Un lien arc-en-ciel par Nadia Rahman, conseillère Recherche et Politique dans l’équipe Genre, sexualité et identité d’Amnesty International

Un lien arc-en-ciel

« Tu m’as pris la main et tu m’as promis une révolution. Comment as-tu pu, comment as-tu pu m’oublier ? » Ces quelques paroles d’une chanson du groupe libanais Mashrou’Leila ont retenti lors d’un concert au Caire un soir de septembre 2017. Aujourd’hui, elles sont sans doute terriblement plus pertinentes qu’elles ne l’ont été il y a trois ans.

Sarah Hegazy, une féministe queer, assistait au concert ce soir-là. Elle a probablement ressenti un souffle éphémère de liberté en écoutant un groupe de musiciens arabophone très connu, dont le chanteur est ouvertement gay, se produire devant une foule immense dans un pays conservateur. Et elle a osé brandir le drapeau arc-en-ciel. Cet instant d’espoir, au cours duquel elle a décidé d’être fière de qui elle était, sans s’excuser, a changé sa vie. Et c’est aussi cet instant qui lui a arraché la vie trois ans plus tard.

« À mes frères et sœurs, j’ai essayé de trouver le salut, mais j’ai échoué ; pardonnez-moi. À mes amis, l’épreuve a été très dure et je suis trop faible pour résister ; pardonnez-moi. Au monde, vous avez été extrêmement cruel ; mais je vous pardonne. »

Cette note manuscrite que Sarah Hegazy a laissée au moment de sa mort le 13 juin 2020 exprime l’injustice et la discrimination dont elle a été victime. Mais ce mot évoque également les structures patriarcales profondément ancrées et les attitudes violentes dont continuent à souffrir chaque jour les femmes, les femmes queer et toutes les personnes LGBTI à travers le monde.

Une semaine après le concert, Sarah Hegazy a été arrêtée en même temps que 30 autres personnes qui avaient assisté au concert. Elle a été agressée sexuellement, torturée et maintenue en détention pendant trois mois pour « appartenance à une organisation illégale » et « promotion des idées de ce groupe ». Le procureur a ordonné le placement en détention de Sarah Hegazy pendant 15 jours en attendant les résultats d’une enquête concernant « l’appartenance à un groupe illégal » et « la propagation des idées de ce groupe », sans toutefois nommer le groupe. Il a renouvelé sa détention tous les 15 jours jusqu’à ce qu’un juge décide de sa mise en liberté sans inculpation le 2 janvier 2018.

Sarah Hegazy a été contrainte de s’exiler au Canada peu après sa libération sous caution. Mais elle a continué à souffrir d’un stress post-traumatique. Comment pourrait-il en être autrement ? Les auteurs des violences qu’elle a subies jouissaient d’une impunité totale pendant qu’elle était toujours hantée par les menaces, les violences et les sévices dont elle avait été victime. Un an après son arrestation, elle a écrit [1] depuis le Canada sur la dépression, les troubles post-traumatiques, l’anxiété grave et les attaques de panique dont elle souffrait. Elle a raconté comment elle avait tout le temps peur et se sentait isolée, et qu’elle n’avait pas pu revenir en Égypte au moment de la mort de sa mère.

Aujourd’hui, nous - les militant·e·s, les personnes LGBTI, les allié·e·s - dont un grand nombre se retrouve seul·e·s, nous pleurons la perte d’une personne que nous considérions comme une lueur d’espoir, d’émancipation et d’amour. C’est une personne qui a souffert entre les mains de pouvoirs et d’un patriarcat qui existent dans différentes régions du monde ; ces structures ont des conséquences sur la vie des groupes marginalisés et bafouent leurs droits, jour après jour. La mort de Sarah Hegazy suscite non seulement un deuil collectif, mais aussi individuel. En cette période de grande incertitude, de distanciation sociale et de diverses mesures de confinement liées au COVID-19, il existe des sentiments compréhensibles de colère, de frustration et de peur qui n’ont fait qu’augmenter depuis le décès de Sarah Hegazy. Et sans pouvoir marquer le mois des fiertés en nous rassemblant, en défilant, en célébrant et affirmant nos identités, et en pleurant la perte de Sarah et de toutes les autres personnes et militant·e·s LGBTI qui sont mort·e·s dans le passé et récemment [2], nous nous retrouvons bien évidemment désemparé·e·s.

« À ces ami·e·s, nous voulons leur exprimer notre plus grande solidarité et leur rappeler qu’ils et elles ne sont pas seul·e·s »

C’est à ce moment-là que nous devons nous souvenir du fil arc-en-ciel qui relie les personnes LGBTI au-delà des frontières géographiques, de la discrimination raciale, du groupe ethnique et d’autres barrières - en offrant de la solidarité, une communauté et de l’espoir. L’une des plus grandes forces des mouvements LGBTI à travers le monde a été leur capacité à offrir soutien, conseils, solidarité et, dans plusieurs milliers de cas, un esprit de famille à d’autres personnes LGBTI lorsqu’elles se sentent abandonnées ou incomprises par leurs proches biologiques. Cet esprit communautaire est ce sur quoi beaucoup de personnes LGBTI se sont appuyées ; il les a nourries, consolidées et soutenues afin qu’elles puissent véritablement vivre leur vie en toute sincérité. C’est un sentiment communautaire que d’autres groupes sont en train d’adopter dans la gestion de la pandémie de COVID-19, où des quartiers, des familles et des communautés se rassemblent pour fournir un soutien, des denrées alimentaires et une aide générale.

Mais ce soutien n’a pas toujours inclus de la même manière les personnes LGTBI ces derniers mois avec la pandémie. De nombreuses personnes LGBTI se sont retrouvées confinées avec des personnes ou des membres de leur famille qui leur sont hostiles, ou qui n’acceptent pas leur sexualité ou leur identité, ce qui leur a causé des problèmes de santé mentale. Certaines personnes peuvent se trouver dans des pays où les relations entre personnes de même sexe et les différentes identités de genre sont érigées en infraction, ce qui les rend moins en mesure de dénoncer les violences, les actes de harcèlement et les sévices dont ces personnes sont victimes.

À ces ami·e·s, nous voulons leur exprimer notre plus grande solidarité et leur rappeler qu’ils et elles ne sont pas seul·e·s. Bien que le soutien et l’esprit communautaires ne soient pas aussi visibles qu’avant, ils existent toujours. Nous nous associons aux organisations de défense des droits humains et des droits LGBTI du monde entier pour demander aux gouvernements de mettre en place des mécanismes de protection et de signalement des personnes LGBTI confrontées à la violence et au harcèlement pendant le confinement. Il existe également un certain nombre de groupes de soutien et de groupes communautaires [3] auxquels on peut s’adresser si on a besoin d’un soutien en matière de santé mentale.

Bien qu’il n’y ait pas de Marches des fiertés dans les rues cette année, il y en a beaucoup qui sont célébrées en ligne. La Global Pride [4] est une célébration numérique de la fierté qui doit se tenir le 27 juin pendant 24 heures avec une série de spectacles, de conférences, de discussions et un rassemblement de la plupart des Fiertés des villes du monde. Et le 28 juin, Amnesty International Royaume-Uni lance sa propre plateforme numérique de la fierté [5], qui comprend aussi un contenu divertissant, informatif et valorisant, provenant d’organisations partenaires, et qui durera un mois.

En ces temps de division, de distanciation et de détresse, nous affirmons notre engagement à lutter pour un monde qui non seulement accepte la diversité fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, mais qui la célèbre aussi. Un monde où Sarah Hegazy et d’autres personnes qui ont perdu la vie dans la lutte pour les droits des personnes LGBTI - ou même pour d’autres droits - auraient pu vivre et s’épanouir. Ce monde de compassion, d’égalité et d’amour est le nôtre, et on ne peut y parvenir que si nous continuons à lutter ensemble contre les forces du patriarcat, de l’intolérance et de la division.

Restez en sécurité, rappelez-vous que nous sommes connecté·e·s, et bonne fierté (confinée) !

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