Afrique australe : « Je sais que les choses peuvent changer » Par Vongai Chikwanda, chargée de campagne au bureau Afrique australe d’Amnesty International 

Je suis allée pour la première fois au Malawi en février 2016, quand Amnesty International a mené des recherches à la suite d’informations signalant que des personnes atteintes d’albinisme avaient été attaquées et tuées dans le pays. Notre mission de recherche visait également à enquêter sur la discrimination généralisée dont faisaient l’objet ces personnes au Malawi.

Pendant notre séjour au Malawi, nous avons appris qu’un petit garçon de neuf ans atteint d’albinisme, Harry Mokosheni, avait été enlevé. Nous avons rapidement découvert qu’il avait été assassiné. Comme cela est arrivé alors que nous nous trouvions dans le pays, j’ai été durement marquée par cette affaire. Je ressentais la douleur de la mère d’Harry, et je savais que nous devions faire tout ce qui était en notre pouvoir pour que le frère jumeau d’Harry – Harrison, également atteint d’albinisme mais qui avait échappé à l’enlèvement –, ne subisse pas le même sort. Je sentais que nous avions un rôle à jouer pour qu’Harrison ait une chance d’avoir un meilleur avenir.

Depuis que je travaille sur cette question, j’ai rencontré des gens atteints d’albinisme qui se battent pour avoir une vie normale. En raison d’une superstition et de préjugés profondément ancrés, de nombreuses personnes atteintes d’albinisme sont mises à l’écart de la société, mais je suis toujours émerveillée de voir que certaines personnes font preuve d’une immense résilience et ne perdent pas espoir face à l’adversité. J’ai rencontré des personnes atteintes d’albinisme qui ont surmonté d’incroyables épreuves pour devenir des dirigeants au sein de leur communauté, et, plus important encore, des exemples à suivre pour d’autres personnes atteintes d’albinisme. 

L’histoire de Chimwemwe est à ce titre exemplaire. Chimwemwe m’a raconté que, quand elle a commencé à aller à l’école, les autres enfants l’appelaient « le fantôme » et la maltraitaient. Elle est devenue réservée et craintive, et quand plus tard elle a essayé de trouver un poste de comptable, elle a rencontré beaucoup de difficultés, car les gens s’arrêtaient à l’aspect de sa peau. Quand elle a finalement trouvé un travail, elle a été excellente, et a réellement personnifié le rêve de Martin Luther King, à savoir que les personnes ne doivent pas être jugées sur la couleur de leur peau, mais sur leur personnalité.

« S’il vous plaît, dites au gouvernement que les meurtres rituels doivent cesser. Nous aussi nous sommes des personnes et nous avons le droit de vivre. Nous ne sommes pas des animaux qu’on chasse et qu’on vend. »

Je me rappelle aussi Chimodzi, qui est enseignante et atteinte d’albinisme, et qui a surmonté de nombreux obstacles. Elle consacre à présent sa vie à aider des enfants atteints d’albinisme et à améliorer leur existence.

En 2016, nous avons publié notre rapport sur cette question. Le titre du rapport provient d’une conversation que j’ai eue avec une jeune fille atteinte d’albinisme que j’ai rencontrée dans une école pour personnes aveugles (c’est un endroit où les enfants atteints d’albinisme, qui ont des problèmes de vue, reçoivent l’aide dont ils ont besoin). Elle avait échappé à une tentative d’enlèvement, et m’a dit : « S’il vous plaît, dites au gouvernement que les meurtres rituels doivent cesser. Nous aussi nous sommes des personnes et nous avons le droit de vivre. Nous ne sommes pas des animaux qu’on chasse et qu’on vend. »

Nous avons eu la possibilité de transmettre son message au président du Malawi, Peter Mutharika, par la suite cette année-là. Le 7 juin, après le lancement de ce rapport, nous avons été invités à rencontrer le président Peter Mutharika. Cela a constitué un événement très important pour la campagne. Près d’un quart de million de personnes à travers le monde avaient signé nos appels demandant qu’il soit mis fin aux attaques contre les personnes atteintes d’albinisme au Malawi. Quand notre responsable régional a remis ces signatures au président, pour nous cela a été comme si ces 230 000 personnes se tenaient avec nous dans la même pièce. Lorsque la réunion a commencé, la première chose que le président nous a dite, c’est qu’il avait reçu, outre ces signatures, plus de 10 000 lettres de membres d’Amnesty International lui demandant de faire le nécessaire pour mettre fin à ces attaques. Pour moi, cela a été le signe que notre travail portait ses fruits. Ces lettres nous ont aussi permis d’obtenir une audience avec le président, car il a voulu nous faire savoir que son gouvernement avait réellement l’intention de réagir.

Près d’un quart de million de personnes à travers le monde avaient signé nos appels demandant qu’il soit mis fin aux attaques contre les personnes atteintes d’albinisme au Malawi.

Le mouvement de solidarité international a été énorme. Nous avons obtenu le soutien de membres d’Amnesty du monde entier qui, malgré la distance et des contextes différents, se sont sentis personnellement concernés par ce problème et ont apporté leur solidarité et leur aide. Lors de la campagne internationale d’Amnesty intitulée Écrire pour les droits, l’organisation a attiré l’attention du public sur le cas des personnes atteintes d’albinisme au Malawi – Edward Snowden, le militant et lanceur d’alerte connu dans le monde entier, a ainsi écrit à Annie Alfred, une petite Malawite de 11 ans atteinte d’albinisme !

Depuis le lancement de la campagne, nous continuons de voir les gens se mobiliser sur cette question, aussi bien au Malawi que dans toute la région. Quand Amnesty a activement commencé à plaider pour la protection des droits des personnes atteintes d’albinisme, de nombreuses organisations se sont intéressées à ce problème. Sur le terrain, l’Association of People with Albinism in Malawi (APAM) a été ravie de l’attention accordée à cette question, car cela lui a permis d’obtenir une audience avec le président et des représentants de ministères clés du gouvernement du Malawi.

Avant l’intervention d’Amnesty International, les problèmes rencontrés par les personnes atteintes d’albinisme au Malawi étaient très peu connus au niveau international. Mais depuis, le Parlement panafricain a adopté une résolution sur la situation des personnes atteintes d’albinisme en Afrique. 

En juin 2016, juste après le lancement du rapport, le Malawi a modifié son Code pénal et la Loi relative à l’anatomie. Les modifications qui ont été apportées érigent en infractions pénales l’enlèvement, le meurtre, la conspiration, les insinuations, l’exhumation et le fait d’être trouvé en possession de parties du corps, et prévoient des peines dissuasives pour ceux qui se rendent coupables de tels agissements. Le Malawi a également produit un manuel destiné aux procureurs et aux juges pour guider leur action en cas de poursuites judiciaires portant sur des attaques commises contre des personnes atteintes d’albinisme. Ce manuel contient toutes les infractions prévues par la législation du Malawi auxquelles ils peuvent utilement se référer dans les affaires d’attaques contre des personnes atteintes d’albinisme.

Le nouveau gouvernement du Malawi doit montrer la voie à suivre au niveau de la CDAA en appelant les autres chefs d’État à présenter une déclaration sur la fin des attaques contre les personnes atteintes d’albinisme.

Nous avons également contribué de façon notable à ce que certaines failles du système judiciaire soient contrées, et depuis, la procédure a été accélérée dans des affaires qui étaient en suspens.

Cependant, beaucoup reste encore à faire.

Il est nécessaire que la Communauté de développement de l’Afrique australe (CDAA), en tant que région, rassemble ses forces pour combattre les crimes commis contre les personnes atteintes d’albinisme. Les États doivent collaborer pour mettre fin à ces attaques et mieux comprendre les motifs à l’origine de ces crimes. Il est nécessaire que le gouvernement du Malawi s’associe à d’autres gouvernements, en particulier, le gouvernement du Mozambique, pour lutter contre ces crimes transfrontaliers.

Le nouveau gouvernement du Malawi doit montrer la voie à suivre au niveau de la CDAA en appelant les autres chefs d’État à présenter une déclaration sur la fin des attaques contre les personnes atteintes d’albinisme. Le nouveau gouvernement doit également s’attacher à contrer les pratiques et croyances culturelles néfastes qui perpétuent les meurtres rituels au Malawi. Il doit aussi inclure les personnes atteintes d’albinisme dans les programmes de protection sociale.

Il faut que des mesures de protection plus efficaces, telles qu’une présence visible de la police, soient mises en place pour que les enfants atteints d’albinisme puissent aller à l’école en sachant qu’ils ne risquent rien. Le gouvernement doit de façon prioritaire veiller à ce que des affaires de meurtre en suspens soient enfin jugées, car l’absence de poursuites judiciaires ou de jugement adresse un message erroné aux personnes tentées de commettre de tels crimes, et contribue à l’impunité.

Les personnes atteintes d’albinisme doivent se sentir en sécurité – chez elles, au sein de leur communauté et dans leur pays dans toute l’Afrique australe. Si les gouvernements commencent à prendre des initiatives à ce sujet, et mettent en œuvre les recommandations, je sais que la situation changera.

*Vongai a dirigé la campagne axée sur la protection des droits des personnes atteintes d’albinisme au Malawi en 2016.

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