Les proches de Ouïghours ayant disparu ont peur de faire des recherches pour les retrouver Par Patrick Poon, spécialiste de la Chine à Amnesty International

Savoir qu’un être cher est détenu à tort est une épreuve douloureuse. Mais ne pas savoir où cette personne est détenue, ni même si elle est encore vivante, est encore plus éprouvant.

Cette situation est celle que vivent des centaines de Ouïghours, Kazakhs, et autres personnes appartenant à des groupes ethniques musulmans, qui vivent à l’étranger tandis que certains de leurs proches se morfondent dans des camps de détention politiques chinois.

Et ce qui rend les choses encore plus douloureuses est le fait que des membres de leur propre famille vivant toujours dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang les empêchent de mener ces recherches. Ce n’est pas que leurs proches refusent de les soutenir, mais ils craignent qu’en les aidant dans leurs recherches ils ne soient envoyés à leur tour dans ces camps tristement célèbres.

Centres de « transformation par l’éducation » est l’euphémisme que préfère utiliser le gouvernement chinois pour désigner ces sites. Il affirme que les personnes qui y sont détenues reçoivent une « formation professionnelle » pour les aider à se débarrasser de leurs « pensées radicales ».

On ne sait pas depuis quand cette « formation » inclut des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements, comme plusieurs anciens détenus et proches d’anciens détenus me l’ont raconté.

Nous ne savons pas ce qui se passe réellement dans les camps parce que les programmes de « rééducation », ainsi que les lieux où ils se déroulent, sont tenus secrets. Ce que nous savons par contre c’est que les gens sont terrorisés à l’idée d’être envoyés dans ces camps et que la plupart de ceux qui en sont revenus vivants ont trop peur de décrire ce qu’ils y ont vécu.

« Je ne sais s’ils sont encore vivants, ni ce que je peux faire d’autre pour obtenir des informations à leur sujet », a déclaré Alim, un Ouïghour vivant en Australie. Les parents d’Alim et d’autres de ses proches ont été envoyés dans un camp de rééducation en 2018 et il est sans nouvelles d’eux depuis lors.

La situation d’Alim correspond bien à celle que m’ont décrite de nombreux Ouïghours vivant au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Certaines de ces personnes ont cessé de travailler pour se consacrer à la recherche d’informations sur leurs proches au Xinjiang, mais les autres membres de leur famille à qui elles demandent de les aider ne sont pas toujours prêts à leur apporter leur soutien. Plusieurs Ouïghours résidant à l’étranger m’ont indiqué que des membres de leur famille vivant toujours dans le Xinjiang avaient coupé le contact avec eux sur le réseau social WeChat, très utilisé en Chine, par peur de représailles s’ils donnaient des informations.

Les personnes vivant hors de Chine courent des risques également. Un grand nombre d’entre elles craignent d’être chassées de là où elles vivent au moment de l’expiration de leur passeport ou de leur visa et d’être détenues arbitrairement une fois de retour en Chine.

Des informations ont fait état d’expulsions dans des pays comme les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Thaïlande, le Pakistan, la Suède et l’Allemagne. De nombreux Ouïghours à qui j’ai parlé avaient trop peur de faire savoir où ils résidaient. Certains m’ont demandé avec inquiétude si j’étais chinois et n’ont accepté de parler avec moi qu’une fois que je leur avais expliqué que je suis un Chinois de Hong Kong.

La méfiance et la suspicion sont telles que des personnes basées au Japon m’ont dit qu’elles n’osaient pas parler aux Ouïghours de leur entourage par peur que ce soient des informateurs des autorités chinoises.

Des personnes ont été libérées de camps de détention en Chine. Mais pour les familles ainsi de nouveau réunies, les dommages sont déjà considérables.

En septembre 2018, j’ai rencontré à Almaty, au Kazakhstan, un groupe de Kazakhs dont des proches étaient détenus au Xinjiang. Ils m’ont depuis lors informé qu’un grand nombre de ces personnes qui leur étaient chères avaient été libérées mais qu’ils avaient été surpris par le fait qu’elles avaient totalement changé.

Un grand nombre sont terrorisées et désorientées, et souffrent de pertes de mémoire. La plupart des personnes qui ont été libérées ont trop peur pour dire quoi que ce soit sur ce qui leur est arrivé dans les camps. Ce sont semble-t-il les effets de la « formation professionnelle ».

Dans ce climat de peur, les Ouïghours vivant hors de Chine et recherchant certains de leurs proches sont extrêmement reconnaissants pour tout signe de soutien, si petit soit-il. Un simple tweet d’un étranger sur la situation de membres de leur famille fera naître l’espoir que leur cas attire plus l’attention. Un tel tweet a aussi un autre effet : il permet à ces personnes désespérées de se sentir moins seules.

Certains Ouïghours vivant à l’étranger ont pris part récemment à la campagne en ligne #MetooUyghur. Pour nombre d’entre eux, utiliser ce hashtag signifiait prendre la décision difficile et courageuse de se faire entendre.

D’autres ont pris contact avec des organisations de défense des droits humains comme Amnesty International. L’absence d’informations sur ce qui se passe au Xinjiang est telle pour les personnes qui recherchent un de leurs proches qu’il est impossible qu’elles s’en sortent seules.

Surmontant leur peur, certaines ont commencé à partager leur expérience. Tant que les observateurs indépendants ne seront pas autorisés à se rendre au Xinjiang, ces témoignages seront essentiels pour donner un aperçu de ces violations manifestes des droits humains commises systématiquement par le gouvernement chinois.

Toute personne qui témoigne court un risque mais chaque voix qui s’exprime contribue au démantèlement du mur du secret qui empêche de savoir ce qui se passe au Xinjiang. C’est un premier pas en avant vers la réunification de familles qui ont été déchirées.

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