L’Inde et les droits humains : je t’aime, moi non plus ? Par Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CERI-Sciences Po/CNRS

Quel est le bilan de la démocratie la plus peuplée au monde en matière de droits humains ? En attendant de suivre son intervention dans le cadre de l’Université d’été, nous en avons discuté avec Christophe Jaffrelot, l’un des meilleurs spécialistes francophones de l’Asie du sud.

Quel rapport le pouvoir indien entretient-il avec les droits humains ?

La notion de droits humains a de profondes racines historiques en Inde, où, par exemple, le mouvement de défense des ex-intouchables, les Dalits, qu’a créé B.R. Ambedkar dès les années 1920 s’est appuyé sur un humanisme radical. Par la suite, la défense des droits de l’homme s’est structurée autour de mouvements de défense des droits civiques comme People’s Union for Democratic Rights et People’s Union for Civil Liberties, en réaction à l’autoritarisme d’Indira Gandhi. En 1993, l’Inde s’est même dotée d’une National Human Rights Commission. Aujourd’hui, PUDR et PUCL — comme Amnesty International India et bien d’autres ONG — sont victimes du pouvoir nationaliste hindou. Le ministre de l’Intérieur indien, Amit Shah, réputé pour son usage intensif des lois d’exception à l’encontre de militants des droits de l’homme comme Anand Teltumbde, Gautam Navlakha, Varavara Rao, Arun Fereira, Vernon Gonsalves and Sudha Bharadwaj (tous en prison aujourd’hui), a déclaré l’an dernier que les droits de l’homme étaient une notion occidentale mal adaptée au contexte indien…

Où en sont les rapports entre minorité musulmane et majorité hindoue, en Inde ? Y risque-t-on le phénomène de ghettoïsation ?

Les musulmans tendent à devenir des citoyens de seconde zone, de fait sinon de droit : ils souffrent de discriminations sur le marché du travail, ils connaissent une sous-représentation chronique dans l’espace publique (à commencer par les assemblées élues), ils sont, par contre, autant sur-représentés dans les prisons que les ex-intouchables et les Noirs aux Etats-Unis, comparativement aux autres communautés, ils ne font plus aussi souvent qu’avant des études supérieures, ils ne parviennent pas à trouver aussi facilement qu’avant un logement dans les zones à majorité hindoue — d’où, en effet, un processus de ghettoïsation — et, bien sûr, ils sont victimes de violences, comme l’ont montrés les émeutes de Delhi au début de l’année et les cas de lynchages récents. Citoyens de seconde zone de fait, les Musulmans tendent à l’être aussi de droit, comme en témoigne l’amendement du Citizenship Act voté en décembre dernier qui exclut les réfugiés musulmans venus du Bangladesh, du Pakistan et de l’Afghanistan de l’accès à la citoyenneté indienne.

L’extrême pauvreté a — selon les statistiques officielles — quasi disparu en Chine alors qu’elle touche encore 100 millions d’Indiens. Comment explique-t-on ce phénomène ?

Le niveau de développement économique de l’Inde et celui de la Chine ne sont pas comparables : le PNB par tête de la seconde est deux fois supérieur à celui de la première en parité de pouvoir d’achat. Les facteurs explicatifs de cette différence sont nombreux et je n’en citerai que deux : premièrement, le Parti communiste chinois a privé sa population de liberté, mais lui a donné accès à l’éducation, chose que la démocratie indienne n’a pas réussi aussi bien. Deuxièmement, l’Inde n’est pas parvenue à s’industrialiser comme la Chine, dont la croissance a été portée pendant des années par un secteur manufacturier tourné vers les exportations. Ces deux facteurs renvoient en partie au système des castes qui hypothèque l’accès de la plèbe à l’éducation et qui dévalorise le travail manuel : les élites indiennes cultivent un goût pour les sciences qui expliquent par contre les succès de l’Inde en matière informatique, mais n’ont guère de culture industrielle.

Le système des castes — choquant du point de vue européen — perdure-t-il ou a-t-il tendance à s’effriter avec la montée d’une classe moyenne en Inde ?

La caste reste prégnante, mais s’est en partie transformée sous l’effet des politiques de discrimination positive. Le système des castes repose sur trois piliers : le rapport au pur et à l’impur — une notion qui explique la supériorité « innée » des brahmanes et les stigmates dont souffrent les intouchables (dont le nom est lié à leur impureté congénitale) qui représentent 15 % de la société ; la spécialisation professionnelle, car chaque caste assumait traditionnellement une fonction précise dans la division du travail social ; et l’endogamie qui évite le mélange des castes et permet donc à ce système héréditaire de se perpétuer. L’apparition de nouveaux métiers a remis en cause le deuxième de ces piliers en milieu urbain où la classe rivalise avec la caste en tant qu’institution structurante de l’espace social. Mais c’est surtout l’introduction de quotas pour les intouchables, dès l’époque britannique — et plus encore sous Nehru —, qui a favorisé l’émergence d’une petite classe moyenne d’ex-intouchables : depuis les années 50, 15 % des postes de la fonction publique, 15 % des places à l’Université et 15 % des sièges à la chambre basse du Parlement sont réservés à des Dalits. Mais changer de classe ne permet pas nécessairement de changer de quartier — et encore moins de se marier hors de sa caste, l’endogamie de caste restant une règle quasiment systématique.

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