Guinée équatoriale : 40 ans d’impunité depuis l’accession au pouvoir d’Obiang Nguema Par Fabien Offner, chercheur sur l’Afrique centrale à Amnesty International

3 août 1979 - 3 août 2019. Téodoro Obiang Nguema Mbasogo est pour la 40e année à la tête de la Guinée équatoriale. Un record mondial que ne fêteront pas les Equato-guinéens, soumis à des violations des droits humains systématiques, dans une impunité totale et hors des radars médiatiques. Face à l’océan Atlantique, située dans l’enceinte de la Présidence, la prison de Black Beach broie les détenus dans des conditions inhumaines.

En quarante ans, six présidents des Etats-Unis ont épuisé leurs mandats, le mur de Berlin est tombé, de nouveaux Etats sont nés, des espèces animales ont disparu. Comme un folioscope dont le personnage principal resterait figé autour d’un décor en mouvement, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a quant à lui traversé les décennies à la tête de la Guinée équatoriale. Au point d’être aujourd’hui le plus ancien dirigeant au pouvoir.

Quarante ans. C’est plus des deux-tiers d’une vie dans ce pays devenu l’un des principaux producteurs de pétrole d’Afrique subsaharienne à la fin des années 90, sans grand changement pour ses habitants. En 1982 un reportage d’une chaine de télévision française décrivait une capitale où l’eau coulait « deux demi-heures par jour », avec une fourniture en électricité « rare et fantaisiste ». Les quelques journalistes qui ont pu se rendre récemment dans la capitale - à la faveur d’occasions telles que des événements sportifs ou des sommets officiels - décrivent des conditions de vie similaires. Derrière la vitrine des routes démesurées et des hôtels de luxe, la capitale de ce pays grand comme Haïti révèle ses bidonvilles faits de cabanes en bois et privés d’eau courante.

Moins d’un million et demi d’habitants y vivent comme dans une prison à ciel ouvert, partagés entre une partie continentale et une partie insulaire, l’île de Bioko, où siège le pouvoir. Un pouvoir qui impose la terreur par des exécutions extrajudiciaires, des arrestations arbitraires et des tortures. Comme un vieux gramophone rayé, le gouvernement d’Obiang répète depuis quatre décennies la même musique morbide, rythmée par des tentatives de coup d’Etat aux contours flous, utilisés comme prétextes à des répressions d’opposants opportunément accusés des crimes et délits les plus divers. Chaque élection est sanctionnée d’une victoire écrasante du président actuel : toujours plus de 90% des voix.

Au sommet de la pyramide répressive, la prison de Black Beach est moins un lieu de détention qu’une machine à briser des détenus dont Amnesty International s’évertue à documenter le sort depuis des décennies. L’enfermement dans des conditions indignes s’y accompagne le plus souvent de tortures, comme ce prisonnier sorti après « qu’on l’avait forcé à rester pendant des heures sous un robinet qui gouttait ». Les prisonniers y sont généralement jetés sans possibilité de soins, après avoir subi de précédentes violences dans les commissariats, et après des simulacres de procès quand ils ont lieu.

Officiers militaires tombés en disgrâce, vrais ou faux putschistes, opposants piégés par l’illusoire avènement du multipartisme au début des années 90, lecteurs de journaux d’oppositions ou auditeurs de radios étrangères… Black Beach empile les hommes et les mauvais traitements.

En dépit de nombreuses dénonciations au sein des organisations onusiennes et africaines, les libertés d’expression et de réunion demeurent étouffées et les arrestations arbitraires sont banales. Les autorités continuent à enfermer à sa guise défenseurs des droits humains et opposants, comme Joaquín Elo Ayeto.

Arrêté le 25 février 2019 à son domicile de Malabo, ce Membre de la plateforme Somos+ et du parti d’opposition Convergence pour la démocratie sociale (CPDSI) est actuellement détenu à Black Beach, après avoir selon des sources fiables été roué de coups et suspendu par les mains au poste central de police de la capitale. Il est accusé de détenir des informations sur un complot visant à assassiner le président

Ramón Esono Ebalé est quant à lui sorti de Black Beach le 7 mars 2018 après plus de cinq mois d’enfermement. Arrêté à la suite d’un faux témoignage l’accusant de faux monnayage, le véritable tort de cet artiste a été de pourfendre le pouvoir Equato-guinéen via des dessins humoristiques. « Black Beach ce n’est pas une prison normale, c’est un trou, un trou présidentiel car elle se situe dans l’enceinte de la Présidence », raconte-t-il« La rencontre de l’océan et de la terre humide rendent les conditions de détention inhumaines et les tortures sont habituelles. Un esprit sain n’y mangerait pas la nourriture servie, elle n’est pas adaptée à des êtres humains. »

Pour les condamnés à la peine capitale ou les oubliés des cachots, Black Beach est aussi un couloir de la mort. L’annonce faite le 15 avril 2019 au Cap-Vert par le président Nguéma de la préparation d’un projet de loi visant à abolir la peine de mort - comme l’exige la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) dont la Guinée équatoriale est membre depuis 2014 - n’a pas encore été suivie d’effet. Neuf personnes ont été exécutées en janvier 2014 quelques jours avant l’instauration d’un moratoire.

La Guinée équatoriale n’est pas plus ouverte aux recommandations formulées – entre autres – par Amnesty International à l’occasion de son examen devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU en mai 2019. A l’adoption d’une législation reconnaissant et protégeant les défenseurs des droits humains, ou de la ratification du Protocole relatif à la Charte Africaine portant création d’une cour africaine des droits de l’homme et des peuples, les autorités ont préféré l’interdiction début juillet du Centre d’études et d’initiatives pour le développement (CEID), l’une des rares ONG indépendantes dénonçant les violations des droits humains dans le pays.

En 1982 déjà, Nguéma invitait la communauté internationale à aider la Guinée équatoriale à « continuer de mettre en place un régime de libertés dans notre pays ». Après quatre décennies de faux-semblants, parvenir enfin à des avancées concrètes en matière de défense des droits humains devrait être la priorité, et non les intérêts particuliers liés à l’exploitation des ressources naturelles. Pour ce pays dont le silence imposé pousse à l’indifférence, il doit être dit et répété que derrière les murs moites de Black Beach, ce ne sont que cris et lamentations.

Cette tribune a été originellement publiée par Jeune Afrique.

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