CHRONIQUE BASQUE

6 juin 2012

« Chronique basque », c’est le titre d’un documentaire réalisé par Marie-Paule Jeunehomme, un film remarquable qui nous plonge dans le quotidien d’Aritz Arrieta, un jeune élu socialiste menacé de mort par l’ETA et qui vit sous la protection permanente de ses deux gardes du corps. Conseiller municipal à Mondragon, un des fiefs du nationalisme radical basque, il brigue le poste de maire lors des élections municipales de 2011. Marie-Paule Jeunehomme l’a suivi pendant sa campagne électorale. C’était avant que l’ETA n’annonce la fin définitive de son action armée.

Durant le tournage de son premier film « Los Nietos, quand l’Espagne exhume son passé  », Marie-Paule Jeunehomme rencontre un archéologue basque qui lui dévoile peu à peu sa peur. A l’époque, il y avait quasiment un attentat par mois. « Le terrorisme avait vraiment imposé sa marque », me dit-elle. Le 7 mars 2008, un ancien conseiller socialiste, Isaias Carrasco, est assassiné devant chez lui par l’ETA, en présence de sa femme et de ses enfants. « Pour moi, ça a été un coup de tonnerre. Je suis retournée dans son village et c’est là que j’ai rencontré Aritz pour la première fois. » Elle décide alors de consacrer son film à ce démocrate, à qui l’ETA refuse le droit de mener la vie normale d’un homme politique en campagne. Pas de rencontre directe avec les citoyens, pas de meeting possible pour ce jeune homme de trente-deux ans. « Dans sa vie quotidienne, Aritz passe de huis clos en huis clos. Il voit la vie réelle à travers les vitres de sa voiture, de sa maison ou de son bureau. Il est obligé, pour des raisons de sécurité, de rester enfermé et il ne peut pas sortir tout seul. »

Rien ne prédestinait Aritz à militer au sein du parti socialiste. Ses parents sont des nationalistes convaincus, proches des radicaux indépendantistes, et l’on voit dans le film à quel point ils sont déchirés entre leurs idéaux et l’amour qu’ils portent à leur fils. Une scène de toute beauté qui met en lumière la fracture profonde de la société basque actuelle. « Les parents sont eux-mêmes marqués. Il y a des gens qui ont cessé de leur parler tout en sachant qu’ils sont de leur côté politique. Tout cela parce que leur fils a choisi un autre camp. »

Le film montre également la cérémonie d’hommage à Isaias Carrasco. Elle a lieu chaque année dans la rue, à l’endroit même où il a été assassiné et, une fois de plus, seuls ses amis politiques sont présents. Ses voisins ne descendent pas, ils ferment leurs fenêtres ou baissent leurs volets. « Ils ne veulent rien voir et surtout ils ne veulent pas être vus. C’est le résultat d’une peur sociale qui s’est immiscée partout, et pour moi c’est le pire. » Une scène à mettre en parallèle avec la sortie de prison triomphale d’un membre de l’ETA, Yon Aguirre, acclamé et fleuri par la foule.

Depuis, l’ETA a donc annoncé qu’elle renonçait aux combats armés. Une nouvelle accueillie avec soulagement par les Basques, mais sans joie démesurée, d’autant plus que l’ETA n’a pas rendu les armes et qu’elle ne s’est pas dissoute. Et selon des sources policières françaises et espagnoles citées par un autre protagoniste du film, Teo Santos, ancien membre de la police autonome et ardent défenseur des droits humains, elle serait au contraire en train de se réorganiser.

Marquée par plus de quarante ans de terrorisme et par un conflit qui a fait 859 morts, la société basque est aujourd’hui divisée. Il faut à présent gérer l’après-terrorisme et ce ne sera pas facile. En effet, la gauche radicale qui a fait de bons résultats aux dernières élections n’a jamais condamné les attentats de l’ETA. « L’ETA réclame une négociation directe avec les gouvernements espagnol et français, notamment sur la question des prisonniers, mais les deux états refusent de négocier quoi que ce soit tant qu’elle n’a pas rendu les armes et qu’elle ne s’est pas dissoute. » Quant aux victimes, elles ne veulent pas qu’on trahisse leur mémoire, ce que tente de faire la gauche radicale. « Du côté de l’ETA, il y a eu des victimes de la guerre sale, du terrorisme d’état, il faut pouvoir en parler, mais tous ceux qui sont aujourd’hui en prison ne sont pas les victimes d’un état oppresseur. Ils ont commis des crimes ou des délits et c’est pour cela qu’ils ont été privés de liberté, ce n’est pas pour leurs idées politiques. » Pour les victimes du terrorisme, pas question de faire l’amalgame, la paix ne sera possible que si l’on n’oublie pas le passé. Le Pays basque est également appelé à relever un autre défi : dé-légitimer la violence. Elle est certes condamnée par une majorité de la population, mais pas par tous, y compris parmi les adolescents. Il faudra plusieurs générations pour que la réconciliation soit possible.

« Chronique basque », un film à voir le samedi 30 juin à 21 heures sur la Trois si, comme moi, vous aimez les reportages qui relatent la réalité avec justesse et émotion, mais sobrement et sans pathos.

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