après que les financements ont été suspendus cette année, lorsqu’il n’a pas pu fournir d’assistance respiratoire à un bébé qui avait besoin d’un respirateur. « Ses parents me suppliaient de l’aider, mais je n’ai rien pu faire d’autre que refuser. »

Un autre médecin a déclaré à Amnesty International que les pénuries dans les services de soins de santé mettaient des vies en danger : « Cette année, un patient ayant fait une crise cardiaque a été transporté dans notre unité d’urgence. Nous n’avions pas d’oxygène pour un respirateur, alors nous avons essayé de le transférer dans un autre hôpital en ambulance, mais il est décédé en route. »

Un médecin travaillant dans un autre hôpital ayant perdu ses financements en août 2021 a partagé une histoire similaire : « En janvier [2022], nous avons reçu aux urgences un bébé de cinq mois souffrant de malnutrition aiguë et d’insuffisance respiratoire. Il avait besoin de soins intensifs, mais nous n’avions pas de place pour lui, faute de moyens et de personnel. Nous l’avons intubé aux urgences et lui avons fourni une assistance respiratoire manuelle pendant quatre heures, tandis que nous essayions de lui trouver une place dans un autre hôpital. Malheureusement, nous n’y sommes pas parvenus et il est mort. »

« Nous avons reçu aux urgences un bébé souffrant de malnutrition aiguë et d’insuffisance respiratoire. Il avait besoin de soins intensifs, mais nous n’avions pas de place pour lui, faute de moyens et de personnel »

Les médecins et utilisateurs des services de santé interrogés par Amnesty International ont déclaré avoir été témoins d’une pénurie de médicaments essentiels, surtout pour les maladies chroniques. Un médecin a ajouté que son hôpital avait même eu des difficultés à obtenir des produits anesthésiants.

Une sage-femme a expliqué que le manque de médicaments et d’équipements dissuadait les femmes de solliciter un suivi prénatal. Elle a déclaré : « Des femmes m’ont dit qu’elles ne feraient pas le déplacement jusqu’à un centre de santé qui ne leur propose pas gratuitement les médicaments dont elles ont besoin. Parfois, même les suppléments les plus essentiels pour les femmes enceintes, comme l’acide folique, ne sont pas disponibles. »

Une femme qui avait récemment accouché a raconté à Amnesty International : « Je n’avais pas les moyens d’acheter les médicaments que me prescrivait le médecin, alors j’ai fait l’impasse. L’hôpital nous fournissait ces médicaments gratuitement, avant de perdre ses financements. »

Une absence de financements signifie aussi que des professionnel·le·s de santé, dont les salaires étaient couverts par des contrats humanitaires, travaillent désormais dans plusieurs établissements médicaux simultanément afin de s’assurer des revenus suffisants. D’autres professionnel·le·s de la santé ne sont pas payés, faute de financements. Sept personnes travaillant dans le secteur médical ont dit à Amnesty International qu’elles travaillaient sans être payées depuis des mois.

Des soins de santé inaccessibles et inabordables

Les fermetures d’hôpitaux, conjuguées à la réduction des services et au coût élevé des soins de santé privés, rendent l’accès aux soins extrêmement difficile pour de nombreuses personnes du nord-ouest de la Syrie. Les patient·e·s doivent désormais faire des trajets plus longs afin de trouver un hôpital ou un centre médical. Les transports publics sont souvent limités et, pour beaucoup, le coût des trajets est prohibitif.
Le père d’un enfant asthmatique a déclaré : « Il y a quelque temps, mon fils a fait une crise d’asthme.

Comme d’habitude, je l’ai amené à toute vitesse à l’hôpital le plus proche, mais j’ai appris que l’hôpital avait perdu ses financements [...] Le seul médecin disponible aux urgences m’a dit que mon fils devait être hospitalisé en urgence. J’ai dû emprunter de l’argent et le conduire dans un hôpital d’Idlib, à une soixantaine de kilomètres, dans une voiture privée. »

Une femme enceinte ayant reçu des soins prénataux dans un hôpital près de chez elle a eu des difficultés à trouver un hôpital où donner naissance, après que l’établissement où elle avait ses habitudes a cessé ses activités en raison de la suspension des financements.

Elle a déclaré à Amnesty International : « Je souffrais énormément. Mon mari s’est renseigné en demandant autour de nous, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise qu’il y avait une place à Jisr Al Shughour, à une heure de chez nous. Nous nous y sommes rendus. Il s’est avéré que seules des sages-femmes étaient disponibles, pas un obstétricien, et j’avais besoin d’une césarienne. J’ai finalement dû aller dans une clinique privée. Nous avons emprunté de l’argent et utilisé toutes nos économies pour couvrir les frais. »

« Les donateurs ont le pouvoir de rectifier cette situation dévastatrice. Leurs décisions ont un impact direct sur l’accès des gens à des soins de santé, à un moment où ils souffrent plus que jamais. Ce qui se passe dans le nord-ouest de la Syrie à l’heure actuelle est une terrible crise humanitaire », a déclaré Lynn Maalouf.

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