Liban, Le nouveau gouvernement doit agir maintenant

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Diana Semaan, chercheuse sur la Syrie à Amnesty International

« Si nous étions en Syrie, nous t’aurions fait subir l’impensable », a déclaré un policier antiémeutes au Liban à un détenu arrêté lors d’une manifestation la semaine dernière. Peu après, les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont ouvert une enquête après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo dérangeante montrant un policier antiémeutes en train d’« accueillir » un groupe de manifestants arrêtés et amenés au poste de police à Beyrouth : dès qu’un manifestant sort du fourgon qui les a amenés là depuis le lieu des manifestations, il reçoit coups de pied et coups de poing.

J’ai passé les neuf dernières années à recenser les atteintes aux droits humains commises en Syrie – lors des manifestations pacifiques ayant éclaté à Damas, à Daraa et ailleurs, puis lors de la terrible répression qu’a ensuite menée le gouvernement, ouvrant la voie au conflit qui semble sans issue et se poursuit à ce jour. Alors que j’observe les événements au Liban, je ne peux m’empêcher de me demander : le recours à la force excessive et à la détention arbitraire par les forces de sécurité au Liban contre les manifestants est-il un sinistre rappel de la conduite des forces de sécurité en Syrie ?

Au Liban, des manifestations antigouvernementales ont éclaté le 17 octobre 2019 pour réclamer un meilleur respect des droits socioéconomiques, civils et politiques. En décembre, et particulièrement au cours des deux dernières semaines, les forces de sécurité ont recouru à une force excessive, tirant de grandes quantités de gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, sous prétexte de maîtriser et de contrôler les « émeutiers » et les « infiltrés » – ces personnes qui lancent des pierres, des bouteilles d’eau et des pétards sur les forces de l’ordre, et détruisent des biens privés. Depuis décembre, les affrontements entre manifestants et forces de sécurité ont conduit à la détention arbitraire d’au moins 500 personnes, en grande majorité des Libanais. La plupart ont été libérés au bout de 24 à 72 heures. La semaine dernière, quatre Syriens et un Égyptien ont été arrêtés puis libérés quelques jours plus tard.

Sur nos écrans de télévision, nous avons vu les forces de sécurité frapper de nombreux manifestants et journalistes et user d’une force excessive et injustifiée – gaz lacrymogènes et usage illégal de balles en caoutchouc notamment. Mais rien de nouveau : depuis des décennies, les forces de sécurité au Liban soumettent les détenus à la torture et à d’autres mauvais traitements dans des centres de détention officiels et non officiels. L’an dernier, Amnesty International a recensé 10 cas d’actes de torture et d’autres mauvais traitements infligés par le service de renseignement de l’armée (sous le contrôle du ministère de la Défense), la Sûreté de l’État (sous le contrôle du Haut Conseil de défense), le service de renseignement des Forces de sécurité intérieure et le service de renseignement de la Direction générale de la sûreté (tous deux placés sous le contrôle du ministère de l’Intérieur). Entre 2017 et 2018, au moins quatre réfugiés syriens et un Libanais sont morts en détention des suites d’actes de torture.

Beaucoup font valoir que l’ampleur du regain d’influence de la Syrie au Liban est exagérée et qu’il n’est pas réaliste d’imaginer que les forces de sécurité au Liban peuvent commettre des violations de la même ampleur qu’en Syrie. Néanmoins, les pratiques passées et présentes de torture et de mauvais traitements, parfois exposées à la télévision, ne devraient pas être prises à la légère, surtout par les donateurs internationaux qui forment, équipent et financent les organes de sécurité au Liban.

C’est grâce à l’impunité que le système à grande échelle de torture et d’extermination a pu prospérer en Syrie. Il est inacceptable qu’après neuf ans de conflit, on puisse oublier ou ignorer la souffrance incommensurable des Syriens qui, pendant des décennies, et surtout depuis 2011, ont été soumis aux crimes les plus horribles par leur gouvernement, à la faveur d’un vaste réseau de forces de sécurité présent dans tout le pays. Ces crimes englobent les actes de torture et les mauvais traitements généralisés et systématiques, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires.

En Syrie, l’« impensable » commence dès qu’une personne est arrêtée. Des victimes syriennes ont raconté qu’elles ont été menottées, ont eu les yeux bandés et ont été frappées par les forces de sécurité syriennes pendant leur transfert vers le centre de détention. À leur arrivée, elles sont rouées de coups dès leur entrée dans les locaux du service jusqu’à leur enregistrement – ce que beaucoup d’anciens détenus appellent la « fête de bienvenue ». Puis, les détenus sont dépouillés de leurs affaires, notamment de leurs téléphones, de leurs ordinateurs portables et de leur argent, et interrogés pendant des heures, voire des jours, sans être autorisés à consulter un avocat ni à contacter leur famille. Lors des interrogatoires, ils sont torturés à répétition, au moyen de techniques englobant les coups, les décharges électriques, le viol et les violences sexuelles, ainsi que les positions douloureuses, comme la suspension au plafond par les poignets sans toucher le sol, pendant des heures. Rien de surprenant à ce que de nombreux prisonniers « avouent » ou dénoncent d’autres personnes. Des milliers sont morts sous la torture ou en raison du manque d’accès à la nourriture, à l’eau, aux médicaments et autres produits de première nécessité. Dès qu’ils entrent dans les locaux d’un service de sécurité, ils sont complètement coupés du monde extérieur. Les familles ignorent ce qu’il est advenu de leurs proches pendant des mois, des années, voire des dizaines d’années.

Le policier antiémeutes libanais qui a menacé le manifestant de lui faire subir l’« impensable » ne réalise sans doute pas à quel point sa menace est cruelle et inhumaine. Quoi qu’il en soit, il est urgent que les autorités fassent très clairement savoir qu’elles ne tolèreront pas ce type de comportement.

Nous saluons la déclaration des FSI annonçant l’ouverture d’une enquête. Les autorités doivent veiller à ce qu’elle soit menée de manière rapide, indépendante et impartiale, à ce que ses conclusions soient rendues publiques et à ce que les victimes obtiennent réparation. C’est crucial pour cet événement particulier, mais pas seulement. Si rien n’est fait, cela risque de normaliser une culture de l’impunité et de favoriser un cycle de violences toujours plus graves et généralisées.

Il incombe au gouvernement nouvellement formé, notamment au ministre de l’Intérieur, de veiller à protéger les manifestants contre les violences, la détention arbitraire, la torture et les autres mauvais traitements, ainsi que le harcèlement et la surveillance. Ce gouvernement doit prendre les choses en main et instiller au sein des forces de sécurité une culture des droits humains, et non une culture de cruauté et d’impunité.

Cet article a été initialement publié par Daraj [1].

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