Usage inconsidéré de la force contre des manifestants

Le gouvernement irakien doit ouvrir une enquête impartiale et approfondie sur la dispersion violente des manifestants à Bagdad le 20 mai, en vue de déterminer si la conduite des forces de sécurité s’est avérée conforme aux normes internationales de maintien de l’ordre qui protègent les droits à la vie et à la sécurité de la personne, a déclaré Amnesty International.

Des manifestants, des journalistes couvrant l’événement et d’autres témoins ont raconté à Amnesty International que les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc vendredi 20 mai afin de disperser ceux qui manifestaient en faveur de réformes gouvernementales et de l’obligation de rendre des comptes, autour de la Zone verte qui abrite le Parlement, des ministères et des ambassades étrangères. D’après plusieurs témoins, les forces de sécurité ont tiré en l’air à balles réelles et ont frappé des manifestants à coups de matraques. Il semble qu’aucun avertissement – via des haut-parleurs ou de toute autre manière – n’ait été lancé avant de recourir à la force.

Amnesty International craint que les forces de l’ordre n’aient fait un usage inconsidéré de la force. Si elles ont le devoir d’empêcher que des personnes ne soient tuées ou blessées, et de protéger les biens publics, elles n’ont pas fait la distinction entre les manifestants qui recouraient à la force pour pénétrer dans la Zone verte et ceux qui manifestaient devant les postes de contrôle à l’entrée de la zone. Plusieurs manifestants ont déclaré avoir été blessés alors qu’ils se trouvaient à l’extérieur de la Zone verte.

D’après des informations officielles, deux personnes sont mortes. Plusieurs médias ont fait état de quatre morts. Selon des témoignages et des vidéos dont a pris connaissance Amnesty International, un manifestant a été tué par une bombe lacrymogène qui l’a atteint sur le côté du crâne. Amnesty International a pu consulter son certificat de décès, qui indique qu’il est mort des suites de blessures provenant « d’éclats d’un projectile d’arme à feu ». Un autre manifestant est décédé à l’hôpital dans la soirée du 20 mai, des suites d’une blessure par arme à feu à la poitrine, d’après son certificat de décès examiné par Amnesty International. De nombreux manifestants et des membres des forces de sécurité ont été blessés.

D’après des témoignages, les forces de sécurité ont autorisé les manifestants rassemblés place Tahrir à traverser le pont de Jumhuriya, qui conduit au périmètre extérieur de la Zone verte. Selon des témoins, peu après 16 heures, sans sommation, les forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur les manifestants rassemblés aux postes de contrôle de l’autre côté des murs de la Zone verte. Ils ont déclaré que plusieurs manifestants avaient alors lancé des pierres et renvoyé des bombes lacrymogènes sur les forces de sécurité, tandis que certains étaient parvenus à pénétrer dans la Zone verte.

Des manifestants ont déclaré que les violences se sont intensifiées une heure plus tard, lorsque de nombreux membres des forces de l’ordre, pour la plupart équipés d’uniformes militaires vert foncé et de masques à gaz, sont sortis de la Zone verte. Un manifestant a déclaré à Amnesty International : « Ils tiraient des gaz lacrymogènes et des balles au hasard, qui nous tombaient dessus comme la pluie. De nombreux manifestants se sont mis à courir vers les rues adjacentes et je me suis caché dans un magasin, alors qu’ils continuaient de nous pourchasser et de tirer des grenades [lacrymogènes] et des balles. »

Un autre manifestant blessé à la tête, à la jambe et au bras, visiblement par des balles en caoutchouc, a déclaré à Amnesty International : « J’ai été surpris par cette violence, alors que je manifeste pacifiquement presque chaque vendredi depuis longtemps... Dès que nous avons traversé le pont [Jumhuriya], il y a eu de la fumée et des tirs... Je voyais des gens tomber devant moi... Je n’ai entendu aucune sommation avant d’être touché. »

Un troisième manifestant a déclaré à Amnesty International : « J’ai été touché au pied gauche par une balle en caoutchouc, et mon pied est fracturé. J’aidais un autre manifestant à se relever lorsque j’ai été touché… Je n’ai pas entendu de sommation avant qu’on ne me tire dessus… Nous ne faisions que manifester contre la corruption et, ce vendredi, beaucoup de gens nous avaient rejoints, notamment des familles de martyrs de Sadr City [familles des victimes des récents attentats qui ont frappé Sadr City].”

Après la dispersion des manifestants vers 18 heures et l’instauration d’un bref couvre-feu, le Premier ministre Haydar al Abadi a déclaré que le fait de «  prendre d’assaut des institutions nationales et de gaspiller l’argent public » était inacceptable et a laissé entendre que certains manifestants avaient des liens avec le parti Baas (Renaissance) et le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI). Le 22 mai, son porte-parole a démenti « l’usage direct de balles réelles » et affirmé que le droit de réunion pacifique était garanti par la Constitution.

Amnesty International demande aux autorités irakiennes de mener une enquête impartiale, indépendante et exhaustive sur les événements du 20 mai, notamment sur les circonstances et les causes exactes de la mort de manifestants. Toute personne soupçonnée d’un recours arbitraire ou abusif à la force doit être poursuivie dans le cadre d’un procès équitable. Le Premier ministre doit ordonner aux forces de sécurité d’éviter l’usage de la force sauf en cas d’absolue nécessité. Dans des situations où elle est inévitable, elle doit être proportionnée et utilisée de manière à limiter le nombre de blessés, et à respecter et préserver la vie humaine.

Complément d’information
Des manifestants dénonçant la corruption présumée du gouvernement et réclamant des réformes institutionnelles ont réussi à pénétrer dans la Zone verte le 30 avril, sans rencontrer de résistance de la part des forces de sécurité. Il semble que des renforts avaient été appelés en prévision des manifestations du 20 mai, dont des forces spéciales antiémeutes (Quwat Mukafahat al Shaghab), afin d’empêcher une nouvelle intrusion dans la Zone verte.

D’après des manifestants et des témoins, tous les membres des forces de sécurité n’ont pas fait usage de la force, et certains ont eux aussi été gênés par les tirs de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc.

Des manifestants, dont des partisans du dignitaire chiite Moqtada al Sadr, se rassemblent régulièrement le vendredi place Tahrir depuis fin juillet 2015, réclamant des réformes gouvernementales. De nombreux habitants du quartier de Sadr City, dont des femmes et des enfants, se sont joints à la manifestation du 20 mai, pour protester contre la série d’attentats qui ont touché le quartier ces dernières semaines et demander que les responsables rendent des comptes.

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