COMMENTAIRES A PROPOS DU RAPPORT 2011 DU COMITE DE PROTECTION DES JOURNALISTES

Ce rapport comporte plusieurs essais sur la liberté de la presse et l’évolution du journalisme ainsi que des analyses par pays, avec un fil rouge rouge, le globalisation de la censure. J’ai rencontré un de ses auteurs, le Belge Jean-Paul Marthoz, journaliste, écrivain, chroniqueur au Journal Le soir et professeur de journalisme.

Pourquoi avoir choisi ce thème ?

 

Jean-Paul Marthoz : Le monde est de plus en plus globalisé et ce qui se passe dans un pays lointain peut nous affecter autant que ce qui se passe à côté de chez nous. Prenons un exemple : la Chine. Elle exporte des milliers de produits. Pour les gens qui reçoivent ces produits, il est important de savoir s’ils ont été fabriqués dans des conditions d’hygiène et de sécurité suffisantes. D’où l’importance de la liberté de l’information. A côté des contrôleurs de la douane, de certains ministères chargés de vérifier la non toxicité d’un produit par exemple, il doit y avoir des journalistes qui peuvent faire des investigations sur la manière dont on respecte les législations. Donc, si la censure existe dans un pays, elle affecte le monde entier. Si on censure quelque part, on censure partout ! Un autre exemple : le conflit en Syrie. Si on empêche les journalistes d’y aller, le reste de la population mondiale pourra difficilement savoir ce qu’on pourrait faire pour intervenir et sauver des civils. Le rapport de cette année montre que tout est interconnecté. Voilà pourquoi il ne faut pas seulement se préoccuper de la liberté d’expression chez nous, il faut s’intéresser aussi à ce qui se passe dans les autres pays. 

 

Pourquoi la liberté de la presse est-elle si importante ? Pourquoi vous paraît-elle primordiale par rapport aux autres formes de liberté ? 

 

C’est en premier lieu un peu la mère de toutes les libertés. Pour pouvoir faire progresser les autres droits, droits sociaux, droits de l’enfant, de la femme, etc, une presse libre est indispensable. On connaît peu de pays où ces droits ont progressé si personne n’a pu relayer en toute liberté les revendications de ceux qui voulaient davantage de justice. Quel est le rôle de la presse ? Fournir des informations vérifiées, diversifiées et des opinions plurielles qui permettent aux citoyens d’être des acteurs dans la société.

Deuxièmement, la liberté de la presse est tellement importante qu’on la cite comme un contre-pouvoir, un pouvoir qui surveille les autres pouvoirs. C’est fondamental, parce que dans la société telle qu’elle est, les pouvoirs ont tendance à accroître naturellement leur emprise et donc s’ils n’ont pas en face d’eux de véritables contre-pouvoirs, on aboutit très vite à des formes d’autoritarisme, d’arbitraire et on enlève finalement aux citoyens des droits qui leur appartiennent. Cela dit, moi, je défends la liberté de la presse par principe. Même si elle ne servait à rien, je la défendrais quand même !

 

On dispose aujourd’hui de nouvelles technologies, l’internet, les blogs , les réseaux sociaux, dans le cas du printemps arabe, par exemple, ces nouveaux moyens de communication ont joué un rôle important. Changent-ils complètement la donne ? Améliorent-ils sensiblement la situation, ou faut-ils nuancer ?  

 

La prolifération des nouvelles technologies et la présence de « faiseurs d’informations » sur les réseaux sociaux ont permis d’avoir des informations sur des sujets qui auraient échappé à la presse classique et de donner la parole à des gens qu’on n’entendait pas avant. Donc c’est positif. Certaines de ces informations ont d’ailleurs été relayées très souvent par les grands médias. Dans certains pays autoritaires, les grands médias ont été amenés à -ou ont pu- évoquer des sujets qu’ils connaissaient, mais dont ils n’osaient pas parler avant qu’ils ne soient repris sur Facebook. Donc je pense que les nouvelles technologies sont des outils extraordinaires à la fois pour l’information et pour la démocratisation.

Par ailleurs, il y a un autre aspect qui est évidemment plus perturbant . Les états autoritaires utilisent eux aussi les nouvelles technologies, mais dans un but tout différent. Par exemple, en Iran, les informations sur les manifestants étaient nombreuses, ce qui a permis au pouvoir d’identifier très rapidement qui envoyait quoi, et donc, de faire immédiatement la cartographie de la dissidence. L’un des responsables de la sécurité a d’ailleurs affirmé qu’il avait pu faire en trois semaines ce qu’il aurait dû faire en trois ans ! (Je cite de mémoire) En utilisant des moyens technologiques très souvent fournis par des firmes occidentales ou en demandant aux entreprises de télécommunications de lui fournir les données, il a pu repérer les opposants. C’est un élément important dont il faut tenir compte et nous, nous travaillons pour pouvoir fournir aux militants des droits de l’homme et aux journalistes indépendants les technologies ou les formations qui leur permettent d’éviter d’être repérés quand ils cherchent à faire passer l’info.

Autre point qu’il faut relever, cette prolifération d’informations et de nouveaux acteurs a des conséquences sur le travail des journalistes. Les manipulateurs et les désinformateurs ne sont pas rares. Les journalistes doivent donc faire preuve de compétence. Ils doivent maîtriser l’information massive qu’ils reçoivent, savoir d’où elle vient, la juger, la recouper avant de la rendre publique, sans se laisser guider par les mouvements de foule médiatiques, si j’ose dire. Je crois que l’explosion des nouvelles technologies de l’information , n’éliminent pas les journalistes, mais elles les rendent beaucoup plus importants ! 

 

A l’heure actuelle , on demande aux journalistes d’aller de plus en plus vite, d’être le premier sur la balle comme on dit. Ces deux impératifs, la vérification et la rapidité sont-ils compatibles ?  

 

Je pense que toutes les professions doivent réfléchir à la manière dont elles intègrent les nouvelles technologies. Les journalistes sont tentés évidemment d’utiliser ce qui est la plus évident dans ces nouvelles technologies, et notamment la rapidité Mais je crois qu’ils doivent réfléchir à leur responsabilité par rapport à cette rapidité. Leur rôle n’est d’être les premiers à sortir une information, ils doivent être les premiers à sortir une info qui soit vérifiée et remise dans son contexte. C’est d’autant plus important qu’à l’heure actuelle les informations circulent partout dans le monde et à tous les niveaux .

Jean-Paul Marthoz signe le chapitre consacré aux « lézardes qui craquellent la façade respectable de l’Union européenne » . Ce sera l’objet d’un prochain article.

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