Nigeria, Toute une génération risque d’être sacrifiée par Netsanet Belay, directeur de la recherche et du plaidoyer à Amnesty International

Femme Nigeria

Ce jour-là, la jeune M. venait juste de rentrer de l’école et cuisinait lorsque quatre combattants de Boko Haram ont débarqué à son domicile dans un village de l’État de Borno. Dès que son père avait entendu le bruit de motos, il s’était précipité dans la maison pour se cacher sous le lit. Mais cela avait été vain. Un des combattants l’a traîné dehors jusqu’au pied d’un arbre dans la concession. Alors qu’il suppliait qu’on lui laisse la vie sauve, un des activistes l’a égorgé. Il est mort devant sa famille horrifiée. Les combattants sont repartis avec la mère de M. ainsi que cinq frères et sœurs, la laissant sur place.

Cela remonte à 2014. Six ans plus tard, M. ne sait pas où se trouve sa famille ni si elle est toujours en vie. Comme des milliers d’autres enfants, elle est traumatisée par ce conflit armé qui déchire le nord-est du Nigeria depuis près d’une décennie. Les deux parties au conflit, Boko Haram tout comme les militaires nigérians, continuent de perpétrer régulièrement des crimes de guerre, notamment contre des mineurs.

Alors qu’aujourd’hui l’Afrique célèbre la Journée de l’enfant africain, les autorités nigérianes doivent reconnaître ces crimes et commencer à s’engager dans une nouvelle voie ancrée dans les droits humains.

Atteintes à l’enfance

« Les enlèvements, les recrutements forcés et les mariages forcés dont sont victimes les enfants constituent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité »

Les tactiques utilisées par Boko Haram et l’idéologie portée par ce groupe armé sont une atteinte à l’enfance dans le nord-est du Nigeria. Tout comme M., de nombreux enfants ont assisté au meurtre de leurs parents ou de leurs frères et sœurs par des membres de ce groupe. D’autres ont été enlevés et ont passé des années en captivité, souvent contraints à combattre ou à servir d’« épouse ». Les enlèvements, les recrutements forcés et les mariages forcés dont sont victimes les enfants constituent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Il semble que leur ampleur ait souvent été sous-estimée. L’attention tant au niveau national qu’international s’est souvent portée sur des faits ponctuels très médiatisés sans que ne soit évoqué le caractère permanent de ces atrocités.

Tant les adultes que les enfants risquent leur vie en essayant de s’échapper des mains de Boko Haram. Toutefois, pour beaucoup d’entre eux, les autorités nigérianes exacerbent les traumatismes qu’ils ont subis. L’armée, responsable d’atteintes aux droits humains, a placé illégalement en détention des milliers de garçons et de filles venus du territoire de Boko Haram. Elle l’a souvent fait sans preuve que ces enfants étaient affiliés au groupe armé, encore moins qu’ils avaient commis des crimes. Dans la plupart des cas, les enfants sont détenus pendant des mois, voire des années, sans jamais être inculpés. Les garanties prévues par la loi sont régulièrement bafouées. On ignore l’ampleur exacte de la détention des enfants en raison des refus répétés de l’armée d’autoriser l’accès des représentants des Nations unies et des observateurs indépendants aux camps de détention.

Les conditions de vie dans ces camps militaires sont déplorables. Ces lieux de détention sont fortement surpeuplés et ne disposent pas d’installations sanitaires adéquates. L’eau et la nourriture y sont insuffisantes et la violence sexuelle y est présente. De nombreux enfants ont été battus et victimes d’autres formes de torture afin de les contraindre à « avouer » leur appartenance à Boko Haram. Les conditions de détention inhumaines au sein de ces camps militaires ont souvent causé de graves problèmes de santé chez les personnes détenues, et même leur mort dans de nombreux cas.

Un couloir de sécurité qui n’est pas sûr

En 2016, le gouvernement fédéral du Nigeria a lancé l’opération Couloir de sécurité. Dans le cadre de ce programme de démobilisation, de dissociation, de réinsertion et de réconciliation (DDRR), des hommes et des garçons sont accueillis dans un centre de détention à 30 km de Gombe. Ils y suivent une formation professionnelle et une instruction religieuse, et participent à d’autres activités visant à amorcer leur processus de réinsertion. Le programme est prévu pour durer six mois, mais la plupart des participants sont détenus pendant plus d’une année.

L’opération Couloir de sécurité a réalisé certains objectifs, y compris en matière de soutien psychosocial. L’armée est aussi plus transparente sur ce programme que sur d’autres aspects de ses opérations. Toutefois, le Couloir de sécurité est toujours en proie à des violations des droits humains, la détention illégale d’hommes et de garçons se poursuivant toujours de façon importante. Presque toutes les personnes détenues dans le Couloir de sécurité le sont en l’absence de toute décision judiciaire ou de tout motif juridique.

Inverser rapidement la tendance

Le gouvernement fédéral, en particulier l’armée, doit mettre fin rapidement à la détention illégale de grande ampleur en cours au Nigeria. Il doit se rendre compte que la détention d’un enfant n’est qu’une mesure de dernier ressort. Il doit veiller à ce que des poursuites soient engagées à l’encontre des personnes qui ont supervisé la pratique généralisée de la torture et d’autres formes de mauvais traitements, conduisant souvent à la mort en détention. Il est également indispensable qu’il remplisse son obligation de « faciliter la réadaptation physique et psychologique et la réinsertion sociale » de tout enfant victime, qui a souffert du conflit, que ce soit du fait de Boko Haram, de l’armée nigériane ou des deux.

Cela signifie que les enfants en provenance du territoire tenu par Boko Haram doivent pouvoir avoir accès à l’éducation et au soutien psychosocial, et ne pas se retrouver prisonniers pendant des années dans des cellules où les conditions de détention sont inhumaines. Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) a indiqué que seuls 25 pour cent environ des mineurs de l’État de Borno étaient scolarisés, ce qui est une situation tragique.

En dernier lieu, les autorités nigérianes doivent veiller à garantir l’équité entre les genres dans les programmes de réinsertion et dans les autres formes de soutien aux personnes touchées par le conflit. Bien que les formes de violations dont sont victimes les femmes et les filles soient différentes, elles ont été frappées aussi durement. Pourtant, la plupart des programmes, y compris le Couloir de sécurité, semblent cibler les hommes et les garçons, tandis que ceux qui s’adressent aux femmes et aux filles sont bien plus réducteurs – renforçant les structures de pouvoir et les inégalités existantes dans le Nord-Est.
Faute d’une approche ancrée dans les droits humains, le Nigeria risque de sacrifier une génération de garçons et de filles.

Cet article a d’abord été publié dans African Arguments [1] le 16 juin 2020.

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