Yémen : Les pourparlers doivent aborder les questions liées aux droits humains

Trois ONG demandent des mesures concrètent pour limiter au maximum les pertes civiles

Les participants aux pourparlers de paix sur le Yémen qui se déroulent en Suède doivent donner la priorité aux questions relatives aux droits humains, ont déclaré Human Rights Watch, Amnesty International et Mwatana Organization for Human Rights jeudi 6 décembre.

Il faut notamment que soient abordés la suppression des obstacles à l’acheminement de l’aide humanitaire et des marchandises vitales telles que les denrées alimentaires et le carburant, le sort des personnes détenues et l’arrêt des attaques visant des civils et des biens de caractère civil. Les discussions doivent en outre traiter de la meilleure façon de garantir justice, vérité et réparation pour les victimes de crimes de guerre.

«  Étant donné que les belligérants risquent de se concentrer sur leurs intérêts stratégiques, les gouvernements doivent faire pression sur eux pour que ces pourparlers prennent également en considération la nécessité de protéger des millions de civils yéménites, a déclaré Priyanka Motaparthy, directrice par intérim de la division Urgences à Human Rights Watch.

« Si les droits humains passent au second plan par rapport aux objectifs politiques, la situation risque de ne pas être meilleure pour les Yéménites qu’avant ces discussions. »

Ces pourparlers, les premiers depuis 2016, auraient débuté par des débats concernant un échange de prisonniers, la recherche d’un accord sur l’avenir proche de Hodeida (une ville portuaire stratégique) et la réouverture de l’aéroport de Sanaa au trafic commercial.

La question de la famine

En octobre 2018, le coordonnateur des secours d’urgence des Nations unies a prévenu que 14 millions de personnes – la moitié de la population du Yémen – risquaient de mourir de faim si des mesures n’étaient pas prises immédiatement pour faire face à la situation humanitaire. Pour respecter le droit international humanitaire, les parties au conflit doivent prendre des mesures immédiates pour faciliter l’acheminement de l’aide et des marchandises à l’ensemble de la population, ainsi que l’accès des organisations humanitaires.

Durant les pourparlers en Suède, le gouvernement du Yémen – et, par extension, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – doit s’engager à rouvrir l’aéroport de Sanaa au trafic commercial. Parallèlement, le gouvernement, la coalition qui le soutient et les Houthis doivent veiller à ce que l’aide humanitaire et les marchandises vitales puissent parvenir à la population civile par les ports de Hodeida et de Saleef puis jusqu’aux personnes qui en ont besoin dans tout le Yémen.

La coalition a suspendu tous les vols commerciaux à destination de Sanaa en août 2016. Les organisations humanitaires l’ont appelée à rouvrir le principal aéroport du pays, en soulignant que les vols commerciaux acheminent souvent des denrées vitales et permettent la libre circulation des civils.

Mwatana, une des principales organisations yéménites de défense des droits humains, a relevé plusieurs cas de personnes atteintes de pathologies chroniques et dans l’incapacité de se rendre à l’étranger pour être soignées, parmi lesquelles une femme ayant besoin de se faire opérer du cœur qui est décédée. Hodeida et le port voisin de Saleef sont des points d’accès essentiels pour les denrées alimentaires, le carburant et les médicaments dont la population a besoin pour survivre. Bien que l’intensité des combats à Hodeida ait diminué depuis le 12 novembre, les affrontements armés se poursuivent dans le sud-ouest et l’est de la ville ainsi que dans plusieurs quartiers proches. Selon un récent rapport de l’ONU, les livraisons au port de Hodeida ont diminué de 47 % en deux semaines en novembre.

« Les parties peuvent convenir de mesures très spécifiques, mises en œuvre immédiatement, qui sont indispensables pour sauver des vies au Yémen, a déclaré Radhiya al Mutawakel, présidente de Mwatana Organization for Human Rights.

« Pour aider la population civile, il est nécessaire de libérer les personnes détenues arbitrairement, d’ouvrir l’aéroport et de permettre aux navires marchands d’accéder librement aux ports. »

Les Houthis ont bloqué et confisqué des biens fournis par des organisations humanitaires, empêché l’accès aux populations qui ont besoin d’aide et limité la circulation des civils malades et des travailleurs humanitaires, ce qui a eu de graves conséquences à Taizz, la troisième ville du pays. Le droit international humanitaire oblige toutes les parties à autoriser et faciliter « l’acheminement sans obstacle ni contretemps de l’aide humanitaire » et des travailleurs humanitaires aux civils touchés, ainsi qu’à garantir un accès libre et sécurisé pour les civils qui souhaitent quitter certaines zones. En Suède, les belligérants doivent en priorité convenir de mesures concrètes pour s’assurer que les civils puissent sortir en toute sécurité des zones particulièrement touchées par les combats, comme Taizz et Hodeida.

D’après Mwatana, la manière dont les parties au conflit se sont engagées dans celui-ci a aussi aggravé la crise humanitaire et la souffrance des civils. La coalition a bombardé à maintes reprises des infrastructures essentielles pour la population civile, tandis que les Houthis ont posé des mines avant de quitter certaines zones, notamment sur la côte occidentale du Yémen, ce qui complique l’accès de l’aide humanitaire et empêche les civils de rentrer chez eux sans risquer leur vie. Les rebelles houthis doivent s’engager à fournir des plans des zones minées pour faciliter l’accès des organisations humanitaires et cesser tout recours aux mines antipersonnel.

Le sort des personnes détenues et soumises à une disparition forcée

Les pourparlers doivent en outre aborder le sort des victimes de disparition forcée et des prisonniers, notamment des personnes arrêtées arbitrairement et détenues sans inculpation par les Houthis, le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi et les Émirats arabes unis.

Human Rights Watch, Amnesty International, Mwatana, les Nations unies et d’autres entités ont recueilli des informations faisant état de cas de détention arbitraire, de mauvais traitement et de torture dans des lieux contrôlés par les Houthis, les autorités yéménites et les Émirats arabes unis, ainsi que de personnes soumises à une disparition forcée.

Avant le début des pourparlers, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé que les belligérants s’étaient accordés sur la libération, le transfert et le rapatriement des personnes détenues dans le cadre du conflit. Toutes les parties doivent également libérer toute personne détenue arbitrairement ou en raison de sa participation à des activités politiques non violentes, notamment les journalistes, les défenseurs des droits humains et les membres de la communauté baha’ie, ainsi que les catégories vulnérables, telles que les enfants. Les deux camps ont enrôlé des enfants dans ce conflit, mais les Houthis sont responsables de la majorité des cas de recrutement d’enfants vérifiés par l’ONU. Au cours des discussions, les parties au conflit doivent convenir de libérer les enfants capturés et s’engager à mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats.

Les belligérants doivent fournir immédiatement une liste recensant tous les sites de détention et toutes les personnes actuellement détenues ou qui sont mortes en détention. Ils doivent aussi permettre aux observateurs internationaux d’accéder sans délai aux centres de détention non officiels.

Favoriser le respect de l’obligation de rendre des comptes et du droit d’obtenir réparation

Les pourparlers en Suède doivent permettre l’ouverture d’enquêtes judiciaires et, s’il existe suffisamment de preuves recevables, l’engagement de poursuites contre toutes les personnes soupçonnées de crimes de droit international. Ces négociations portent aujourd’hui principalement sur les mesures immédiates destinées à rétablir la confiance, mais les prochaines discussions devront plaider en faveur d’enquêtes internationales, de la justice de transition et de l’octroi de réparations complètes aux victimes comme composantes essentielles de tout accord conclu.

Les enquêtes internationales sur les crimes de guerre présumés ne sont que la première étape pour satisfaire aux obligations découlant du droit international en matière d’établissement des responsabilités pour les atteintes aux droits humains et de justice pour les victimes. Les membres de la coalition doivent enquêter sur les graves violations qui auraient été commises par leurs forces armées et des personnes sous leur autorité, et poursuivre comme il se doit toute personne soupçonnée de responsabilité pour des crimes de guerre. La coalition doit par ailleurs accorder réparation aux victimes d’attaques illégales et favoriser la mise en place d’un mécanisme complet et uniformisé pour prévoir des paiements à titre gracieux versés aux civils qui subissent des pertes à cause d’opérations militaires.

Le groupe armé des Houthis doit enquêter en bonne et due forme sur les dirigeants et les combattants soupçonnés de responsabilité pénale pour des crimes de droit international et accorder des réparations aux victimes civiles.

«  De nombreux responsables politiques ont tenté de dire que la justice, la vérité et les réparations ne devaient pas être abordées lors de ces pourparlers, mais les Yéménites méritent d’obtenir justice pour le préjudice qu’ils ont subi, a déclaré Lynn Maalouf, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

«  L’obligation d’enquêter sur les attaques illégales ne commence pas à la fin du conflit ; elle s’applique dès maintenant. Les enquêtes, les poursuites et les réparations ont pour objet à la fois de redresser les torts déjà causés et de contribuer à prévenir de futures injustices.  »

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