Comment l’OSINT nous aide à demander des comptes aux gouvernements pendant la pandémie de COVID-19

Coronavirus_OSINT

Mitchell Paquette et Ariela Levy

Si le COVID-19 a engendré une crise sanitaire et économique, il a également mis à l’épreuve notre système universel de droits humains. À travers le monde, des gouvernements ont imposé des mesures limitant certains droits, comme celui de circuler librement, afin de lutter contre la propagation du virus.

Certains pays ont ainsi restreint les réunions de groupe quand d’autres ont instauré un confinement strict sur l’ensemble de leur territoire. De telles mesures d’urgence peuvent être justifiées dans le contexte actuel de crise de santé publique, à condition qu’elles soient conformes aux principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité du droit international [1], et que leur application ne soit pas discriminatoire. Malheureusement, Amnesty International a observé à travers le monde une hausse des violations des droits humains perpétrées par les gouvernements et les responsables de l’application des lois, dont bon nombre ont été enregistrées sur des supports visuels et publiées sur les réseaux sociaux.

Les restrictions des déplacements internationaux et nationaux ont compliqué les travaux de recherche en matière de droits humains sur le terrain, ce qui a accru l’importance des recherches documentaires et de la collecte à distance d’informations disponibles en libre accès. Ce billet de blog examine les principaux types de violations des droits humains qui ont été révélées grâce à l’OSINT ou « open source intelligence », une technique de renseignement à partir d’informations disponibles en libre accès. Ont notamment été recensés des cas d’homicides, de recours à une force excessive, d’humiliation et des abus de pouvoir opportunistes de la part de gouvernements. Ce billet présente également quelques-unes des mesures prises par le Laboratoire de preuves d’Amnesty International pour surveiller les risques de violations des droits humains au cours de cette crise.

Types de violations

Traitements cruels, inhumains et dégradants

Dans plusieurs États d’Amérique latine, les services de police ont eu recours à des stratégies humiliantes et dégradantes à l’encontre de personnes accusées de ne pas avoir respecté le confinement ou les mesures de distanciation sociale. Nous avons reçu plusieurs vidéos montrant des exercices physiques forcés en groupe et des humiliations dans plusieurs pays, dont le Venezuela [2] et la République dominicaine [3], ainsi que des traitements inhumains à l’encontre de personnes qui dormaient dans la rue [4] en Argentine et de personnes transgenres en Colombie. Nous avons également observé des cas où la détention a été utilisée en premier recours [5], et non en dernier, dans l’application des mesures de confinement.

Il est souvent difficile de vérifier l’authenticité de ces vidéos, car elles ne montrent pas toujours le contexte géographique, en particulier celles qui sont filmées à l’intérieur de postes de police où des personnes auraient été détenues. Dans ce type de cas, nous avons analysé les accents et les détails des uniformes et de l’équipement des policiers, qui peuvent donner des indications sur le pays où la vidéo a été prise. Nous avons également recherché d’autres signes montrant que les vidéos avaient été filmées après le début des répressions liées au COVID-19. Par exemple, nous nous sommes demandé si les personnes qui y apparaissaient portaient des masques, ou si la vidéo avait été publiée après l’annonce des mesures de restriction dans le pays en question.

Force excessive

Dès les premières mesures de gestion de la pandémie, les forces de sécurité de plusieurs États ont eu recours à une force excessive à l’encontre de personnes qui ne se pliaient pas aux nouvelles restrictions. En France, des vidéos [6] d’agressions policières ont été publiées et ont circulé sur les réseaux sociaux, accompagnées de hashtags tels que « #confinementotal » et « #ViolencesPolicieres ».

En Inde [7] et en Sierra Leone [8], les forces de sécurité ont frappé des personnes avec des matraques. Au Kenya, la police a aspergé de gaz lacrymogène [9] une foule de personnes qui attendait de prendre le ferry entre Mombasa et Likoni, ce qui a potentiellement aggravé la propagation du virus puisque les victimes toussaient et se frottaient le visage et les yeux pour soulager l’irritation causée par le gaz.

Au Nigeria [10], le recours excessif à la force a été particulièrement grave : selon les informations disponibles [11], jusqu’à 18 personnes auraient été tuées par les forces de sécurité depuis le début du confinement national.

Des vidéos [12] provenant du territoire vénézuélien de la péninsule de Guajira semblaient par ailleurs indiquer que les autorités avaient eu recours à la force contre des populations indigènes lors d’une manifestation pour demander de l’eau, de la nourriture et des médicaments.

Cependant, les vidéos en libre accès montrant des violences policières que nous avons visionnées n’étaient pas toutes liées au COVID-19 de manière certaine. En ce moment, les réseaux sociaux tendent à être utilisés pour faire recirculer d’anciennes vidéos sorties de leur contexte. Dans la mesure du possible, il peut être utile de traduire les paroles échangées au cours de la vidéo afin d’obtenir autant d’informations contextuelles que possible sur l’événement enregistré.

Agressions sur des personnes migrantes et réfugiées

La fermeture des frontières à travers le monde a créé de nouvelles difficultés pour les personnes migrantes et réfugiées.

Au Venezuela, où les personnes réfugiées qui regagnent le pays après l’avoir fui sont soumises à une quarantaine obligatoire, Amnesty International a authentifié des vidéos [13] qui montrent des manifestant·e·s dans un stade couvert de Pueblo Nuevo, dans l’État de Táchira, où des Vénézuéliens et Vénézuéliennes de retour de Colombie étaient semble-t-il en détention dans des conditions difficiles. Quant aux Vénézuélien·ne·s qui vivent encore en Colombie, leur situation demeure incertaine [14], car ces personnes ne savent pas si elles ont l’autorisation de rester dans le pays.

De même, au Salvador, des milliers de personnes qui n’ont pas respecté la quarantaine obligatoire ont été placées dans des centres de confinement. Des vidéos [15] montrent des Salvadoriennes et des Salvadoriens qui sont récemment revenus dans leur pays en train de lutter contre un orage dans l’un de ces centres de confinement à ciel ouvert.

À la frontière entre le Chili et la Bolivie, des Bolivien·ne·s ont été pris dans des affrontements [16] avec l’armée après que la fermeture des frontières a limité leurs déplacements. Des images [17] filmées dans un camp jouxtant la frontière, à Pisiga, où des Boliviennes et des Boliviens récemment rapatriés étaient retenus en quarantaine, montraient les mauvaises conditions de vie du camp et l’insuffisance des infrastructures.

Les tentatives actuelles du président Donald Trump pour limiter l’immigration aux États-Unis ont aggravé les difficultés auxquelles sont confrontées les nombreuses familles migrantes et personnes demandeuses d’asile, dont la situation va encore s’aggraver en raison de la récente décision du gouvernement américain de suspendre temporairement l’immigration afin de se concentrer sur la lutte contre la pandémie. Beaucoup de personnes estiment qu’il s’agit d’une instrumentalisation de la pandémie pour promouvoir la xénophobie [18].

Lacunes du système

L’une des régions les plus touchées par le COVID-19 en Amérique latine est la ville de Guayaquil, en Équateur. L’État peine à y respecter d’une part ses obligations en matière de droits humains [19] tout en répondant à la propagation rapide du virus, et d’autre part ses obligations en matière de santé publique face aux plus de 1 900 dépouilles qui se sont accumulées pendant les deux premières semaines du mois d’avril 2020 [20]. Avant même que la presse d’information ne parle du bond de la mortalité, des preuves de cette réalité macabre circulaient sur les réseaux sociaux. Amnesty International a suivi attentivement cette situation, en vérifiant l’authenticité de nombreuses vidéos [21] de cadavres laissés dans la rue ou dans les foyers, d’établissements de santé surchargés [22], de longues files de personnes [23] attendant de recevoir des aides financières pour l’enterrement de leurs proches et pour préparer des emplacements d’enterrement d’urgence [24]. Les témoignages audiovisuels partagés par les habitant·e·s ont fourni à Amnesty International de précieuses indications quant à l’émergence de la crise à Guayaquil, ce qui nous a permis de cartographier ses effets [25] sur l’ensemble de la ville. Depuis, davantage de données [26] ont été rendues disponibles sur le taux de mortalité dans la province de Guayas, en Équateur, corroborant l’augmentation du taux de mortalité.

Pouvoirs arbitraires/excessifs

En réaction à la pandémie mondiale, de nombreux pays ont adopté des lois ou des réglementations qui limitent l’exercice des droits humains et des libertés fondamentales. Bien que de telles mesures puissent être conformes aux obligations des États en matière de droits humains, à condition qu’elles respectent les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité [27] mentionnés plus haut, il y a des raisons de craindre que certains pays [28] n’aient profité de cette pandémie pour s’attribuer des pouvoirs arbitraires et/ou excessifs. Par exemple, le Parlement hongrois a accordé des pouvoirs d’urgence très étendus à Viktor Orbán, ce qui l’autorise en pratique à gouverner par décrets. Bien que la décision ait été présentée comme une réponse à la pandémie, elle contribue à l’affaiblissement de l’État de droit et du respect des droits humains en Hongrie. Tout au long de cette crise, Amnesty International prévoit d’utiliser les méthodes de recherche s’appuyant sur des informations disponibles en libre accès qui sont esquissées dans cet article de blog pour surveiller que les mesures d’urgence sont appliquées de manière non discriminatoire et non abusive. De la même manière, l’organisation sera vigilante quant au maintien de ces restrictions des droits humains après la fin de la crise de santé publique.

Surveillance par les réseaux sociaux

Il peut s’avérer particulièrement difficile de trouver des informations pertinentes lorsque les termes de recherche font partie des hashtags les plus utilisés au monde, comme « COVID-19 » ou « coronavirus ». La première étape de sélection des résultats pour accéder à des informations pertinentes est l’utilisation des bons termes de recherche. Il peut être intéressant de commencer par faire une recherche dans la langue d’origine (comme nous l’avons expliqué ici : https://citizenevidence.org/2020/02/27/how-to-use-google-translate-when-working-in-a-foreign-language/). Des mots-clés booléens aident à affiner ou à élargir les recherches (pour plus d’informations, voir ce guide [29] de First Draft News, un site de ressources à destination des journalistes).

Par exemple, au cours de notre surveillance initiale du recours à l’humiliation des personnes ne respectant pas le couvre-feu par les forces de sécurité, nous avons trouvé des publications en provenance du Venezuela qui comprenaient les termes « policía » et « abusivo », ainsi que le hashtag « #QuedateEnCasa ». En Inde, l’utilisation de hashtags tels que « #coronajihad » ou « #biojihad » ont été reliés à la diffusion de fausses informations à visée anti-musulmane, tandis que le hashtag « #ChinaMustExplain » a servi à attirer l’attention sur des cas de discrimination et de harcèlement à l’encontre d’Africain·e·s [30] en Chine.

Il est également possible d’affiner davantage la recherche en remplaçant un nom de pays par un nom de ville. Les résultats d’une recherche combinant « Équateur » et « COVID-19 » peuvent paraître trop variés, mais saisir « Guayaquil » et « COVID-19 » peut aider à les filtrer. Les médias d’actualités, locaux et nationaux, peuvent indiquer les villes ou localités qui rencontrent des difficultés. Il est très important de noter les hashtags les plus populaires au fur et à mesure de la collecte d’informations pertinentes, de même que les lieux, les termes utilisés et les sujets abordés.

Surveillance géospatiale

Des déplacements en masse à la construction de nouveaux bâtiments, il est possible d’obtenir beaucoup d’informations par les données de télédétection, comme les images satellites. Au sein du Laboratoire de preuves d’Amnesty International, nous utilisons régulièrement ces méthodes [31] pour repérer des violations des droits humains et vérifier leur authenticité. En cherchant de grands amas de nouvelles structures ou des zones où les personnes sont forcées de se rassembler (comme la frontière gréco-turque ou des tentes au Darfour, au Soudan [32]), nous pouvons repérer des problèmes que nous n’aurions autrement pas pu surveiller. Ces outils se sont également révélés utiles dans le contexte de la pandémie de COVID-19, car ils permettent de surmonter les nouvelles difficultés d’accès direct au terrain. Par exemple, au cours de la surveillance de l’évolution de la crise à Guayaquil, nous avons utilisé des images satellites datant du début du mois d’avril pour nous aider à vérifier l’authenticité d’enregistrements vidéo qui montreraient la construction d’emplacements d’enterrement d’urgence. Dans d’autres pays, des images satellites nous ont également permis de suivre les activités le long des frontières, ce qui nous a donné des indications sur leur fermeture, sur la hausse de la sécurité aux points de contrôle et sur l’établissement de camps temporaires. Enfin, nous avons étudié la possibilité de recourir à la télédétection pour surveiller d’autres lieux importants, comme les hôpitaux et les prisons, afin de recevoir rapidement des alertes au sujet de possibles problèmes de respect des droits humains.

Questions éthiques

Au cours de la surveillance de cas individuels de violations des droits humains par l’étude d’informations disponibles en libre accès, nous gardons toujours en tête une question importante : la mise en lumière de ces vidéos risque-t-elle de replonger les personnes qui y apparaissent dans des traumatismes ? Cela est particulièrement vrai lorsque nous étudions des vidéos d’humiliations rituelles qui auraient été perpétrées par des policiers, entre autres à l’encontre des femmes, des personnes transgenres ou d’autres catégories marginalisées de la population. Il y a deux raisons principales à cela. Tout d’abord, le contenu de ces vidéos est parfois suffisamment humiliant si elles circulent dans des cercles restreints. Une organisation telle qu’Amnesty International qui braque les projecteurs sur ces vidéos court le risque de causer davantage d’humiliation.

Cette préoccupation est d’autant plus importante pour notre seconde raison : nombre de ces vidéos sont filmées par les policiers, c’est-à-dire les auteurs de ces violations. Les personnes qui apparaissent sur les vidéos n’ont pas accepté d’être filmées et n’ont pas eu le choix. S’il est primordial qu’Amnesty International réalise un travail de sensibilisation à ces violations des droits humains et qu’elle amène l’État à rendre des comptes pour ces actions, il est tout aussi important de le faire avec éthique, sans risquer de traumatiser une nouvelle fois les victimes par ce travail de sensibilisation ou par ses conséquences futures.

La solution idéale à ce problème est d’obtenir le consentement éclairé à l’utilisation de la vidéo ou de la photo de la part de leur protagoniste. Si cela n’est pas possible, il est envisageable de se contenter de signaler un événement sans partager ni amplifier le contenu de la vidéo, de modifier certains éléments de la vidéo pour éviter qu’elle ne montre la personne en question, ou bien de flouter les traits de son visage afin de dissimuler son identité. Quelle que soit l’option choisie, il est nécessaire d’exercer la diligence requise pour comparer les torts potentiels causés à la ou les personnes apparaissant sur la photo ou dans la vidéo en question aux avantages que la diffusion de celle-ci pourrait entraîner.

Répondre à l’« infodémie » du COVID-19

Comme dans tous les autres pans de la réaction à la pandémie de COVID-19, nous avons dû rapidement apprendre à utiliser les techniques d’OSINT. Parmi la couverture médiatique constante de la crise sanitaire se trouve un flux de fausses informations et de désinformation relatives au COVID-19. Dans ce contexte, que certains experts [33] décrivent comme une « infodémie » tangente, notre Laboratoire de preuves a dénombré beaucoup de publications visant à répandre de fausses informations sur les réseaux sociaux, y compris la réapparition d’anciennes vidéos de violences policières prétendant dénoncer des abus de pouvoir au cours du confinement dû au COVID-19. Tout le monde peut tomber dans le piège de ces faux témoignages. Pour preuve, au début du mois d’avril, nous avons étudié une vidéo choquante provenant du Brésil qui montrait des membres des forces de sécurité tirant des munitions à létalité réduite sur une plage publique. Après une première vérification, nous avons cru que la police faisait respecter les mesures de confinement. Cependant, un nouveau visionnage de la vidéo en question a révélé que cet événement s’était déroulé en 2019 et qu’il n’avait aucun lien avec le COVID-19. Aujourd’hui plus que jamais, la vérification rigoureuse des informations est indispensable.

Si les informations disponibles en libre accès ont été très utiles pour suivre et enquêter sur les violations des droits humains perpétrées dans le contexte de la pandémie de COVID-19, l’atmosphère générale de confusion et d’incertitude qui règne pendant cette crise sanitaire mondiale a davantage complexifié la recherche fondée sur ce type d’informations. En ajoutant à cela les difficultés pratiques accrues de la réalisation d’un travail de recherche sur le terrain, notre Laboratoire de preuves a dû faire preuve de créativité et utiliser tous les outils à sa disposition pour mener des recherches efficaces et précises.

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