YOUGOSLAVIE (KOSOVO) : Appel d’Amnesty International à la modération de toutes les parties, au lendemain des agressions commises au Kosovo et des représailles perpétrées en Serbie

Index AI : EUR 70/008/2004
ÉFAI

Jeudi 18 mars 2004

DÉCLARATION PUBLIQUE

Amnesty International est profondément préoccupée par la situation au
Kosovo, actuellement sous administration de l’ONU, où plus d’une vingtaine
de personnes seraient mortes et plusieurs centaines d’autres auraient été
blessées, à la suite des violents affrontements entre Albanais et Serbes,
qui ont éclaté le 17 mars dans la ville de Mitrovica/Mitrovicë, pour
rapidement s’étendre à l’ensemble de la province. Outre les victimes
humaines, parmi lesquelles figureraient des membres des forces de sécurité,
des biens et des lieux de culte serbes auraient été pris pour cibles. De
nombreux Serbes habitant dans de petites enclaves disséminées sur l’ensemble
du territoire du Kosovo ont été obligés de prendre la fuite ou ont été
évacués par les soldats de la KFOR (Force internationale de paix au Kosovo).
Amnesty International est également très préoccupée par les informations,
selon lesquelles des Serbes s’en seraient pris en représailles à des
mosquées de Belgrade, de Nis et d’un certain nombre d’autres villes de
Serbie, après les violences perpétrées au Kosovo. L’organisation de défense
des droits humains appelle toutes les parties à faire preuve de modération
et prie instamment les autorités du Kosovo et de la Serbie de prendre les
mesures nécessaires au rétablissement de l’ordre, dans le respect des normes
internationales réglementant le recours à la force.

Cette vague de violence a éclaté à la suite d’informations, selon lesquelles
trois enfants albanais étaient morts noyés le 16 mars dans l’Ibar, près de
Mitrovica/Mitrovicë, dans le nord du Kosovo. Un quatrième enfant, rescapé du
drame, avait affirmé qu’ils avaient tous sauté dans le fleuve pour échapper
à des Serbes, qui les poursuivaient. Un autre incident était survenu la
veille, à Caglavica/Çagllavicë, près de Pristina/Prishtinë, au cours duquel
un jeune Serbe de dix-huit ans avait été grièvement blessé par un tireur
circulant à bord d’une voiture. Cette agression avait été attribuée à des
Albanais et les Serbes avaient élevé des barricades en signe de
protestation.

À l’annonce de la noyade des trois jeunes garçons, Albanais et Serbes se
sont rassemblés en masse, le 17 mars, à Mitrovica/Mitrovicë, le long de
l’Ibar, qui divise la ville en deux secteurs : l’un très majoritairement
serbe au nord, l’autre essentiellement albanais au sud. Des actes de
violence armée ont alors éclaté. Des grenades ont notamment été lancées
contre des soldats de la KFOR. Sept personnes auraient été tuées et
plusieurs centaines d’autres blessées. Parmi les blessés figuraient 11
soldats du contingent français de la KFOR, qui tentaient de rétablir l’ordre
à l’aide, semble-t-il, de balles de caoutchouc et de grenades
assourdissantes. La situation paraissait s’être calmée dans la soirée, un
couvre-feu ayant été décrété dans toute la ville à partir de 19 heures,
heure locale.

Entre-temps, la violence s’était étendue à d’autres localités du Kosovo, et
notamment à Urosevac/Ferizaj, à Prizren et à Pristina/Prishtinë, la capitale
de la province. À Belo Polje/Bellopojë, près de Pec/Pejë, plusieurs maisons
appartenant à des Serbes, revenus dans une région qu’ils avaient fuie en
1999, auraient été incendiées par des Albanais. Un séminaire orthodoxe
aurait également été incendié à Prizren. Selon les Nations unies, l’église
orthodoxe d’Obilic/Obliq aurait connu le même sort. À Pristina/Prishtinë,
des centaines de Serbes auraient été évacués par la KFOR. Une personne
aurait été tuée dans un immeuble essentiellement habité par des Serbes, près
du centre-ville.

Le 18 mars, dans une déclaration conjointe, le gouvernement autonome
provisoire au Kosovo, un certain nombre de responsables politiques de la
province, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies,
la présidence de l’Union européenne et le groupe des Cinq (qui réunit
plusieurs puissances occidentales), ont appelé à un arrêt de la violence,
indiquant que la police enquêtait pour identifier et localiser les auteurs
des exactions commises. L’OTAN a confirmé qu’elle allait envoyer des troupes
supplémentaires, pour renforcer le contingent de 17 000 membres de la KFOR
déjà en place. En outre, selon certaines informations, le commandant de
l’OTAN aurait donné aux officiers responsables de la KFOR l’autorisation de
faire usage de la force, de manière proportionnée, pour assurer la sécurité
des soldats déployés sur le terrain, protéger la population innocente du
Kosovo et rétablir la liberté de déplacement dans l’ensemble de la province.

Amnesty International prie instamment la KFOR et la police de la Mission
d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK) de bien
préciser à leur personnel que, conformément aux normes internationales, les
armes à feu ne doivent être utilisées qu’en ultime recours, lorsque tous les
autres moyens se sont avérés inopérants ou ne permettent pas d’espérer
atteindre le but recherché. L’organisation a rappelé que ces normes
internationales insistaient sur le fait que les responsables de
l’application des lois ne pouvaient se servir d’armes à feu dans l’intention
de tuer que dans des circonstances où un tel usage était absolument
inévitable et nécessaire à la sauvegarde de vies humaines.

Contexte

L’incertitude persistante qui plane sur la question du « statut final » du
Kosovo (placé depuis juillet 1999 sous le contrôle de la MINUK) contribue
aux tensions entre les communautés, qui n’ont fait qu’empirer depuis un an.
En janvier 2003, la KFOR est revenue sur la décision qu’elle avait prise fin
2002 de lever les mesures de protection particulière visant à préserver les
églises et monastères orthodoxes des attaques éventuelles de groupes
albanais. En juin 2003, trois Serbes d’une même famille, Slobodan Stolic,
quatre-vingts ans, Radmila, son épouse, âgée de soixante-dix-huit ans, et
leur fils, Ljubinko, cinquante-cinq ans, ont été sauvagement assassinés à
Obilic/Obliq et leur maison a été incendiée. Cette agression visiblement
raciste visait vraisemblablement à terroriser les Serbes encore présents
dans la région, pour les contraindre à partir. Toujours en juin 2003, la
KFOR a annoncé que la situation à Urosevac/Ferizaj s’était dégradée, que des
biens appartenant à des membres de minorités avaient été incendiés et qu’un
engin avait explosé dans la cour d’une église orthodoxe. Le 13 août, jour de
l’arrivée au Kosovo du nouveau représentant spécial du secrétaire général de
l’ONU, Harri Holkeri, des individus armés ont ouvert le feu sur de jeunes
Serbes qui étaient en train de se baigner, dans l’enclave de
Gorazdevac/Gorazhdvec, près de Pec/Pejë, tuant deux jeunes gens et en
blessant plusieurs autres. Des attaques à la grenade contre des domiciles
privés sont signalées et les jets de pierre contre les véhicules perçus
comme appartenant à des membres de groupes minoritaires sont monnaie
courante.

Amnesty International considère que cette recrudescence de la violence
ethnique au Kosovo souligne l’échec de la MINUK, ainsi que des différentes
autorités de Serbie et Monténégro, qui ne se sont pas sérieusement attelées
au problème du lourd passé du Kosovo en matière d’atteintes aux droits
humains, permettant notamment aux auteurs de violences entre communautés de
jouir d’une impunité durable. Ces diverses autorités n’ont pas non plus fait
la lumière sur le sort des personnes « disparues » ou enlevées pendant et
après le conflit de 1999. Amnesty International reste extrêmement préoccupée
par l’attitude des autorités de la Serbie qui, depuis quatre ans, n’ont
guère avancé en matière de poursuites à engager contre les individus
soupçonnés d’être responsables de la « disparition » de milliers d’Albanais
du Kosovo, lorsque cette province était sous administration serbe.
L’organisation de défense des droits humains est tout aussi préoccupée par
l’attitude des autorités du Kosovo, qui n’ont rien fait pour traduire en
justice les responsables de quelque 1 200 enlèvements de membres de
minorités, serbe, rom et autres. (voir à ce propos le rapport publié par
Amnesty International sur ses préoccupations concernant les droits humains
des minorités au Kosovo/Kosova (index AI : EUR 70/010/2003)).

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