COMMENTAIRES A PROPOS DU RAPPORT 2011 DU COMITE DE PROTECTION DES JOURNALISTES (2)

Voici, comme promis, la suite de l’entretien que j’ai eu avec un des auteurs de ce rapport, le Belge Jean-Paul Marthoz, journaliste, écrivain, chroniqueur au Journal Le soir et professeur de journalisme.   

Jean-Paul Marthoz, le chapitre que vous avez signé porte sur les « lézardes qui craquellent la façade respectable de l’Union européenne ». Pensez-vous que le fossé se creuse entre les "champions" de la liberté de la presse et les autres ? 

 

Dans les pays traditionnellement en pointe en matière de liberté de la presse, les pays scandinaves, par exemple, l’état respecte l’indépendance des médias publics et des législations permettent de protéger la pluralité des médias ou d’éviter une concentration excessive. Dans d’autres, on assiste à des phénomènes de natures différentes, mais qui portent atteinte à la liberté de la presse. C’est soit, comme en France, une intrusion des pouvoirs d’Etat dans les médias de service public, et d’une certaine manière aussi, une proximité trop grande du pouvoir avec des médias privés. C’est soit, comme en Italie, sous Berlusconi, la concentration des médias dans l’audiovisuel, une véritable caricature, qui remet vraiment en cause la pluralité de l’information. Or, cette pluralité de l’information fait partie de la liberté de la presse. Berlusconi possédait, en effet, la plus grande partie des chaînes de télévision privées et, comme président du gouvernement, il contrôlait deux ou trois chaînes de la télévision publique. Ensuite, dans cette Europe à 27, certains pays ex-communistes éprouvent des difficultés à comprendre ce qu’est une presse indépendante. Les médias d’état qui étaient très forts ont été transformés en médias publics mais qui restent très proches du pouvoir et les médias privés ont une culture de presse déplorable. Ajoutons que dans certains pays, des milieux affairistes voire mafieux, sont à la tête d’empires médiatiques.

 

Puis, il y a la Hongrie, avec un gouvernement qui, sans complexe, parce qu’il est appuyé par une majorité de l’ opinion publique, décide non seulement d’imposer une nouvelle loi qui a des conséquences énormes sur la liberté de la presse et sur la pluralité des médias, mais qui, en même temps, impose une constitution nationaliste, très restrictive, moralisatrice comme on n’en fait plus.

Or, la Hongrie est membre de l’Union européenne. Comment se fait-il qu’on ait pu voir apparaître au sein d’une Europe dite démocratique un parti qui impose de telles restrictions aux libertés et une nouvelle constitution qui viole des principes de la charte des droits fondamentaux et du traité de Lisbonne, et qui, plus encore, bafoue ce qui est la philosophie de l’Europe. Ce qui est frappant, c’est qu’il a fallu un temps incroyable pour que la commissaire en charge de la société numérique, Nelly Kroes, dépasse les critiques techniques pour oser des critiques qui portent sur les valeurs européennes. Brusquement, ces dernières semaines, la commission européenne a fait monter la pression, et c’est dû notamment à la mobilisation d’une grande partie du Parlement européen. Malheureusement, le plus grand groupe politique au sein du Parlement, le parti populaire européen, dont est membre le parti au pouvoir en Hongrie, répète ce qu’il a fait à l’égard de Berlusconi et n’ose pas rappeler à l’ordre l’un de ses membres.

Les valeurs de liberté de la presse, pourtant, ne sont pas des valeurs partisanes, ce sont des valeurs partagées, on l’espère, par l’ensemble des forces politiques européennes, dont les démocrates chrétiens ou les conservateurs modérés qui constituent le PPE. Et c’est pour cela que je ne comprends pas l’attitude du CDH ou du CD&V. Ils auraient pu ruer dans les brancards ! 

 

 

Y a -t-il d’autres exemples en Europe qui vous paraissent perturbants à l’heure actuelle ? 

 

Dans le rapport, je cite une série de questions qui apparaissent de temps à autre en Europe, et notamment, la question de la protection des sources. On a vu en France par exemple, à l’occasion de l’affaire Bettencourt, que le pouvoir ne semble pas comprendre l’impérieuse nécessité de respecter la confidentialité des sources. Or, il ne s’agit pas d’une affaire qui met en cause la sécurité vitale de la France, mais d’un scandale politique, qui n’a aucune importance, si j’ose dire, sauf pour le président ! La législation est pourtant claire. Les sources sont protégées et les seules exceptions à cette règle ne sont envisagées que pour des cas où l’on pourrait empêcher un crime ou des risques graves pour des personnes ou la société. La France est pourtant un pays où la liberté de presse est grande par ailleurs, il y a Charlie Hebdo, il y a Minute, mais en même temps, l’Etat semble vouloir intervenir pour contrôler ou, à tout le moins, cadrer les médias. Il est donc extrêmement important que tous les journalistes se battent, quelle que soit l’identité politique de leur journal !

Un autre exemple, c’est la réaction des autorités britanniques après les émeutes urbaines de l’été dernier. Elles ont voulu tout-de-suite « fliquer » la circulation de l’information, comme si celle-ci était l’élément principal des troubles. Les réseaux sociaux ont servi peut-être aux casseurs, encore faut-il vraiment le prouver, mais ils ont servi aussi à l’information légitime, ils ont servi aux services d’ambulance ou à ceux qui voulaient aider. Ils ont même servi aux gens qui se sentaient menacés et qui ont communiqué entre eux. C’est donc un très mauvais réflexe de couper l’information. 

 

 

Vous ne parlez pas du tout de la Belgique dans le rapport. Cela signifie-t-il que chez nous, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? 

 

En fait, la Belgique est un des pays les mieux classés en matière de liberté de la presse. Il y a certainement un certain nombre de choses qui ne vont pas bien, mais, en gros, aux termes des critères qui ont été choisis pour notre rapport, la Belgique est plutôt « du bon côté des voies ». La nouvelle loi sur la liberté des sources a certainement été un élément très positif. Cela dit, il y a un débat en cours sur la relation entre le pouvoir judiciaire et la presse. Il est clair que si la Belgique s’aventurait dans des voies susceptibles de restreindre la liberté de la presse, on en parlerait certainement dans un prochain rapport ! 

 

Si ces questions vous intéressent, voici l’adresse du blog de Jean-Paul Marthoz : www.blog.lesoir/lalibertesinonrien

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