« Je viens du monde de la technologie, où il y a très peu de femmes »

Nikole Yanez est informaticienne de formation et défenseure des droits humains. Elle est originaire du Honduras. Le féminisme, l’impact d’Internet et la protection des militant·e·s la passionnent. Elle a été initiée à la défense des droits humains par le biais de son travail en tant que journaliste dans une station de radio locale.
Après avoir vécu le coup d’État dans son pays en 2009, Nikole a élargi son point de vue pour centrer son militantisme sur le domaine de la technologie. Lorsqu’elle a postulé pour le programme de bourses de criminalistique numérique (Digital Forensics Fellowship) du Security Lab d’Amnesty Tech en 2022, elle avait pour objectif d’approfondir sa connaissance de la cybersécurité et d’appliquer ce qu’elle avait appris auprès des organisations et des groupes avec lesquels elle travaille régulièrement.
Dans un entretien avec Elina Castillo, conseillère d’Amnesty Tech pour le plaidoyer et les politiques, elle a souligné sa volonté de promouvoir un réseau de communautés technophiles en Amérique latine.

LES DROITS HUMAINS COMME SOURCE D’ESPOIR

Parlez-moi de vous et de votre engagement militant.

J’ai grandi au Honduras, où j’ai vécu le coup d’État qui a eu lieu en 2009. C’était une période difficile où les droits étaient inexistants et où les gens avaient tout le temps peur. Alors que je pensais que ce type de situation ne se trouvait plus que dans les livres d’histoire, elle se produisait devant mes yeux. J’avais l’impression de simplement tenter de survivre, mais au fil du temps, cela m’a rendue plus forte et m’a donné envie de me battre pour la justice.

En dépit des difficultés, les personnes de mon entourage ont gardé espoir et nous avons monté une station de radio associative, qui diffusait des sujets sur des gens ordinaires et sur leur vie dans le but d’informer la population sur ses droits humains. J’étais journaliste ; j’élaborais des reportages au sujet de personnes et de leur combat en faveur de leurs droits. C’est alors que je me suis découvert une passion pour le travail avec les technologies, ce qui m’a motivée pour me former afin de devenir informaticienne.

Je cherche sans cesse des moyens de relier la technologie au militantisme, en particulier pour soutenir les femmes et les peuples autochtones dans leurs combats. La technologie présente autant de risques pour les défenseur·e·s des droits humains qu’elle nous offre de possibilités pour mieux nous protéger et renforcer nos mouvements. Elle peut leur apporter plus de visibilité, et elle peut donner plus de pouvoir à notre travail en nous permettant d’entrer en contact avec d’autres personnes et d’apprendre de nouvelles stratégies.

Y a-t-il un moment où vous avez compris comment relier ce que vous faites avec le féminisme et avec la technologie ?

Dans mon travail, mon point de vue en tant que féministe m’aide à centrer les formations et les efforts de sensibilisation sur les expériences et les besoins des personnes. Il est important pour moi de m’identifier publiquement comme afroféministe dans une société où l’impunité existe pour les violences de genre et les violences racistes qui ont lieu chaque jour. Au Honduras, nous devons utiliser notre énergie pour soutenir ces communautés dont les droits sont le plus bafoués et dont les histoires sont invisibles.

« C’est devenu non seulement un exercice d’enseignement, mais aussi un exercice qui m’a permis de comprendre comment relier ces outils à ce qui intéresse les personnes. »

Je veux aussi inciter plus de femmes à créer le changement grâce au croisement de la technologie et des droits humains. En adoptant un point de vue féministe, nous nous posons de grandes questions sur la manière dont nous travaillons, ce que doit être notre approche et avec qui nous devons travailler.

En 2006, par exemple, je travaillais avec un syndicat pour installer le système d’exploitation libre et gratuit Ubuntu sur ses ordinateurs. Nous avons pris conscience que les syndicalistes ne savaient pas utiliser un ordinateur, alors nous avons créé un espace de connaissances numériques pour qu’ils apprennent à s’en servir dans le même temps. C’est devenu non seulement un exercice d’enseignement, mais aussi un exercice qui m’a permis de comprendre comment relier ces outils à ce qui intéresse les personnes. J’ai eu un déclic à ce moment, et cette expérience a contribué à consolider mon approche du travail sur la technologie et les droits humains.

LE CROISEMENT DE LA CRIMINALISTIQUE NUMÉRIQUE ET DU FÉMINISME

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous présenter pour le programme de criminalistique numérique ?

Il n’y a pas beaucoup de femmes qui travaillent dans le domaine de la technologie en lien avec les droits humains. Je ne veux pas être l’une des seules femmes, donc mon objectif est d’avoir plus de collègues femmes qui travaillent sur des questions techniques. Je veux qu’il soit possible pour les femmes de travailler dans ce domaine.

« Au Honduras, peu de personnes sont formées à l’analyse criminalistique numérique »

Pour moi, bâtir un Internet féministe, c’est bâtir un Internet pour tout le monde. Cela implique de créer un espace où nous ne reproduisons pas les violences sexistes, où nous trouvons une communauté qui répond aux personnes, aux groupes et aux organisations qui luttent en faveur des droits humains. Pour ce faire, nous devons faire participer des femmes et des personnes marginalisées à la construction de l’infrastructure, à la configuration des serveurs et à la mise au point de protocoles pour l’utilisation de tous ces outils.

Au Honduras, peu de personnes sont formées à l’analyse criminalistique numérique, mais des organisations me contactent sans arrêt pour me demander de les aider à vérifier leurs téléphones. La bourse m’a permis d’apprendre l’analyse criminalistique sur les téléphones et les ordinateurs, et de relier cet apprentissage à ce que je fais quotidiennement dans mon domaine avec différentes organisations et des défenseur·e·s des droits des femmes. La formation était pratique et inspirée par l’expérience d’organisations de la société civile.

Comment expliquez-vous l’importance de la criminalistique numérique ?

Tout d’abord, elle est incroyablement pertinente pour les défenseur·e·s des droits des femmes. Tout le monde veut savoir si son téléphone a été piraté. C’est la première chose qu’on nous demande : « Pouvez-vous vraiment savoir si votre téléphone a été piraté ? » et « Comment puis-je le savoir ? Pouvez-vous le faire pour moi ? Comment ? » Ce sont ces questions qui sont posées dans mes formations et mes conversations.

J’aime aider les personnes à envisager la protection comme un processus, quelque chose de continu, car nous utilisons la technologie à longueur de journée. Certaines organisations et personnes mettent des années à comprendre cela. Donc, ce n’est pas quelque chose qui peut se faire en une seule conversation. Parfois, il faut que beaucoup de choses se passent, y compris de mauvaises choses, avant que ce sujet soit vraiment pris au sérieux.

Dans ce processus de sensibilisation, avez-vous votre propre définition pour expliquer ce que vous faites ?

Avant toute chose, je parle de protection. Nous parlons de sécurité numérique et de comment configurer votre téléphone. Des choses très simples et basiques qui aident les personnes à se sentir mieux protégées.

« L’une des difficultés est de sensibiliser les gens à la cybersécurité parmi les organisations autochtones et locales, qui ne sont pas hyperconnectées et ne pensent pas que le travail de criminalistique numérique les concerne. »

Je m’efforce d’utiliser des outils très basiques lorsque je fais du soutien en matière de sécurité numérique, pour expliquer que l’on peut le faire sur n’importe quel appareil. C’est un outil de prévention. Il ne s’agit pas seulement d’appliquer des connaissances techniques, mais aussi d’expliquer, de former, de montrer que ce travail n’est pas réservé aux passionné·e·s d’informatique ou aux personnes qui savent beaucoup de choses sur les ordinateurs.

L’une des difficultés est de sensibiliser les gens à la cybersécurité parmi les organisations autochtones et locales, qui ne sont pas hyperconnectées et ne pensent pas que le travail de criminalistique numérique les concerne. Parfois, ce que nous faisons est complètement déconnecté de leurs vies, et ils nous demandent : « Qu’est-ce que vous faites ? » Notre travail est donc de comprendre leurs questions, d’où elles viennent, et d’adapter les connaissances que nous partageons à l’utilisation des outils informatiques par les personnes.

COMMENT SE LANCER

Aux personnes qui liraient cet article et se diraient : « Cela me parle, mais par où commencer ? », que conseillerez-vous ?

Si vous êtes un·e défenseur·e des droits humains, je vous recommanderais de partager vos connaissances avec votre groupe militant. Vous pouvez le sensibiliser à l’importance de maîtriser ces connaissances, de les appliquer et d’inciter les gens à se former pour prévenir les attaques informatiques car, au final, l’analyse criminalistique est une réaction à quelque chose qui s’est passé.

Nous pouvons prendre beaucoup de mesures préventives pour minimiser le plus possible l’impact. C’est le meilleur moyen de commencer. Par ailleurs, il est essentiel de rester informé, de lire régulièrement, de se tenir au courant en consultant l’actualité et de se constituer un réseau.

Si des filles ou des personnes ne se conformant pas aux normes lisent cet article et s’intéressent aux questions techniques, peu importe si vous n’avez pas de diplôme ou d’éducation formelle, tant que cela vous plaît. La plupart des passionné·e·s d’informatique que j’ai rencontrés le sont devenus parce qu’ils se sont plongés dans un sujet qu’ils aimaient et ont découvert leur passion à cette occasion.

Si ces sujets vous passionnent, je vous invite à vous lancer, à nous rejoindre et à saisir cette occasion de vous amuser. Nous avons besoin que plus de monde travaille sur ces questions.

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