Mon ami a été empêché d’aller rendre visite à sa mère mourante. Voilà le coût personnel et intime de l’occupation Par Saleh Higazi, directeur adjoint du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à Amnesty International

Après trois mois insupportables, la mère de mon collège est décédée la veille de Noël dans un hôpital de Jérusalem-Est – sans son fils.

La veille de Noël, j’ai appris une bien triste nouvelle : la mère de mon ami et collègue Laith Abu Zeyad venait de décéder à l’issue d’un bref mais âpre combat contre le cancer. Elle a souffert pendant trois mois insupportables entre le diagnostic et le moment où elle a rendu son dernier souffle. Elle est morte à l’hôpital Augusta Victoria, dans le territoire occupé de Jérusalem-Est. Son fils aîné, mon collègue, n’a pas pu passer les derniers jours avec elle en raison d’une interdiction de voyager imposée par Israël à la suite de ses activités de défense des droits humains.

Le 25 décembre, je me suis rendu à Béthanie (al Aziriya), à l’est de Jérusalem, où vivent Laith et sa famille, pour leur présenter mes condoléances. J’ai quitté mon domicile à Ramallah vers 9 h 30 pour déposer ma compagne et mes enfants chez mes beaux-parents afin d’arriver avant 10 heures au point de contrôle de Biet El, à son ouverture aux véhicules sortant de Ramallah. En chemin, nous sommes passés devant le quartier général de l’armée israélienne pour les Territoires palestiniens occupés (TPO) et la colonie voisine, et nous avons longé le mur de béton couvert de graffitis et ponctué de caméras de surveillance.

Je suis arrivé au point de contrôle juste avant qu’il soit ouvert. Un groupe de militaires observait la file de voitures qui s’allongeait ; l’un d’eux a regardé sa montre, j’ai donc regardé la mienne – encore deux minutes à attendre. Quelques secondes après 10 heures, il a ouvert le portail. Les soldats sont remontés dans leur Jeep et sont partis, tandis que les véhicules commençaient à se déverser hors de Ramallah.

Sur la route, j’ai appelé mon ami l’écrivain Ahmed Masoud, pour lui souhaiter de bonnes fêtes de fin d’année et passer le temps. Installé au Royaume-Uni, il passe les vacances à Gaza avec ses deux enfants pour la première fois depuis six ans. Nous avons plaisanté en imaginant que je viendrais le voir pour manger des fruits de mer gazaouïtes le lendemain – un trajet impossible qui aurait pourtant pris seulement une heure en voiture. L’humeur s’est assombrie quand nous avons commencé à parler de leur voyage de retour. Bien qu’il ait fait toutes les démarches nécessaires pour quitter la bande de Gaza sous blocus, il craint – à raison – de ne pas pouvoir sortir à temps pour la reprise de ses enfants à l’école, et encore, s’il peut sortir...

Le trajet menant à Béthanie passe devant plusieurs colonies, murs et clôtures barbelées qui, entre autres choses, séparent la population et lui imposent un contrôle. La partie la plus étrange est la portion de route reliant Anata et Béthanie : une voie rapide divisée en deux où les véhicules palestiniens passent sous le trafic israélien. Certains la qualifient de « route d’apartheid ».

Tout le long, j’avais moins l’impression de conduire un véhicule que d’être conduit par l’armée israélienne d’un point à un autre via cette zone construite minutieusement. À l’entrée de Béthanie, trois grands panneaux aux inscriptions en rouge informent les Israéliens qu’ils pénètrent dans des zones palestiniennes et que cela est dangereux.

Je suis arrivé chez Laith, où famille et amis étaient rassemblés pour exprimer leurs condoléances et apporter leur soutien. Nous sommes allés ensemble à une salle de réception en centre-ville où avait lieu la veillée funèbre. J’ai enfin pu parler à Laith, pour la première fois depuis trois semaines. Nous avions échangé des messages et je savais combien la période récente avait été difficile pour sa mère et toute la famille, mais les derniers jours avaient été vraiment horribles.

Retenant un torrent d’émotions, Laith m’a raconté comment sa mère avait été emmenée de son domicile à l’hôpital à plusieurs reprises. À chaque fois, elle était obligée d’attendre que l’hôpital organise son passage des points de contrôle avec l’armée israélienne. Une ambulance venait la chercher chez elle et la conduisait au point de contrôle, où elle était transférée dans une autre ambulance pour terminer le trajet de l’autre côté.

Elle devait subir cela à chaque fois qu’elle avait besoin de se rendre à l’hôpital. Durant tout ce temps, elle et Laith n’ont pas pu être ensemble. Une fois qu’elle avait passé le point de contrôle pour entrer à Jérusalem, Laith devait rentrer chez lui et attendre les mauvaises nouvelles qui s’accumulaient. Pendant qu’il parlait, j’ai pensé à Miral, une fillette gazaouïte de 10 ans souffrant d’une leucémie qui fait partie de plusieurs enfants que les autorités israéliennes ont obligés à aller se faire soigner sans leurs parents en Cisjordanie. Néanmoins, je ne l’ai pas dit à Laith.

Dans la salle de réception, des gens allaient et venaient. De nombreux amis et collègues issus de la société civile israélienne ont présenté leurs condoléances, et notre conversation a bifurqué vers l’actualité. J’ai discuté avec un avocat de la nouvelle arrestation de l’écrivain Ahmad Qatamesh la veille au soir ; il a déjà passé plus de 10 ans en détention administrative et Amnesty International l’a alors considéré comme un prisonnier d’opinion.

Un chercheur nous a entendus parler et interrogés sur les informations faisant état de torture par les forces israéliennes sur des détenus palestiniens, que l’organisation de défense des droits humains Addameer a récemment rendues publiques, et il nous a relaté certains récits qu’il avait entendus. Lorsque mes anciens collègues de la Clinique des droits humains de l’Université Al Quds sont arrivés, la discussion est passée à la récente annonce du bureau de la procureure de la Cour pénale internationale. Il est possible que cette juridiction décide qu’elle n’a pas compétence sur les territoires palestiniens occupés, ce qui est préoccupant. Un professeur de droit a expliqué que, même si une enquête est lancée, elle prendra beaucoup de temps. Cependant, il est nécessaire d’espérer, a-t-il conclu – même si l’espoir est léger et bref.

J’ai emprunté un autre itinéraire pour rentrer, cette fois en passant par le point de contrôle de Qalandia. Ce trajet est plus court, mais c’était une décision stupide car la route est encombrée par la circulation. Je me suis retrouvé bloqué pendant plusieurs heures, que j’ai occupées en écoutant les informations. Quand je suis arrivé chez moi, ma compagne m’a raconté le drame familial au cours du déjeuner de Noël que j’avais manqué. Au lieu d’être soulagé, j’ai ressenti un poids très lourd. Pour les familles comme la nôtre, même dans les choses les plus personnelles et intimes de la vie, Israël est concrètement dans notre passage. C’est très profond et très personnel. Cela domine toute la vie.

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