Frontière Mexique USA : une mission d’Amnesty International Par Philippe Hensmans, directeur général de la section belge francophone d’Amnesty International

J’ai eu l’opportunité de participer à une mission d’Amnesty International à la frontière du Mexique et des États-unis. Les demandeurs d’asiles sont nombreux à attendre du côté mexicain. Et lorsqu’ils arrivent à pénétrer sur le territoire US, les mauvais traitements sont nombreux. Notre objectif : collecter de l’information, bien sûr, mais aussi faire pression.
Ces 4 jours passés sur le terrain m’ont confirmé à quel point cette situation est abominable et intolérable pour Valquiria et son fils, Claudia et son mari et ces milliers d’autres personnes qui cherchent la sécurité.

Jour 1 : Tout est fait pour les faire rebrousser chemin

Nous voilà arrivés à San Diego, en Californie. Nous faisons le point sur les jours qui viennent, et la situation des personnes pour qui nous sommes là : les familles de migrants présents au Mexique, près de la frontière avec les Etats-Unis. Il s’agit de femmes, d’hommes et d’enfants (ces derniers souvent seuls) qui sont venus du Salvador, du Guatemala ou du Honduras, quelques-uns des pays les plus dangereux et violents au monde !

Certains sont là parce qu’ils espèrent simplement pouvoir se présenter à l’un des rares POE (Point of Entry, point d’entrée), où les demandeurs d’asile peuvent présenter leur requête. Dans le passé, cette demande suffisait à les faire entrer sur le territoire américain, même si la suite était parfois abominable (j’y reviendrai plus tard).

Mais les études récentes d’Amnesty ont montré que les officiels présents à ces lieux de passage essaient de décourager ces personnes de même présenter leur demande d’asile.

Nous allons demain à Tijuana, du côté mexicain, à la rencontre de ces personnes, d’officiels mexicains, et de militants et avocats qui les accompagnent (ou tentent de le faire). La situation au Mexique, on le sait, est loin d’en faire un pays sûr, comme le président américain veut le faire croire. Là aussi, des gangs et des passeurs rendent, semble-t-il la vie extrêmement dangereuse pour les migrants, spécialement lorsque ce sont des femmes ou des enfants non accompagnés.

Et puis, voilà que l’actualité rend notre visite encore plus indispensable sans doute : le gouvernement américain a décidé de renvoyer au Mexique tous les demandeurs d’asile, le temps qu’une décision soit prise à leur sujet. Cela est totalement contraire au droit américain et au droit international. Il est vraisemblable que des recours auront lieu devant les tribunaux américains. Mais en attendant, cela rend la vie de ces demandeurs d’asile inhumaine. D’autant qu’on peut se poser la question de la capacité du Mexique de gérer — parfois pour des périodes très longues— de nombreux migrants sans beaucoup de moyens. Cela pose aussi la question de la possibilité pour ces demandeurs d’asile d’être représentés correctement devant les instances qui accordent ou non le droit d’asile.

Le gouvernement américain veut aller encore plus loin sans doute : empêcher quiconque de faire une demande d’asile aux Etats-Unis. Comment ce pays respectera-t-il quand même son obligation d’au moins répondre aux demandes d’asile qui peuvent légitimement lui être adressées ? Personne ne le sait aujourd’hui.

Mais cela rappelle ce que des dirigeants européens voudraient aussi mettre en place…

Jour 2 : l’espoir rencontré de trois jeunes homosexuels grâce à notre mobilisation

Je dois vous avouer qu’en commençant mon billet, je ne savais pas quand ni comment la journée finirait. Nous étions devant le tourniquet de l’entrée des USA, ici à Tijuana, encadrant trois jeunes LGBT qui voulaient demander l’asile. Les jeunes ne peuvent pas s’inscrire sur la liste d’attente "autogerée" par les demandeurs d’asile. Nous attendions l’arrivée du superviseur qui devait examiner leur cas. Nous devions aussi nous assurer que la police des frontières n’allait pas "faire semblant" pour les renvoyer dès que nous aurions le dos tourné, comme cela est déjà arrivé.

Nous en avons appris beaucoup depuis ce matin, quand nous avons franchi le poste frontière de San Diego, vers Tijuana. Présentation d’abord par le responsable du bureau de l’INM (le bureau des migrations) qui nous décrit les statistiques sidérantes avec lesquelles il nous dit devoir gérer son boulot : quelques centaines d’employés (contre des milliers du côté américain) pour gérer les plusieurs milliers de demandeurs d’asile et autres demandes. On est d’ailleurs surpris par le peu d’efficacité des traitements des demandes côté américain : plus de 700 jours en moyenne par dossier, malgré un personnel considérable.

Ceci étant dit, de l’aveu même d’un responsable des services de l’immigration, la volonté du gouvernement mexicain en la matière n’est pas très élevée. Si bien sûr, les quelques milliers de personnes dans les « caravanes » venues d’Amérique centrale reçoivent une forme de visa humanitaire, les budgets nécessaires sont pompés un peu partout, et pour le moment, dans le budget « catastrophes ». Alors que, toujours selon cette même source, si toutes ces personnes devaient rester au Mexique, il n’y aurait pas de problème d’emploi.

Là où le gouvernement de Mexico exagère, c’est notamment dans sa conception des listes d’attente : les personnes qui veulent demander l’asile aux États-Unis doivent s’inscrire sur une liste d’attente. Cette liste n’est gérée ni pas les autorités mexicaines, ni américaines, mais par les migrants eux-mêmes… qui changent régulièrement. Plusieurs témoignages recueillis confirment que la corruption joue un rôle important ici, impliquant du coup les gangs locaux. Il semblerait même que certains gouvernements dont sont originaires les demandeurs d’asile (on nous a cité le Honduras) font même appel aux mafias pour retrouver des noms d’opposants sur cette liste et les faire éliminer.

La visite d’un abri (sans subsides gouvernementaux) nous confirme que la vie à Tijuana peut être extrêmement dangereuse : trafiquants, bandes criminelles et autres constituent une menace permanente pour les migrants ; à tel point que certains doivent quitter les refuges pour y échapper. Ce même refuge, qui est composé pour l’essentiel de bénévoles, délivre en moyenne plus de 1000 repas par jour, ainsi que des douches et des vêtements propres.
Mais le danger est toujours là, et les jeunes qui s’y trouvent ne rêvent que de passer de l’autre côté du mur…

Même son de cloche, quoi qu’un peu plus radical, dans un autre centre pour réfugiés, tenus entièrement par des bénévoles — pour la plupart des jeunes américains, juristes, médecins, etc.
On nous confirme ici les mauvais traitements subis par les migrants mais aussi la complicité des autorités mexicaines avec les responsables américains, lorsqu’il s’agit notamment d’empêcher les jeunes non-accompagnés de rentrer aux USA (souvent pour y retrouver des membres de leur famille d’ailleurs).

Et nous voilà donc, une petite vingtaine habillés des gilets jaunes d’Amnesty (et oui, cela fait longtemps que nous avons « inventé » cela) devant le poste frontière à accompagner ces trois jeunes homosexuels.
Nous allons y arriver finalement : malgré toutes les tentatives tant américaines que mexicaines - nous avons réussi à ce que leurs cas soient examinés et qu’ils puissent passer de l’autre côté de la fameuse frontière.
Soulagement pour nous toutes et tous (et sûrement pour ces jeunes)… mais combien de temps cette « création d’une crise migratoire », comme me le disait un collègue, va-t-elle continuer ? Combien de temps va-t-on encore faire souffrir, disparaître des femmes, des hommes et des enfants pour rassurer les conceptions populistes de la politique, des deux côtés de la frontière ?

Beaucoup de militants veulent se bouger, au Mexique, comme aux États-unis et dans le monde entier : notre petit groupe en est un exemple. Mais il est temps de se remuer encore un peu plus…

Jour 3 : les individus ne sont pas grand chose aux yeux de la logique d’État

Cette troisième journée nous a encore montré combien le travail de fond mené par nos militants sur le terrain peut avoir de l’influence, mais aussi réclame non pas de la patience, mais bien de l’impatience face aux décideurs et violateurs des droits fondamentaux.

Nous avons tout d’abord rencontré un des responsables du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies, basé à Tijuana. Bien que très prudent, il nous a confié son analyse de la situation et les mesures que le HCR essaye de mettre en place. Il est évident que le système de liste d’attente géré par les migrants est complètement contradictoire avec le droit international, mais que, à la fois le gouvernement américain et les responsables mexicains, s’en arrangent.
Le HCR a mis en place deux centres d’accueil et d’information pour les migrants sur la route vers Mexico City ; l’objectif est manifestement de les amener à demander l’asile au Mexique et d’oublier le "rêve américain".

Des agents du HCR sont présents sur le terrain à Tijuana pour conseiller les migrants, mais l’agence des Nations Unies rechigne à ouvrir un centre qui justifierait en un sens la politique menée par les deux pays.

La visite suivante nous a tous bouleversé, et est révélatrice de la situation dans le pays. Nous sommes arrivés à la fermeture du centre “El Barretal”, qui accueillait depuis la fin novembre 3200 personnes. La fin du bail a obligé les autorités à fermer ce centre… et tous les migrants qu’il accueillait ont disparu dans la nature, y compris la dizaine d’enfants non accompagnés qui s’y trouvaient. Personne n’a été en mesure de nous dire où ils sont passés.

Personne n’a non plus été capable de nous préciser quelles sont les mesures qui auraient été prises vu la nouvelle caravane de 12.000 personnes en voie d’arriver dans quelques jours, sans parler des demandeurs d’asile probablement refoulés par le grand voisin.

Tout cela n’a fait que confirmer notre conviction que le système du mur n’est pas une bonne solution. Nous avons donc été manifester cette fois de façon plus symbolique devant ce fameux rempart où viennent s’échouer quelques milliers de demandeurs d’asile que les Etats-Unis pourraient facilement intégrer. Nous avons ainsi montré la volonté exprimée par des dizaines de milliers de membres et sympathisants d’Amnesty à travers le monde de refuser ce mur de la honte.

« Nous avons ainsi montré la volonté exprimée par des dizaines de milliers de membres et sympathisants d’Amnesty à travers le monde de refuser ce mur de la honte »

Hélas, cette journée est aussi à marquer d’une pierre noire, puisque le gouvernement américain a renvoyé aujourd’hui le premier demandeur d’asile en attente d’une décision sur sa requête de protection : il devrait être suivi par des milliers d’autres qui ont pourtant le droit international avec eux.

Lors de ces pérégrinations, et avant de nous rendre ce soir à El Paso et visiter demain Ciudad de Juarez, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec ma collègue mexicaine sur son travail. Vous trouverez ci-dessous une courte vidéo que j’ai réalisée avec elle. C’est que ce n’est pas simple de travailler dans un pays qui compte d’aussi nombreuses violations des droits humains et où son travail — même si elle a la pudeur de ne pas le dire — la met très certainement en danger. Guerre des gangs, “disparitions”, attaques contre les défenseurs de droits humains, dont les défenseurs de l’environnement, protection des réfugiés, sensibilisation de la population à cette cause ou encore lutte contre la violence conjugale… le menu est lourd et l’addition colossale, même si son enthousiasme cache l’énormité de la tâche et les dangers qu’elle court...

Jour 4 : un mur dans lequel on fait des portes devient une maison…

En me levant ce matin, je savais que la journée nous réclamerait de la solidarité et du soutien mutuel.
Après une rencontre avec un avocat spécialisé en droit d’asile, nous devions nous rendre en effet dans une de ces prisons pour demandeurs d’asile comme les USA ont le secret afin d’y rencontrer quelqu’un que nous connaissons bien, Valquiria.

En mars, Valquiria, une femme de 39 ans, et son fils âgé de sept ans ont fui le Brésil et sollicité une protection à la frontière américano-mexicaine, à El Paso (Texas). Valquiria a signalé qu’elle avait été menacée de mort à plusieurs reprises par des trafiquants de drogue, qui avaient dit qu’ils les tueraient, elle et son fils, quel que soit l’endroit où ils se réfugieraient au Brésil.
Le 17 mars, après avoir passé une nuit ensemble en détention, cette femme et son fils ont été séparés de force par les autorités frontalières américaines, sans que celles-ci justifient cette décision. Elles ont alors transféré Valquiria dans le Centre de traitement d’El Paso, un centre de détention.

On entre dans le centre comme dans un avion : fouille, passage des sacs au rayon X, interdiction de prendre des photos, et puis longue attente avant que les gardiens ne veuillent bien laisser passer une partie du groupe pour aller à la rencontre de celle qui est devenue depuis le temps notre amie à distance. Le gardien ouvre la porte de la salle de rencontre, puis la referme derrière nous.
C’est à ce moment que l’autre porte en face s’ouvre et qu’une gardienne fait rentrer Valquiria. Celle-ci est manifestement émue rien qu’à nous voir, et chacun·e a les larmes qui montent aux yeux. Elle nous explique la difficulté de la vie en prison : elle ne connaît ni l’anglais ni l’espagnol (heureusement, nous comptons dans nos rangs une personne qui peut servir d’intermédiaire).
Elle ne comprend toujours pas pourquoi elle est là, et se demande comment va son fils. Et c’est vrai : elle n’a commis aucun délit, sinon de demander l’asile et d’avoir lancé un appel contre la décision négative qui lui a été opposée.
Elle pleure à grosses larmes, tant en raison de sa situation que par l’émotion entretenue par la solidarité que nous sommes venu·e·s lui manifester. Nous lui promettons de continuer le combat, et d’essayer de l’aider le mieux possible. Après de longues et tendres accolades, nous sortons à regret de la salle et le silence du couloir est recouvert par le bruit des mouchoirs.

« On se rend compte à travers le cas de Valquiria — mais qui est loin d’être le seul— combien les autorités américaines veulent dégoûter les demandeurs d’asile, qu’ils aient droit ou non à cette protection.
Nous l’avions déjà observé lundi avec les trois jeunes homosexuels que nous avions accompagnés. Ici, on sépare une maman de son enfant pour la dissuader de vouloir une vie digne et plus sûre. »

Visite ainsi à Las Americas, où nous rencontrons plusieurs acteurs de l’aide aux migrants doués d’une volonté incroyable, avant de nous rendre à Ciudad de Juarez, la ville jumelle d’El Paso, de l’autre côté de la frontière.

C’est une ville qui a connu une véritable carnage, essentiellement de femmes, vers 2010, et qui reste extrêmement violente aujourd’hui.

Plus de 150 personnes se trouvent pour le moment à la Casa del Migrante où nous nous rendons. Il s’agit à la fois de Mexicains qui veulent passer le pont, de migrants venus du centre de l’Amérique, ou encore de personnes renvoyées par les Américains après un avis négatif sur leur demande de séjour.

Ici aussi, ce sont des volontaires qui font le travail que l’état refuse d’effectuer. A tel point, que c’est l’association qui gère ici cette fameuse liste d’attente dont nous avions déjà entendu parler à Tijuana, mais que nous pouvons ici consulter.

On observe plusieurs Cubains sur la liste, et notre groupe rencontre ainsi une famille : Claudia Holez Perez, Cubaine, est ici avec son mari et est enceinte de 6 mois et demi. Ils ont quitté Cuba en juillet et fait un trajet incroyable et cruel pour arriver jusqu’ici. Ils ont débarqué de Cuba en Guyane, pour ensuite traverser le Brésil, le Pérou, l’Équateur, la Colombie ; c’est ensuite le bouchon du Darién qu’il leur a fallu franchir, avant de s’attaquer au Panama, l’Amérique Centrale, le Mexique. Et les voilà ici. Onze pays traversés au total… Elle a le numéro 4229 sur la liste, et son époux le 4225. Les Américains ont laissé rentrer aujourd’hui jusqu’au 4225, ils sont donc presque sûrs qu’ils seront appelés à la frontière demain. Remplis d’espoir et d’attentes, même s’ils seront mis dans une prison pour réfugiés.

Ici aussi, on a difficile à quitter l’enceinte hyper-protégée du bâtiment sans en avoir gros sur la patate… et se promettant de se battre plus que jamais. Cette promesse sera largement soutenue par les associations de la région que nous rencontrerons le soir.

Toutes en profitent pour nous demander de ne pas cesser notre travail et de continuer à collaborer avec elle. Pas facile d’être militant au Texas non plus. Impossible de ne pas leur promettre d’en effet maintenir la pression et notre travail de plaidoyer. Je m’y suis engagé, je suis sûr que vous allez nous accompagner. Merci pour toutes et tous !

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