« Tout est en feu » : Un mois après l’invasion russe en Ukraine Par Maria Guryeva, responsable medias et tech à Amnesty Ukraine, en exil.

En janvier 2022, la Russie a positionné 100 000 unités selon les estimations, ainsi que des équipements militaires, près de la frontière ukrainienne, en prétendant que ces soldats participaient à des exercices militaires et allaient bientôt partir pour rejoindre leur base.

Le 15 février, la Douma d’État russe a demandé au président Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des « républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et Louhansk, des territoires de l’est de l’Ukraine contrôlés par des groupes armés soutenus par la Russie.

Moins d’une semaine plus tard, Vladimir Poutine a convoqué et présidé une réunion du Conseil de sécurité russe, retransmise à la télévision. À cette occasion, les membres du Conseil ont dû, l’un après l’autre, donner leur avis sur la reconnaissance des « républiques ». Sans surprise, ils ont tous exprimé leur soutien ferme à cette décision, même si certains avaient l’air nerveux.

Le même jour, le 21 février, Vladimir Poutine a affirmé lors d’une allocution télévisée que l’Ukraine n’avait jamais été un véritable État et qu’elle avait été créée « artificiellement » au 20e siècle. Dans ce long discours, il a démenti l’existence de la nation ukrainienne, a rejeté la responsabilité sur l’OTAN et a promis de rétablir la « justice historique » pour la Russie.

« Est-ce qu’il déclare la guerre ? » ont demandé des journalistes étrangers sur Twitter après avoir écouté son discours. La réponse ne s’est pas fait attendre.

Le 24 février, l’invasion russe a commencé par le bombardement d’installations militaires dans de nombreuses régions d’Ukraine, tandis que les troupes russes traversaient les frontières depuis le nord et l’est de l’Ukraine, et depuis le sud en passant par la Crimée occupée. Des navires russes bloquaient la mer Noire.

Ces derniers mois, l’armée russe a violé à maintes reprises le droit international humanitaire (les « lois de la guerre »), et continue de le faire, en menant systématiquement des attaques aveugles, qui font des morts et des blessés parmi la population civile et qui détruisent des maisons, des hôpitaux, des écoles et d’autres infrastructures civiles.

« L’armée russe a violé à maintes reprises le droit international humanitaire (les « lois de la guerre »), et continue de le faire, en menant systématiquement des attaques aveugles »

L’échelle et l’impact de cette guerre sont sans précédent en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale. Des centaines de civils, voire des milliers selon toute vraisemblance, ont été tués ou blessés dans des attaques des forces russes. Plus de 10 millions de personnes ont été déplacées, et plus de trois millions de personnes ont fui l’Ukraine vers d’autres pays.

En dépit de ce que Vladimir Poutine a pu prétendre au début, en affirmant que l’armée russe ne visait que les infrastructures militaires, cela ne s’est jamais vérifié dans les faits.

Quelques heures à peine après le début de l’invasion, Amnesty International confirmait déjà des informations et des enregistrements vidéo faisant état d’attaques aveugles à travers le pays. De nombreuses frappes dans des hôpitaux et des écoles ont été recensées. L’armée russe utilisait des armes explosives imprécises comme des missiles balistiques et des armes interdites comme des bombes à sous-munitions. Les forces russes ont mené des offensives qui ont détruit des bâtiments résidentiels, des écoles, des maternelles, des installations médicales, ainsi que des commerces d’alimentation.

Selon de nouvelles informations, d’autres crimes de guerre auraient été commis par les troupes russes.

Si vous avez suivi l’actualité, vous savez que de grandes villes telles que Kharkiv, Kiev et Marioupol, ainsi que des dizaines de petites villes et de villages ukrainiens, sont la cible d’offensives incessantes. Désespérés, leurs habitants sont pris entre deux feux ou assiégés par les assaillants russes.

Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine, située à 30 km environ de la frontière avec la Russie, est constamment bombardée. Des dizaines de personnes ont été tuées et blessées, des infrastructures civiles ont été largement endommagées ou détruites, et des personnes luttent pour leur survie dans des conditions insupportables.

Plusieurs villes près de Kiev, comme Irpin et Boutcha, étaient auparavant des quartiers pittoresques et calmes qui attiraient les jeunes familles. Elles sont désormais largement détruites, sur le point d’être rayées de la carte. Des centaines de leurs habitants sont morts et des milliers ont été déplacés. Ces banlieues paisibles sont devenues une catastrophe humanitaire.

Dans l’est de l’Ukraine, Izioum était une ville de plus de 40 000 habitants. Aujourd’hui, elle est largement endommagée et en grande partie dévastée.

D’après des témoignages recueillis par Amnesty International, les habitants d’Izioum n’ont pas accès à l’électricité, au gaz et au chauffage. Tous les moyens de communication ont été coupés et la population souffre également du manque d’installations sanitaires et d’eau potable.
Celles et ceux qui ont réussi à fuir la ville partagent leur histoire.

Tetyana, qui s’est réfugiée dans un abri de la ville avec son bébé de cinq mois, a expliqué : « Quand nous sommes partis [quand nous avons été évacués], il restait trois bidons de cinq litres [d’eau] pour 55 personnes. Je ne sais pas comment elles vont réussir à survivre. »

Natalia habite dans une maison privée. Elle a raconté : « Nous avons passé six jours dans la cave. C’est tout petit, il faut rester debout, il est impossible de s’y allonger. Dès qu’il y avait une pause [dans les attaques], nous nous précipitions dehors pour ramasser les œufs de nos poules […] Notre enfant avait faim, puisque nous ne mangions presque pas. Nous n’avions que du pain rassis, des pommes entreposées dans la cave, des légumes au vinaigre en conserve, et de la confiture […] Nous ne pouvions nous procurer de nourriture nulle part ailleurs ; nous ne pouvions pas sortir de chez nous. Rien n’a été épargné par les tirs. »

La guerre russe contre l’Ukraine a détruit des vies, des villes, des familles, ainsi que les espoirs et les rêves de nombreuses personnes.

Cependant, la destruction ordonnée par Poutine ne détruit pas seulement l’Ukraine et la population ukrainienne. Elle détruit aussi les espoirs et les aspirations de nombreux Russes.
Même des personnes qui sont bien loin de ces deux pays voient leur vie détruite, du fait de la crise alimentaire qui prend de l’ampleur et des atteintes à l’environnement. De plus en plus de personnes sont contraintes de partir de chez elles à la recherche d’une vie plus sûre.

Cependant, comme pendant la révolution de Maidan, la société ukrainienne fait preuve d’une incroyable résilience ainsi que d’une capacité de s’unir pendant les heures les plus sombres et de semer l’espoir.

« La société ukrainienne fait preuve d’une incroyable résilience ainsi que d’une capacité de s’unir pendant les heures les plus sombres »

Les organisations de la société civile, qui sont le fondement de la société ukrainienne depuis des années, se concentrent maintenant sur l’aide aux civils : elles organisent les évacuations et la livraison de l’aide humanitaire venant d’autres pays, qu’elles essaient de distribuer dans les zones touchées, tout cela sous des bombardements constants, au péril de leur vie.

La directrice de l’une des ONG locales implantées dans l’est de l’Ukraine se charge désormais, avec ses collègues, d’évacuer des civils des régions les plus touchées. Chaque jour, dans une publication sur Facebook, elle écrit : « Nous sommes en vie. Nous travaillons. »

Même si les nombreuses vies perdues dans cette guerre resteront pendant des décennies un traumatisme pour la population ukrainienne et pour d’autres personnes, tant que des militant·e·s, des bénévoles et des organisations de la société civile sont en vie et sont au travail, la reconstruction de l’Ukraine, de la paix et des droits humains est possible.

Je garde l’espoir de retourner chez moi et de voir ma tasse de thé froid sur la table.

Maria Guryeva, Amnesty International

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