Soudan du Sud, Le temps de la justice et des réformes est venu ; celui des célébrations, pas encore

Par Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnesty International.

Le 22 février 2020, quelques heures avant la date limite pour que les différents groupes politiques sud-soudanais forment un nouveau gouvernement d’union nationale, cinq responsables politiques ont prêté serment devant le président de la Cour suprême, Chan Reec Madut, pour devenir vice-présidents, dont le grand rival du président Salva Kiir, Riek Machar.

Cette étape était importante dans les efforts visant à mettre fin au conflit qui s’est caractérisé ces six dernières années par des atrocités massives. Cependant, la situation au Soudan du Sud reste fragile. La majorité des armes se sont tues, mais tant que les réformes acceptées par les différentes parties ne sont pas mises en œuvre, notamment dans le domaine de la sécurité, il est trop tôt pour célébrer la fin des violences et des violations des droits humains au Soudan du Sud.

Les initiatives pour réformer le secteur de la sécurité se heurtent à de nombreux problèmes. L’un des principaux est qu’elles ne concernent pas le Service de la sécurité nationale (NSS), qui est doté des armes les plus pointues et a largement contribué à faire du Soudan du Sud un État répressif.

En 2019, le Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan du Sud a relevé que le NSS avait recruté plus de 10 000 combattants dans la région et la tribu d’origine du président Salva Kiir, qui ont été formés pour devenir des membres de l’armée mais sont restés sous le commandement direct du NSS. Étant donné que le NSS se comporte comme s’il n’était pas concerné par les réformes du secteur de la sécurité, le processus n’affecte pas la plus crainte et la plus répressive des forces armées du pays. Depuis décembre 2013, des centaines - peut-être même des milliers - de personnes ont été arrêtées et détenues arbitrairement, maltraitées et torturées par le NSS.

Pressées par les instances internationales de constituer un gouvernement d’union nationale, les autorités ont commencé à former 83 000 membres des forces de sécurité afin de constituer une armée de « forces unifiées nécessaires » avant même d’examiner le profil de toutes ses recrues, ce qui signifie que des enfants, des personnes malades et des suspects de violations des droits humains pourraient se trouver dans ses rangs.

En début d’année, Amnesty International a vu des enfants soldats parmi les troupes du gouvernement et de l’opposition sur des sites d’entraînement et des points de rassemblement appelés sites de cantonnement, y compris au sein de la force de protection des personnalités.

Le déploiement de cette dernière devrait susciter la vigilance des dirigeants régionaux. Elle regroupe des ennemis de longue date : les membres armés de la garde présidentielle de Salva Kiir et les combattants de l’opposition fidèles à Riek Machar. Le résultat sera une militarisation de Djouba, qui fera renaître le risque d’hostilités dont les civils seraient les premières victimes. En juillet 2016, des affrontements ont opposé les deux forces pendant quatre jours, lors desquels de nombreux civils ont été tués. Des violences sexuelles, des arrestations arbitraires, des pillages et des attaques contre les sites de l’ONU visant à protéger les civils ont également eu lieu. Quand Salva Kiir et Riek Machar mèneront leurs combats politiques, dont certains remontent à plusieurs décennies, où ira la loyauté de leurs soldats respectifs ? Et qu’est-ce qui les empêchera de s’en prendre à nouveau aux civils, en commettant des viols et d’autres crimes de guerre ?

Au lieu d’être intégrés aux forces unifiées ou chargés d’assurer la protection des personnalités, les responsables présumés de crimes perpétrés dans le cadre du conflit doivent faire l’objet d’enquêtes et rendre des comptes devant la justice. L’absence d’enquête et de poursuites entretient l’impunité bien ancrée qui alimente le cycle des atrocités. Le respect de l’obligation de rendre des comptes est nécessaire pour rompre ce cycle. Malheureusement, les dirigeants du Soudan du Sud continuent de parler uniquement de réconciliation et de pardon et emploient tous les moyens dont ils disposent pour éviter la justice.

Afin que la justice soit rendue, les autorités sud-soudanaises doivent mettre en place le tribunal hybride du Soudan du Sud en partenariat avec l’Union africaine (UA), comme le prévoient les accords de paix. L’UA doit leur imposer un délai pour instituer cette juridiction, et s’il n’est pas respecté, elle devra créer le tribunal unilatéralement.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies et le Soudan du Sud doivent par ailleurs soutenir un renouvellement complet du mandat de la Commission des droits de l’homme de l’ONU au Soudan du Sud, avec laquelle les autorités sud-soudanaises doivent continuer de collaborer. Cette Commission joue un rôle critique car elle est chargée de recueillir et de conserver des éléments de preuve pour de futurs procès. C’est aujourd’hui le seul organe indépendant qui remplit cette fonction permettant de prouver les atteintes aux droits humains, notamment les crimes de droit international, et d’établir les responsabilités.

Il n’est donc pas encore temps de relâcher la pression sur les autorités soudanaises. Les dirigeants régionaux, l’UA, l’Afrique du Sud (à la tête du Comité ad hoc de haut niveau de l’UA pour le Soudan du Sud), la Troïka (États-Unis, Royaume-Uni, Norvège) et le Conseil des droits de l’homme des Nations unies doivent continuer de faire pression pour que le gouvernement garantisse une réforme exhaustive du secteur de la sécurité, la mise en place du tribunal hybride et le renouvellement complet du mandat de la Commission des droits de l’homme. Si ces mécanismes essentiels tardent trop à se concrétiser, la communauté internationale risque de se retrouver à répondre au peuple sud-soudanais pour la postérité d’un nouveau cycle de violence et de violations des droits humains au Soudan du Sud.

Cet article a initialement été publié par le Mail and Guardian [1].

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