ENTRETIEN AVEC MICHEL FOUCHER

9 octobre 2014

Michel Foucher est géographe et diplomate, professeur à l’Ecole normale supérieure et à l’Institut des hautes études de défense nationale à Paris. Ses principaux travaux portent sur les questions d’Etats et de frontières. Invité par Amnesty international, il a donné hier une conférence portant sur les murs-frontières dans le monde, au Botanique à Bruxelles où se tient en ce moment une exposition de photos de Gaël Turine sur le mur qui sépare l’Inde du Bangladesh. Michel Foucher a bien voulu répondre à mes questions.

Pourquoi avez-vous consacré une grande partie de vos travaux à la problématique des frontières alors que nous vivons dans un monde plus fluide qu’avant et où l’économie est globalisée ?

La vie internationale ne se réduit pas à l’économie dans un monde supposément plat. Je me suis intéressé à ces questions parce que d’une part, je m’intéresse à la géographie politique et donc, je considère que c’est l’objet géopolitique par excellence ? Ces découpages de l’espace qu’on étudie en géographie, c’est structurant. Deuxièmement, j’avais d’une certaine façon anticipé que ces questions seraient devant nous même si dans le cas de la construction européenne, on était entré dans un processus d’atténuation des fonctions de barrière de certaines frontières. Mais j’ai toujours considéré que l’évolution dans l’Union européenne n’était pas représentative de l’évolution dans l’ensemble du monde.

La liberté de circulation au sein de l’espace Schengen est une exception au niveau mondial ?

Une exception qui associe autant d’états. On ne voit pas ça en Asie du Sud-Est, on ne voit pas ça en Europe orientale autour de la Russie, on ne voit pas ça en Afrique australe et donc il y a un peu une exception européenne à ce point de vue-là. Elle est positive, bien sûr.

La conférence portait sur les murs, barrières ou clôtures frontières. Pourtant, c’est marginal.

C’est marginal en termes de kilométrage : 3 ou 4% du total des frontières terrestres mondiales, mais pas en termes de localisation. On trouve des murs entre les Etats-Unis et le Mexique, entre Israël et la Palestine, en Corée, autour de l’Inde, etc. De plus, ils sont par définition souvent construits dans des zones peuplées ou des zones de franchissement et c’est un processus qui, contre toute attente, tend à se développer, comme si c’était une technique qu’on maîtrisait maintenant. En même temps, il s’agit un peu d’une gesticulation pour montrer qu’on est en charge des questions de sécurité sur ce que j’appelle la scène frontalière.

Vous insistez sur le fait que la décision de construire ces murs est prise de manière unilatérale.

Elle est toujours unilatérale. D’ailleurs souvent, on ne les construit pas sur la ligne elle-même mais un peu à l’écart sur son propre territoire, soit pour transformer une ligne provisoire en ligne définitive, soit comme dispositif anti-migratoire ou dans une situation de post-conflit.

Vous avez établi une typologie de ce que vous appelez la « barriérisation » et vous distinguez quatre catégories de murs. Il y a d’abord ceux qui sont construits dans des territoires disputés.

C’est le cas notamment entre Israël et la Palestine , au Sahara occidentale et au Cachemire où les murs, du côté indien, se sont généralisés.

Deuxième catégorie : les territoires non disputés mais où il y a toujours des tensions. On peut évoquer notamment l’Inde et le Bangladesh.

C’est un dispositif sécuritaire contre les migrations bengalis et contre les infiltrations de groupes armés. Il y a aussi le cas tout à fait fascinant à étudier, les 21 kilomètres de peacelines à Belfast en Irlande du nord, avec un tiers de nouvelles constructions depuis 16 ans, depuis les fameux accords de paix du vendredi saint. Cela se passe en Europe et cela traduit la peur de l’autre dans des communautés locales où la dimension identitaire a été instrumentalisée par des mouvements , des groupes politiques, des dirigeants politiques et où des gens vivent toujours dans la peur et la souffrance de ce qui s’est passé avant.

Troisième catégorie : les barrières construites après un conflit comme à Chypre, par exemple.

Oui, à Chypre, les Nations Unies patrouillent le long d’une ligne de cessez-le-feu. Il n’y a pas de réunification en vue, le plan de Kofi Annan a été refusé par la partie grecque. Il y a des divergences d’évolution, il y a des petits arrangements , il y a quand même des passages du nord vers le sud puis, de temps en temps, des gens expulsés du nord vont visiter leur région d’origine.

Pourquoi ce conflit n’a-t-il jamais été résolu ?

Il y a trop de parties en présence, la Turquie, la Grèce continentale et le Royaume-Uni et il y a trop d’intérêts en jeu. Là aussi je pense qu’il y a un peu la peur . Les colons turcs d’Anatolie ont peur d’être expulsés. L’armée turque y trouve une raison d’être avec l’affaire kurde. Chypre sud est entré dans l’Union européenne sans avoir eu besoin de régler le problème, puisqu’on l’a laissé entrer sans exiger aucune condition, donc il n’y a pas eu de pression. C’est un sujet qui n’intéresse personne.

Pourquoi l’Union européenne ne l’a-t-elle pas imposé ?

Parce que les états de l’Union européenne avait intérêt à sauvegarder l’élargissement à l’Europe centrale et ils ne voulaient pas qu’Athènes bloque cet élargissement.

Dernière catégorie : les barrières anti-migratoires.

C’est le cas entre le Mexique et les Etats Unis. C’est aussi le cas entre l’Inde et le Bangladesh, et c’est un cas nouveau puisque cela oppose deux pays du sud, deux pays également pauvres même si l’évolution est plus importante en Inde. Il y a aussi les enclaves espagnoles, les petits murs grec et bulgare en face de la Turquie qui n’a pas de politique de contrôle migratoire. Là il s’agit clairement d’opposition nord-sud, d’opposition de développement. Il y a aussi des barrières entre les deux Bengale pour éviter un excès de migration vers Calcutta. Mais les effets sont limités. On voit que si l’on bloque quelque part et si l’on ferme les passages terrestres, il y a des possibilités de passage à travers la Méditerranée, par exemple, aux risques et périls de ceux qui passent.

Cela dit, ces clôtures , ces barrières ou ces murs ne sont jamais étanches.

En fait, il ne s’agit pas de fermer complètement, il s’agit de filtrer les passages. C’est ce qui se passe entre les Etats- Unis et le Mexique et même entre Israël et la Palestine puisqu’il y a 99 points de passage.

Or, la mobilité est un droit.

Oui, sauf que dans des contextes où vous avez des risques de sécurité comme au Proche-Orient ou dans des contextes où il y a une pression migratoire très forte, il y a des soucis légitimes des pays d’accueil. Donc, il faut trouver des politiques qui gèrent l’immigration à travers des stratégies de mobilité pour faciliter la circulation. C’est une question qui est devant nous en Europe.

Ces barrières sont-elles efficaces ?

Ces barrières ont pu être efficaces dans le cas des incursions armées. C’est prouvé au Cachemire, c’est prouvé en Israël. De plus, elles diminuent les flux migratoires illégaux, elles les rendent plus compliqués, plus coûteux et plus risqués, mais c’est une réponse partielle à un défit considérable qui est celui de l’augmentation de la population et de la circulation des habitants. Il y a quand même plus de 3% de la population du monde qui vit en dehors de son pays d’origine, soit 200 millions de personnes.

Ces barrières coûtent très cher également.

Elles coûtent très cher surtout quand elle sont sophistiquées, mais c’est aussi un débouché, c’est aussi un marché pour les industries. Il y a un marché de la sécurité et il s’exporte. Les entreprises israéliennes sont très actives aux Etats-Unis, en Arizona.

Pensez-vous que ces barrières pourront un jour disparaître ?

On n’en prend pas le chemin !

Vous n’êtes pas optimiste !

Non.

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