Communiqué de presse

Travailleurs migrants : c’est l’heure de vérité pour le Qatar

Par James Lynch, spécialiste à Amnesty International des questions relatives aux droits des migrants dans le Golfe

En fin d’année dernière, lorsque j’ai rencontré un groupe d’hommes employés par l’entreprise de construction Lee Trading and Contracting, ils traversaient une véritable crise. N’ayant pas perçu de salaire depuis des mois, abandonnés par leur employeur, ils avaient toutes les peines du monde à acheter de la nourriture et n’étaient pas en mesure d’envoyer d’argent chez eux. Le fait qu’ils aient travaillé sur l’un des immeubles les plus prestigieux du Qatar, qui abrite les principales instances du football du pays, ajoutait à ce sentiment d’injustice.

L’affaire aurait dû être facile à résoudre pour les autorités. À ma connaissance, aucune des personnes impliquées dans cette affaire n’a nié que l’entreprise doit à ces hommes des mois de salaires impayés. Et pourtant, neuf mois plus tard, le dossier languit au tribunal et ces hommes n’ont toujours pas été rémunérés. Beaucoup d’entre eux sont rentrés dans leur pays après avoir abandonné tout espoir. Il semble que le gouvernement, les tribunaux et les entreprises concernées ont en grande partie laissé des personnes qui avaient besoin de protection se débrouiller seules.

Ces dernières informations en date ne manqueront pas d’agacer fortement les citoyens qatariens et ressortissants étrangers qui essaient de mettre fin aux violations du droit du travail au Qatar. Motivés par l’indignation que leur inspire cette exploitation, ils se réveillent avant l’aube pour effectuer des contrôles surprise du bien-être des travailleurs du bâtiment et s’efforcent de construire une culture d’entreprise respectueuse des droits.

Ils disent observer des progrès, notamment avec l’élargissement du débat public sur les droits des travailleurs, comme l’atteste la publication récente d’un rapport rédigé dans des termes très vifs par la Qatar Foundation, une des institutions les plus réputées de l’État, présidée par la mère de l’émir. Mais ces évolutions positives sont souvent occultées par les difficiles expériences vécues par ceux qui ont été déçus par le système car certains membres du gouvernement ne se rendent pas compte de l’ampleur du problème et de l’urgence qu’il y a à le résoudre. Cela est surprenant, compte tenu de la tempête déclenchée au cours de l’année écoulée lorsque les droits des travailleurs du Qatar ont été évoqués au Parlement européen et lors de réunions du comité exécutif de la Fédération internationale de football, ou encore quand le Premier ministre britannique a dû répondre à des questions à ce sujet et quand le Département d’État américain a décidé de baisser la note du Qatar dans son rapport de 2014 sur la traite des êtres humains.

Le ministère du Travail a fait une série d’annonces ces dernières semaines, notamment au sujet de la fréquence et du renforcement des inspections du travail, de l’adoption de normes plus strictes en matière de logement et de mesures de protection des salaires, et de propositions relatives à un léger ajustement du système de parrainage, qui est actuellement restrictif. Mais si l’on peut relever des éléments positifs parmi ces mesures, il s’agit en grande partie des dernières nouvelles en date du processus administratif ; la plupart des lois associées ne sont pas encore entrées en vigueur, et n’ont a fortiori encore eu aucun effet sur le terrain.

Nous attendons encore les mesures concrètes qui feront naître l’espoir que les autorités sont déterminées à s’atteler aux problèmes les plus pressants : l’abolition claire et immédiate du permis de sortie, qui empêche les travailleurs migrants de quitter le pays sans la permission de leur employeur ; le lancement d’une enquête indépendante sur les causes de décès chez les travailleurs, et l’élaboration de plans afin d’y faire face ; la réduction des frais pour les travailleurs souhaitant traduire leurs employeurs en justice ; l’ouverture de poursuites contre les recruteurs et employeurs qui exploitent les travailleurs, et la publication de leur nom ; et la possibilité pour les employés de maison de bénéficier de la protection juridique des droits dont bénéficient les autres travailleurs. Nous voulons également voir un calendrier clair et ambitieux pour une réforme complète du système de parrainage et pour les projets du Qatar concernant la concrétisation du droit des migrants à la liberté d’association.

Ces mesures pourraient lui gagner l’estime du reste du monde et seraient en grande partie en adéquation avec les recommandations figurant dans l’évaluation commandée par l’État au cabinet d’avocats DLA Piper. Mais le gouvernement semble ne pas vouloir ou ne pas pouvoir s’élever contre certains secteurs influents du monde des affaires au Qatar, qui pensent avoir tout intérêt à garder le contrôle sur une main d’œuvre bon marché et se sont vigoureusement opposés à une suppression complète du permis de sortie et à une réforme en profondeur du système de parrainage.

Compte tenu des polémiques auxquelles est confronté le Qatar en tant que pays hôte de la Coupe du monde de 2022, qui ont principalement trait à des allégations de corruption, le gouvernement et les organisateurs n’ont jamais eu autant intérêt à prouver au monde que cet événement sportif peut être un vecteur d’amélioration. S’ils prévoient de répondre aux critiques en prenant les mesures qui s’imposent concernant le travail des migrants, c’est maintenant qu’il faut agir.

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