Les athlètes et la liberté d’expression : un droit à géométrie variable ? Par Nsengumukiza Prudence, journaliste et assistant en communication digitale au sein de la section belge francophone d’Amnesty International

L’athlète ukrainien Vladyslav Heraskevych a été disqualifié aux JO d’hiver après avoir refusé de retirer son casque rendant hommage aux athlètes tué·es depuis le début du conflit avec la Russie. Sa disqualification relance le débat sur la liberté d’expression des athlètes.

Selon l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH)toute personne a droit à la liberté d’expression.

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Les athlètes jouissent comme toute personne d’un droit essentiel et reconnu par le droit international qu’est la liberté d’expression. Les instances sportives ne peuvent limiter l’exercice de ce droit que dans les limites qui existent pour d’autres personnes. Mais dans la pratique, est-ce le cas ?

Comment y parvenir ? Athlètes et liberté d’expression au cœur du débat

Les athlètes ont une influence particulière dans la société  : leurs paroles, gestes et réussites sportives peuvent mobiliser et inspirer un large public, en transmettant des messages sur la paix, les droits humains et le changement social.

Selon Daniel Rietiker, professeur et juriste à la Cour européenne des droits de l’homme, les athlètes ont le droit d’exercer leurs droits fondamentaux, notamment la liberté d’expression, que ce soit sur le terrain, face aux médias ou sur les réseaux sociaux. Aucun sport ni aucune fédération ne peut leur retirer ce droit, qui reste protégé par la loi.

Cependant, des restrictions peuvent s’appliquer pour prévenir tout abus, notamment les propos haineux, racistes, homophobes ou violents, et certaines instances sportives comme la Fédération internationale de football association (FIFA) ou le Comité International Olympique (CIO) imposent des sanctions afin de préserver le sport de toute instrumentalisation politique. Des réglements qui posent question quant à la capacité des athlètes à user de leur droit fondamental.

C’est ainsi que lors d’une affaire portée devant la Cour européenne des droits de l’homme opposant Sedat Doğan à la Turquie], le dirigeant d’un club de football se plaignait que la Fédération turque de football (TFF) avait enfreint sa liberté de parole en lui infligeant des amendes et des sanctions sportives. En effet, M. Doğan avait critiqué la décision de la TFF de sanctionner deux de ses joueurs pour avoir porté des t-shirts rendant hommage à Nelson Mandela après son décès ; la TFF avait affirmé que les commentaires de M. Doğan menaçaient de perturber le sport. Dans cette affaire, la Cour estimera que la sanction est en infraction à l’article 10 de la Convention.

Les athlètes muselé·es par la neutralité imposée ?

L’athlète ukrainien Vladyslav Heraskevych est interdit de participer aux Jeux d’hiver de 2026 à Milan-Cortina , après avoir souhaité porter un casque sur lequel figuraient les photos d’athlètes ukrainien·nes tué·es depuis le début de l’invasion russe en février 2022.

« Je crois toujours que je n’ai enfreint aucune règle » dira l’athlète. Selon le Comité International Olympique (CIO), cette mesure vise à empêcher toute manifestation politique liée au conflit russo-ukrainien. Elle a cependant provoqué incompréhension et déception de nombreux athlètes, qui y voient une atteinte à leur liberté d’expression.

Le Tribunal Arbitral du Sport(TAS) a rejeté l’appel de Vladyslav Heraskevych , confirmant par là sa disqualification des épreuves de skeleton. La chambre ad hoc du TAS a précisé que si la liberté d’expression est garantie aux Jeux Olympiques, elle ne s’étend pas aux lieux de compétition, un principe qu’elle considère comme « sacré ». Le Comité International Olympique s’est basé sur l’article 50.2 de la Charte Olympique pour justifier sa décision, qui interdit la propagande politique sur les sites des jeux olympiques.

À travers le monde, plusieurs athlètes ont été confronté·es à des restrictions similaires, étant régulièrement rappelé·es à leur devoir de neutralité. C’est notamment le cas du joueur espagnol Hector Bellerín, évoluant en Liga, qui a dénoncé le génocide à Gaza et l’invasion de l’Ukraine par la Russie avant que la Fédération espagnole de football ne lui rappelle l’obligation d’adopter une position neutre.

Ce joueur estime que les athlètes devraient s’exprimer davantage, rappelant qu’ ils·elles représentent un puissant porte-voix social, même si les instances sportives cherchent parfois à étouffer ces prises de position.

Et sur les réseaux sociaux ?

En revanche, le Comité International Olympique n’exerce pas de contrôle direct sur ce que les athlètes publient sur leurs réseaux sociaux.

Par exemple, l’athlète américain Gus Kenworthy n’a reçu aucun avertissement ni sanction de la part du Comité International Olympique après avoir critiqué publiquement, sur son compte Instagram, les actions de la police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement, ICE) aux États-Unis.

Bien que non sanctionné par les fédérations sportives, les prises de position de certains athlètes nord-américains ne sont pas passées inaperçues auprès du président des Etats-Unis Donald Trump. Ce fut ainsi le cas du skieur Hunter Hess, qui a dénoncé les actions violentes de la police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement (ICE) lors des JO d’hiver , a été menacé et qualifié de « raté » par le président Donald Trump. D’autres athlètes américain·es ayant critiqué ICE, comme Chris Lillis, Quinn Dehlinger et Amber Glenn, ont reçu des menaces de mort de la part d’allié·es de Donald Trump.

Au niveau des fédérations sportives, bien que les propos sur les réseaux sociaux ne fassent pas l’objet des mêmes balises que sur les sites, il existe des règles pour prévenir les usages abusifs. Ainsi le Comité International Olympique a établi des règles claires sur ce qui est interdit. Les athlètes ne peuvent pas publier de messages encourageant la consommation de drogues, ni diffuser de contenus incitant à la haine, à la violence ou à des actes criminels. Les propos racistes ou tout comportement offensant envers un groupe sont également interdits.

Aux Jeux de Londres en 2012, l’athlète grecque Paraskevi Papachristou a ainsi été disqualifiée après avoir publié des propos racistes sur ex-Twitter, devenu X entre-temps, seulement deux jours avant sa compétition.

Quant aux sponsors, ils exercent aussi un contrôle sur la liberté d’expression des athlètes, particulièrement en veillant à ce que leurs déclarations ne compromettent pas l’image de la marque ou de l’organisation qu’ ils·elles représentent.

Pourtant, les athlètes doivent pouvoir parler librement, sans craindre que leurs contrats soient menacés par leurs sponsors. Ce sont les athlètes qui doivent choisir comment exercer leur liberté d’expression, et non les sponsors qui en fixent les limites.

Selon le droit international, la liberté d’expression est un droit fondamental qui s’applique à tou·tes, y compris aux athlètes. Pourtant, les instances sportives continuent d’imposer une conception restrictive de cette liberté, en qualifiant de « politiques » des prises de position pourtant légitimes, notamment lorsqu’elles défendent la paix ou dénoncent des violations des droits humains.

Cette approche contribue à réduire au silence des voix essentielles et à maintenir un statu quo incompatible avec les principes fondamentaux des droits humains. Le monde du sport ne peut plus se retrancher derrière une prétendue neutralité : il doit garantir pleinement le droit des athlètes à s’exprimer, sans crainte de sanctions, sur les enjeux qui dépassent largement le terrain.

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