« C’est arrivé loin de chez vous » : et donc on s’en fout ? Par Carine Thibaut, directrice générale de la section belge francophone d’Amnesty International

Cette question, volontairement provocatrice, résonne avec une urgence particulière en cette année 2024. Rarement la politique internationale a été aussi présente dans une campagne électorale en Belgique. Ce regain d’intérêt pour l’international est lié à l’importance des conflits qui déchirent de nombreux endroits du monde, aux violations massives des droits humains qui en découlent et à la mobilisation de l’opinion publique indignée à juste titre.

Depuis l’attaque du 7 octobre et les crimes de guerre commis par le Hamas, dont la prise d’otage de civils, nous assistons à une riposte militaire d’Israël sans précédent. À quelques milliers de kilomètres de Bruxelles, un risque réel et imminent de génocide plane sur la bande de Gaza, comme l’a reconnu la Cour internationale de Justice. Plus de 35 000 personnes ont perdu la vie, en majorité des enfants et des femmes, et plus de 17 000 enfants y sont maintenant orphelins ou séparés de leurs familles. Une famine sévit en raison du manque d’accès à l’aide humanitaire. Il a fallu un temps considérable pour que la communauté internationale appelle à un cessez-le-feu. Par ailleurs, les États-Unis ont usé largement de leur droit de veto au Conseil de sécurité. Il a aussi fallu longtemps pour que l’Union européenne, au travers de 26 des États membres (à l’exception de la Hongrie), se mette d’accord et appelle à « une pause humanitaire immédiate qui pourrait conduire à un cessez-le-feu durable » et demande à Israël de ne pas mener une offensive terrestre sur Gaza. Et malgré ces appels, de nombreux pays continuent d’exporter, voire de faciliter le transit d’armes vers Israël, dont la Belgique.

« Par ailleurs, l’accueil digne dont ont bénéficié des millions d’Ukrainien·nes dans divers pays d’Europe (dont la Belgique) devrait servir de modèle en ce qui concerne le traitement qui devrait normalement être réservé à d’autres ressortissant·es de pays en guerre »

Nous ne pouvons pas non plus ignorer ce qui se passe à l’est de la République démocratique du Congo. Depuis plus de 30 ans, cette région du monde est en proie à des violences meurtrières et à des violations flagrantes des droits humains. Le groupe armé M23, qui a repris les armes en 2021, a intensifié ses attaques dans cette zone. Depuis octobre dernier, plus d’un demi-million de personnes ont été contraintes de fuir leurs foyers, se trouvant dans une précarité extrême et avec un accès limité à l’aide humanitaire. Le M23, déjà coupable de viols collectifs de femmes, d’exécutions sommaires d’hommes – tous des civils – et de l’enrôlement d’enfants soldats, continue de semer la terreur dans la région. Une région du monde où, par ailleurs, pendant ces 30 années de guerre, les mines n’ont jamais cessé de fonctionner pour alimenter nos besoins en matériaux critiques.

Et que dire de l’Ukraine, qui, depuis deux ans, se défend contre l’agression russe, laquelle génère de nombreuses violations des droits humains et de crimes de guerre : civils pris pour cible, tortures, exécutions extrajudiciaires, etc.? Un jour, il faudra que les responsables soient traduit·es en justice. Par ailleurs, l’accueil digne dont ont bénéficié des millions d’Ukrainien·nes dans divers pays d’Europe (dont la Belgique) devrait servir de modèle en ce qui concerne le traitement qui devrait normalement être réservé à d’autres ressortissant·es de pays en guerre. Rappelons que la Belgique n’octroie plus de protection temporaire aux ressortissant·es d’Afghanistan, tout en ne pouvant pas les renvoyer dans leur pays, ce qui équivaut à faire de milliers de personnes des sans-papiers évoluant dans un no man’s land administratif et que les Gazaoui·es en quête de protection en Belgique se retrouvent sans solution, si ce n’est celle d’être pris·es en charge par le Samusocial.

Il est également essentiel de parler de ces conflits qui bénéficient de moins d’attention médiatique, moins de mobilisation de l’opinion publique, mais qui causent néanmoins des ravages indicibles parmi les populations civiles.

Le 15 avril a marqué le premier anniversaire du conflit déchirant le Soudan. Prise au piège, la population continue non seulement de subir les affrontements violents entre les Forces armées soudanaises et les Forces d’appui rapide, mais elle se sent également abandonnée par la communauté internationale et les autres pays de la région, dont la réponse demeure cruellement insuffisante.

« La moitié de l’humanité aura eu l’occasion de voter en 2024, une année électorale qui, pour nombre de voix qui dérangent les autorités, risque d’être marquée par une intensification de la répression, des menaces, des emprisonnements injustifiés et des jugements arbitraires »

Ce conflit, qui a débuté à Khartoum en avril 2023, s’est étendu progressivement à d’autres régions du pays. Plus de 14 600 personnes ont été tuées, notamment lors d’attaques délibérées et aveugles menées par les parties belligérantes et les milices alliées. De nombreuses femmes et jeunes filles ont été victimes de violences sexuelles liées au conflit, notamment de viols. Environ 10,7 millions de personnes ont été déplacées, dont neuf millions à l’intérieur du pays, faisant du Soudan le lieu de la plus grande crise de déplacement interne au monde. Le Programme alimentaire mondial a par ailleurs averti que, si les combats ne cessent pas, le Soudan risque de connaître la plus grande crise de la faim au monde.

Cependant, les conflits ne sont pas les seuls défis auxquels nous sommes confronté·es en matière de droits humains cette année. La moitié de l’humanité aura eu l’occasion de voter en 2024, une année électorale qui, pour nombre de voix qui dérangent les autorités, risque d’être marquée par une intensification de la répression, des menaces, des emprisonnements injustifiés et des jugements arbitraires. Certaines de ces personnes courageuses auront besoin de visas humanitaires accordés par la Belgique pour préserver leur intégrité physique et parfois sauver leur vie.

« Ce choix du droit international comme boussole passe aussi par l’intégration des droits humains dans tous les aspects de la politique étrangère, y compris dans les relations économiques, les aides étrangères et les relations diplomatiques »

En outre, la peine de mort est de nouveau d’actualité dans certains pays, comme en République démocratique du Congo, où son application a été rétablie ; dans d’autres, le recours à ce châtiment inhumain s’est intensifié, comme en Iran, où le régime torture et assassine sa jeunesse. Plus près de chez nous, l’état de droit est bafoué en Hongrie, qui a refusé de ratifier un traité protégeant les femmes contre la violence, adopté des lois homophobes et transphobes, réprimé les personnes réfugiées et demandeuses d’asile, et étouffé la liberté d’expression et d’association.

Face à ces défis, que peut faire la Belgique ? Certes, nous sommes un « petit pays », mais nous pouvons faire un choix délibéré et clair : celui du respect du droit international comme guide pour notre politique étrangère. Cela signifie ne pas sacrifier les droits humains sur l’autel du commerce et de ne pas privilégier les intérêts géostratégiques au détriment des vies humaines. Ce choix du droit international comme boussole passe aussi par l’intégration des droits humains dans tous les aspects de la politique étrangère, y compris dans les relations économiques, les aides étrangères et les relations diplomatiques. Cela va de l’interdiction de l’importation des produits des colonies israéliennes – illégales au regard du droit international – à la condamnation publique de la répression implacable de la société civile aux Émirats arabes unis (ou dans d’autres pays comme l’Égypte ou la Tunisie). Il est par ailleurs impératif que la Belgique poursuive et renforce son soutien politique et financier à tous les mécanismes de justice internationale, en soutenant les enquêtes menées par la Cour pénale internationale ainsi que les décisions prises par la Cour internationale de justice. Cela inclut également tous les mécanismes d’enquête créés au sein des Nations Unies, comme le maintien de la mission d’établissement des faits sur les violations des droits humains liées aux manifestations en Iran.

De même, la Belgique peut également participer activement à la protection de défenseur·es des droits humains menacé·es ; par le biais de contacts diplomatiques, en dépêchant des observateur·rices aux procès visant des personnes en raison de leurs activités de défense des droits humains ou encore en accordant rapidement des visas à ces personnes dans des situations de danger imminent. Alors que dans quelques jours les urnes rendront leur verdict, il est capital que les partis politiques et le prochain gouvernement s’engagent à faire des droits humains et du droit international un socle irréfutable, en refusant le deux poids, deux mesures et en luttant contre l’impunité qui nourrit les futures violations.

Cette carte blanche a initialement été publiée sur le site du Soir [1].

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