Renvoyer des Afghans dans les griffes des talibans, c’est non ! Par Carine Thibaut et Wies De Graeve, respectivement directrice de la section belge francophone et directeur de la section flamande d’Amnesty International

En janvier dernier, nous apprenions par voie de presse que le directeur de l’Office des étrangers avait participé à une « mission technique » à Kaboul avec les talibans afin de faciliter l’expulsion d’Afghans. Le 11 mai dernier, une dépêche annonçait que la Commission européenne prévoyait désormais d’inviter des responsables talibans à Bruxelles pour discuter du renvoi de migrants vers l’Afghanistan. La réunion devrait se tenir en juin, sur le sol belge.

Les talibans reçus à Bruxelles alors que l’Union européenne proclame depuis des années qu’elle n’accordait pas de légitimité au régime sans amélioration substantielle des droits humains ? Oui, vous avez bien lu.

Le gouvernement belge porte clairement une part de responsabilité dans cette évolution. La Belgique figure parmi les 20 États membres qui poussent la Commission européenne à négocier avec les talibans pour y renvoyer des Afghans. Concrètement, cela signifie que nos autorités pourraient bientôt s’asseoir à la même table que des représentants d’un régime dont le bilan en matière de droits humains est, faut-il le rappeler, catastrophique – et envisager d’y renvoyer des personnes est un crachat au visage du principe fondamental de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne dans un pays où elle court un risque de voir ses droits humains bafoués.

En Afghanistan, tous les voyants sont au rouge

Depuis l’arrivée au pouvoir des talibans il y a cinq ans, les violations des droits humains s’accumulent et s’aggravent. Tout d’abord, les talibans ont réduit à néant les droits des filles et des femmes. En effet, l’Afghanistan est de ce point de vue le pays présentant les lois les plus restrictives au monde. Les filles n’ont, par exemple, pas le droit d’étudier au-delà du primaire ; aucun pays au monde n’a inscrit dans sa législation une telle restriction en ce qui concerne l’accès à l’éducation.

La liste des interdictions pour les filles et femmes d’Afghanistan ne cesse de s’allonger. Ces dernières sont exclues de tous les aspects de la vie : aux niveaux social, économique et politique. Il leur est même interdit de prendre la parole en public. Une attaque systématique et généralisée contre toutes les femmes. Comme le décrivent les organisations de femmes afghanes, un véritable apartheid de genre.

C’est dans ce contexte que la Cour pénale internationale (CPI) a décidé en juillet 2025 de délivrer deux mandats d’arrêt [1] contre le chef suprême des talibans, Haibatullah Akhundzada, et le président de la Cour suprême talibane, Abdul Hakim Haqqani pour crimes contre l’humanité de persécution liée au genre.

Le fait que l’UE – dont la Belgique – envisage de négocier avec les talibans est aussi grave que dangereux. Cela équivaut en effet à normaliser ce régime qui, rappelons-le, est le plus dur au monde envers les femmes et les filles.

Si ce sombre tableau ne suffisait pas déjà à arrêter notre gouvernement, il convient de souligner que les atteintes aux droits fondamentaux ne visent pas uniquement les femmes. Ainsi, les talibans ont étouffé les médias indépendants et toutes les critiques les visant, notamment en arrêtant et en détenant arbitrairement des journalistes et d’anciens fonctionnaires. Des personnes détenues et des personnes critiques du régime taliban ont été soumises à des actes de torture et d’autres mauvais traitements ou exécutées extrajudiciairement. Les manifestations ont été systématiquement réprimées. Les talibans ont fait subir des discriminations à certains groupes ethniques et religieux.

En Afghanistan, on risque d’être arrêté ou détenu arbitrairement pour de simples actes de la vie quotidienne ne correspondant pas aux attentes du régime, comme arborer une coiffure non réglementaire, jouer de la musique ou prendre des photos.

En ce qui concerne le système judiciaire, toutes les lois et les institutions judiciaires préexistantes ont été démantelées par les talibans ; il est devenu pratiquement impossible de bénéficier d’un procès équitable.

À cela s’ajoute une crise humanitaire majeure : plus de la moitié de la population dépend aujourd’hui de l’aide humanitaire – une aide humanitaire réduite – et se trouve sous le seuil de pauvreté. La famine touche violemment la population, un Afghan sur dix ne mangeant plus à sa faim chaque jour [2]. La malnutrition a un impact sans précédent sur les enfants. Une crise économique et humanitaire, qui se trouve aggravée par les catastrophes naturelles (dont deux tremblements de terre récents), la diminution de l’aide internationale et les tensions avec le Pakistan.

Renvoyer des Afghans, c’est les exposer à des risques de torture et de traitements inhumains et dégradants

Des personnes détenues ont subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements. Des organisations locales et internationales de défense des droits humains, dont HRD+, Rawadari et l’Organisation mondiale contre la torture, ont mis en évidence le recours à la torture par les talibans, notamment « des extractions de dents et d’ongles », « des décharges électriques », « des simulacres de noyade » et « des menaces de mort visant les proches de victimes ». Les talibans auraient agressé sexuellement et violenté des personnes détenues, femmes et hommes.

Renvoyer des Afghans au pays des talibans viole le principe de non-refoulement. Le rapporteur spécial des Nations unies sur l’Afghanistan, Richard Bennett, s’en est publiquement également inquiété : « Tout retour risque de violer le principe de non-refoulement en raison des violations généralisées des droits humains, notamment à l’encontre des femmes, des défenseurs des droits humains et des anciens fonctionnaires. » En effet, des ex-fonctionnaires des Nations unies ou des personnes critiques du régime renvoyés du Pakistan ou de l’Iran en ont déjà fait les frais. Plusieurs ont été arrêtés de manière arbitraire à leur retour. Plus grave, les talibans ont également soumis d’anciens fonctionnaires et des personnes critiques du régime à des disparitions forcées.

Renvoyer des Afghans les expose directement à des risques sérieux de torture, traitements inhumains et dégradants, voire pire.

Cette précipitation de la Belgique et de l’Union européenne à renvoyer de force, à tout prix, des personnes en Afghanistan est à la fois illégale et déconnectée de la réalité. Agir de cette façon, c’est faire fi des raisons pour lesquelles ces personnes ont fui leur pays au départ et des graves dangers auxquels elles seront exposées en cas de renvoi. Cela témoigne par ailleurs d’un mépris flagrant des obligations internationales des États, particulièrement du principe contraignant de non-refoulement.

N’acceptons pas que notre gouvernement négocie avec des talibans et renvoie des Afghans dans un pays où un régime liberticide a réduit les droits humains à un paillasson.

Cette carte blanche a initialement été publiée sur le site du Soir [3].

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