Effondrement du Rana Plaza et incendie de Tazreen Fashions : Entretien avec Taqbir Huda

Taqbir Huda, chercheur régional d’Amnesty International pour l’Asie du Sud, s’entretient avec Nazia Erum, responsable des médias à Amnesty International, sur son action visant à obtenir justice pour les travailleuses et travailleurs dans son pays d’origine, le Bangladesh

Onze ans après deux cas très meurtriers de négligence de la part d’entreprises au Bangladesh – l’effondrement du Rana Plaza et l’incendie de l’usine Tazreen Fashions – les employé·e·s du secteur textile qui ont subi des séquelles permanentes lors de l’assemblage de vêtements vendus par les plus grandes marques mondiales de mode n’ont toujours pas obtenu justice. En outre, la sécurité au travail pour la plupart des travailleuses et travailleurs bangladais reste un rêve lointain. Ces dernières années, lors des incendies dans l’entrepôt de conteneurs de BM Container Depot le 4 juin 2022 et dans l’usine Hashem Foods Factory le 7 juillet 2021, près de 100 personnes ont trouvé la mort en raison de la négligence présumée et du non-respect des normes de sécurité par les employeurs.

Racontez-moi ce qui s’est passé lors de l’effondrement du Rana Plaza et de l’incendie de Tazreen au Bangladesh

Je me souviens encore du 24 avril 2013, lorsqu’un bâtiment de huit étages, le Rana Plaza, s’est effondré, faisant 1 100 morts et 2 600 blessés parmi les employé·e·s. Ce bâtiment abritait de nombreuses usines confectionnant des vêtements pour des grandes marques occidentales de vente au détail. Je dormais confortablement sous ma couette, pendant que des milliers de travailleuses et travailleurs gisaient sous les décombres, à moins d’une heure de chez moi. Des milliers de personnes ont été tuées ou blessées simplement parce que leurs employeurs ont choisi d’ignorer les grandes fissures structurelles apparues sur le bâtiment et les ont forcées à continuer de produire des vêtements alors qu’elles craignaient pour leur vie. Il importait de respecter les délais fixés par les acheteurs occidentaux.

Le Rana Plaza s’est effondré exactement cinq mois après l’incendie meurtrier de l’usine Tazreen Fashions, survenu le 24 novembre 2012, dans lequel au moins 112 travailleurs·euses ont péri et des dizaines d’autres ont été blessés alors qu’ils se sont retrouvés piégés à l’intérieur de l’usine. Un rescapé m’a dit : « Le seul moyen d’échapper au feu était de sauter par les fenêtres des étages supérieurs. Regarde, mes ongles ne repoussent plus, je m’en suis servi pour gratter et parvenir à sortir par la fenêtre. » Ils m’ont parlé d’autres séquelles permanentes dues à la chute, tandis que nombre de leurs proches et collègues ont péri dans l’incendie avant de pouvoir fuir. De nombreux membres d’une même famille travaillaient ensemble à l’intérieur de l’usine.

Ces deux actes de négligence et d’impunité des entreprises ont mis en lumière le coût humain de l’avidité non réglementée des multinationales et renforcé la nécessité de normes internationales relatives aux entreprises et aux droits humains. Je savais alors, comme je le sais maintenant, qu’il nous faut faire évoluer ce statu quo.

On se souvient généralement de ces événements comme des catastrophes ou des tragédies malheureuses – êtes-vous d’accord ? L’obligation de rendre des comptes a-t-elle progressé depuis ?

En tant que Bangladais et militant des droits du travail, cela me gêne infiniment lorsque les événements du Rana Plaza et de Tazreen Fashions sont décrits comme des tragédies malheureuses, car cela dissimule le fait que les entreprises n’ont pas garanti des conditions de travail sûres. Il faut les considérer sous l’angle de l’impunité des entreprises. L’absence de responsabilisation après ces deux terribles événements a mis en évidence le mépris de la vie des travailleurs·euses de la part des usines, mais aussi des marques haut de gamme pour lesquelles ils se sont tués à la tâche en fabriquant des vêtements. J’étais encore plus furieux de voir les tribunaux canadiens et américains rejeter rapidement les demandes d’indemnisation déposées contre ces marques qui avaient acheté des vêtements dans des usines du Rana Plaza, pour des motifs techniques rétrécis.

Par ailleurs, un groupe d’ONG locales dirigé par le Bangladesh Legal Aid and Services Trust [1] avait déposé des demandes d’indemnisation pour les affaires du Rana Plaza [2] et de Tazreen Fashions [3] devant la Cour suprême. Dix ans plus tard, ces demandes sont toujours en instance. En début d’année, j’ai été soulagé d’apprendre qu’une date d’audience avait été fixée pour l’affaire du Rana Plaza et j’ai travaillé en étroite collaboration avec l’équipe juridique pour présenter des dossiers au tribunal. Cependant, cette affaire a de nouveau été reportée.

Certaines histoires en particulier sont-elles restées gravées dans votre mémoire ?

Je pense souvent à Sokina, une rescapée de Tazreen Fashions, qui m’a raconté son histoire :

« Le médecin m’a dit que tant que je serai en vie, je devrai chercher un traitement pour ma jambe, qui s’est cassée lorsque j’ai sauté du quatrième étage. L’allocation d’assistance que j’avais reçue via le fonds mis en place avec les dons des marques a fondu depuis longtemps, et nous n’avons toujours pas reçu d’indemnisation de la part de mon employeur. Mon fils étudie en cinquième année à l’école et je n’ai même pas les moyens d’acheter les livres dont il a besoin. Je dois compter sur les revenus de ma mère âgée. J’avais déménagé à Dacca pour trouver du travail afin de devenir économiquement solvable et maintenant je suis plongée dans le dénuement pour toujours. »

C’était un vrai déchirement de la voir s’effondrer tout en exprimant sa frustration. Je n’avais pas de mots pour la consoler. Sokina et d’autres rescapés de Tazreen Fashions m’appellent encore de temps en temps, espérant que je puisse leur apporter quelques mots d’espoir. Mais je n’en ai plus à offrir.

Plus de 10 ans après ces deux événements terribles, la sécurité au travail s’est-elle améliorée au Bangladesh ?

L’Accord du Bangladesh, un accord juridiquement contraignant conclu entre les marques, les syndicats et les usines, a considérablement amélioré la sécurité au travail de plus de deux millions d’ouvrières et ouvriers de l’industrie de la confection au Bangladesh.

Cependant, je suis affligé de voir quasi tous les jours des informations faisant état de morts ou de blessés au Bangladesh parmi les travailleurs dans d’autres secteurs non orientés vers l’exportation, où la sécurité au travail reste un rêve lointain. Les employeurs ne doivent pas attendre la pression des marques d’acheteurs occidentaux pour garantir la sécurité. J’ai été bouleversé de rencontrer des jeunes employés par les industries des chantiers navals et de la construction qui ont vu leur existence complètement chamboulée depuis qu’ils sont devenus handicapés à vie. Tout aussi déchirantes, mes rencontres avec les familles de ceux qui sont morts sur leur lieu de travail. Étant donné que le prix d’un travailleur décédé au Bangladesh est inférieur à 2 000 euros, cela n’incite guère les structures qui cherchent à optimiser les bénéfices non réglementés à investir dans la sécurité au travail.

Selon des estimations [4] prudentes de la Safety and Rights Society, 5 608 travailleurs·euses ont trouvé la mort entre 2013 et 2023 [5] – sans compter le nombre de morts de l’effondrement du Rana Plaza. Par conséquent, même sur la base de cette estimation prudente, au moins un travailleur meurt chaque jour en moyenne dans des « accidents » du travail pour la plupart évitables, au Bangladesh, depuis le Rana Plaza.

Qu’entendez-vous par cette phrase : le prix d’un travailleur décédé au Bangladesh « est inférieur à 2 000 euros » ?

Selon le droit du travail bangladais, les employeurs ne sont tenus de payer que 250 000 takas bangladais (1 960 euros) pour les travailleurs blessés de manière permanente dans un « accident industriel » sur leur lieu de travail. Pour ceux qui sont tués sur le lieu de travail, le montant de l’indemnisation payable aux personnes dont ils avaient la charge est encore inférieur : 200 000 takas bangladais (1 570 euros). Lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur les droits du travail, j’ai été choqué de voir le peu de valeur accordée à la vie d’un travailleur par la loi même qui avait pour objectif de « garantir les droits du travail ».

Malgré cette limite arbitraire du montant de l’indemnisation, j’ai constaté, à partir de mon analyse [6] des affaires portées devant les tribunaux du travail, que les employeurs refusent souvent de payer cette somme bien modeste. Un avocat du tribunal du travail m’a expliqué que la stratégie consiste à « épuiser les travailleurs jusqu’à ce qu’ils n’aient plus l’énergie de poursuivre l’affaire. Ces employeurs préfèrent dépenser plus d’argent pour faire traîner une affaire, plutôt que de payer une modeste indemnisation, tout simplement parce que le travailleur a eu l’audace de les poursuivre en justice ». Même lorsqu’une indemnisation est accordée à l’issue d’un long procès, les entreprises exécutent rarement la décision du tribunal et ne versent pas aux rescapés ni aux familles des victimes les indemnités requises.

Comment sortir de cette « culture de l’impunité » ?

Le vrai changement ne pourra avoir lieu que lorsque le vrai problème sera reconnu, à savoir que les entreprises intègrent l’exploitation de la main-d’œuvre dans le cadre de leur modèle économique standard.

À Amnesty International, nous plaidons en faveur de la responsabilité des entreprises au Bangladesh (y compris la sécurité au travail pour tous) par le biais de recherches approfondies et de campagnes ciblées, entre autres avec le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. La justice du travail était au cœur de la charte des droits humains que nous avons publiée avant les dernières élections générales au Bangladesh. L’une de nos principales recommandations au gouvernement bangladais est de mettre en place une base de données nationale qui enregistre chaque épisode dans lequel un travailleur est tué ou mutilé en raison des conditions de travail. Ce registre doit fournir des détails sur les blessures et les décès survenus sur le lieu de travail au cours d’une année donnée, ainsi que sur les demandes d’indemnisation déposées devant tous les tribunaux du travail et leurs résultats. En outre, il faut modifier le droit du travail afin que les victimes reçoivent des indemnisations fondées sur les droits pour les accidents du travail (blessures ou décès) qui permettent de remédier à l’étendue de leurs pertes, conformément aux normes internationales.

Nous travaillons en étroite collaboration avec des partenaires sur le terrain qui luttent pour les droits du travail au Bangladesh, par exemple en contribuant aux recherches juridiques dans l’affaire d’indemnisation du Rana Plaza devant la Cour suprême. Nous avons publié une déclaration publique avec une série de recommandations au gouvernement bangladais sur le maintien de la justice du travail. Récemment, nous avons recueilli des informations sur le climat de répression auquel sont confrontés les ouvrières et ouvriers de l’industrie textile dans le cadre de la répression cautionnée par l’État visant ceux qui défendent les droits des travailleurs au Bangladesh. Nous continuerons de faire pression en faveur de l’obligation de rendre des comptes et de la mise en place de réformes, afin que les travailleuses et les travailleurs puissent exercer pleinement tous leurs droits fondamentaux.

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