Quand le silence devient un crime : Ousmane B.*
Le journaliste Ousmane B.* est exilé à l’étranger depuis plusieurs mois. Il s’est résolu à partir après avoir essayé de faire son travail de journaliste du mieux qu’il pouvait. Actuellement dans une situation précaire, il vit avec l’espoir de pouvoir rentrer un jour dans son pays et d’exercer son métier librement.
« Plus d’une dizaine de journalistes de mon entourage ont été inquiétés et menacés, jusqu’à l’enlèvement ou l’arrestation. À chaque fois que j’ai affiché mon soutien à un collègue enlevé, on m’a dit ‘le prochain, ce sera toi’. J’ai reçu des menaces d’agression, d’arrestation, d’enlèvement… On m’a traité d’apatride. Aujourd’hui je reçois toujours, de temps à autre, des messages hostiles. Je ne me sens pas totalement en sécurité, même hors de mon pays.
Dans les rédactions des médias, depuis un certain temps, on sait les sujets qu’on ne peut pas traiter, comme une attaque armée survenue quelque part. On n’a pas besoin de débattre de tels sujets en conférence de rédaction parce qu’on ne fera rien, de toute façon. C’est aussi difficile et risqué d’aborder la crise humanitaire. Les mots que vous utilisez ou l’angle que vous choisissez peuvent vous mettre en danger.
Pour les médias privés, il y a une obligation tacite de traiter les informations à la gloire des autorités et de l’armée. Souvent, ils relaient des informations qui émanent d’activistes proches du pouvoir ou de l’agence d’information gouvernementale. On est supposés vérifier et croiser ces informations avec d’autres sources, mais on ne le fait malheureusement plus.
Désormais les seuls qui ont raison sont ceux qui ont la force de vous contraindre. Ils attendent des journalistes qu’ils montrent que le pays se porte bien, que la situation sécuritaire s’améliore et que le gouvernement est composé de gens compétents qui font un travail formidable, même quand ce n’est pas le cas.
Je connais un journaliste qui a été harcelé, menacé de mort, suivi et auditionné par les services de renseignement... Aujourd’hui, il travaille pour un média favorable aux autorités. Je ne suis pas capable de ça, mais je ne le juge pas. Il faut bien vivre, nourrir sa famille, exister… Les menaces ont dû lui faire peur. Sur les réseaux sociaux, les gens demandent aux journalistes d’afficher leur soutien aux autorités et leur patriotisme. Dans notre situation, même le silence est un crime.
Je pense qu’une telle limitation de notre travail n’est pas nécessaire. Ces dernières années, nous travaillions de manière professionnelle et responsable. Notre secteur évoluait bien. Nous n’avons jamais eu pour objectif de nuire à notre pays. Nous voulions seulement informer le public et rapporter notre histoire au monde. Ça me peine beaucoup de voir autant d’excellents journalistes empêchés de travailler. Nos médias sont désormais muselés.
Des médias réduits à la glorification de la nation : Abdoulaye O.*
Le journaliste Abdoulaye. O.* dit avoir quitté son pays de son propre gré car il tenait à son indépendance d’esprit.
« Même au temps où notre pays était dans une situation soi-disant démocratique, les journalistes étaient déjà ciblés et attaqués par le pouvoir, ou ses soutiens. Avec la montée du terrorisme, la législation touchant à l’expression citoyenne sur les réseaux sociaux et à la couverture de tels actes s’est durcie… Il y avait déjà un climat défavorable à la liberté de la presse et à la liberté d’expression.
Avec les pouvoirs militaires, cela s’est davantage durci. Certaines organisations de médias ont essayé dès les premières heures d’entrer en dialogue avec les autorités mais la ligne de conduite était déjà fixée et ces organisations ont subi des représailles. Pour la première fois, des campagnes de désinformation ont ciblé des journalistes, livrés à la vindicte populaire. Pourtant, les journalistes n’ont jamais été des ennemis de leurs pays.
Le journalisme pluriel et contradictoire n’existe plus, car il était arrimé à la démocratie et ses principes. Maintenant, les médias sont réduits à la glorification de la nation et de ses réalisations, même les plus insignifiantes. Ce qui est désormais attendu des médias, c’est l’adhésion au récit national produit et véhiculé par les autorités politiques et militaires.
Des journalistes essaient de s’adapter pour préserver leur outil de travail et leur salaire. Il y a un climat de méfiance et de paranoïa. Plus personne ne fait confiance à l’autre. Mais les arrestations, les enlèvements ne visent pas seulement les journalistes. Cela vise tous ceux qui ont une réflexion critique et qui l’expriment. Des journalistes ont quitté le pays, je ne sais pas combien. Ceux qui tenaient à leur indépendance d’esprit ont dû partir.
Beaucoup de questions soulevées par les dirigeants du Sahel et les populations sont légitimes. Ces populations ont le droit de connaître le bonheur, de transformer leur destin, et avec une information libre et de qualité, on irait plus vite dans la réalisation de ces objectifs. Je ne peux pas dire si l’avenir est sombre ou prometteur. Est-ce que le journalisme pluriel, libéral et critique pourra subsister ? Je ne sais pas. »
Un espoir de changement : Mohamed C.*
Mohamed C.*, journaliste et correspondant, est resté dans son pays et continue d’exercer son métier en prenant des précautions pour ne pas être inquiété.
« Nous sommes dans un grand trou noir. Nous ne pouvons plus faire notre travail. Aujourd’hui, les journalistes doivent choisir entre chanter les louanges de cette junte qui se targue d’être souverainiste, se taire, parler et se retrouver derrière les barreaux ou s’exiler. Il n’y a plus de presse indépendante.
Personnellement, j’ai pris des dispositions. J’utilise des moyens sous anonymat pour essayer de faire mon travail, je collabore avec d’autres personnes. Depuis le coup d’État, j’ai signé un ou deux papiers comme correspondant, mais maintenant, je demande de ne plus mettre mon nom. Je n’ai pas été directement menacé car je ne me suis pas exprimé publiquement. Je sais que je suis surveillé. Je fais attention à qui je parle et à mes déplacements. Il y a quelques personnes avec qui je partage des valeurs, et je travaille avec elles. Nous continuons à être solidaires les uns des autres.
Aujourd’hui, nous ne cherchons plus l’information. Même relayer une information est une infraction. Au moins une dizaine de journalistes se sont retrouvés derrière les barreaux depuis le coup d’État. Certains sont en prison pour avoir relayé une invitation à couvrir un évènement. D’autres ont été poursuivis pour avoir relayé un article de presse. Avant l’avènement des juntes, au moins vous pouviez aller devant un tribunal avec vos preuves, mais aujourd’hui, même si vous démontrez que ce que vous dites est vrai, on peut vous poursuivre, vous enfermer ou vous taxer d’être un relais de l’Occident.
Avec les médias d’État, on est dans un registre de propagande. De bons journalistes qui travaillaient dans la presse privée ont été recrutés par des médias publics parce que ça paie plus. Ils sont devenus des propagandistes, c’est triste.
Je pense que c’est au Burkina Faso que la répression est la plus forte, mais dans les trois pays, il y a un grand recul. Des médias de qualité, avec un passé et une tradition, risquent de disparaitre. Ils résistent, paient leur personnel, leur loyer et leurs charges, ils essaient de survivre... Mais plus le temps file, plus on risque de constater leur disparition. Reconstituer ce noyau de gens expérimentés qui pourra passer la main aux jeunes générations prendra des années. La communauté internationale ne doit pas tourner le dos à ces médias. Il faut trouver un mécanisme pour les appuyer.
J’ai espoir que ces juntes ne seront pas éternelles. Mais si demain la lumière jaillit et trouve un terrain où il n’y a pas de journalistes, les populations n’auront personne pour les guider. »
Amnesty International a documenté la répression des médias au Niger dans un rapport sorti en mars 2025 et a lancé en octobre 2025 une campagne pour alerter sur la situation des activistes et journalistes au Burkina Faso, au Mali et au Niger.
