ON NE JOUE PAS AVEC LA NOURRITURE

18 juin 2013

Ce matin à 10 heures devant le siège central de BNP Paribas Fortis à Bruxelles, une dizaine de personnes jouent au football avec, en guise de ballon, un pain. La scène est provocante et ce n’est pas par hasard : elle a été orchestrée par le CNCD-11.11.11, SOS Faim, Oxfam Solidarité, le Réseau Financement Alternatif et Fairfin à l’occasion du lancement d’un rapport sur « La responsabilité des institutions financières belges dans la spéculation sur l’alimentation ». Les joueurs sont censés représenter des banquiers soucieux de se détendre parce que « acheter et revendre des produits dérivés sur les marchés agricoles, c’est stressant », explique l’un d’entre eux. « Tous les coups sont permis. L’important, c’est de gagner », rappelle l’arbitre, Stéphane Desgain, du CNCD-11.11.11.

Pour ce rapport, des experts ont passé au crible les données de dix établissements bancaires établis en Belgique, du moins celles qui sont accessibles au public. Résultat : six d’entre eux spéculent sur les matières premières en général, le gaz, le pétrole, les minerais, mais aussi, mieux vaut le savoir, sur la nourriture. Cela représente des montants dix fois supérieurs à l’aide belge destinée à lutter contre la faim et au développement de l’agriculture. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg, explique Stéphane Desgain. « Ces fonds ne représentent que 20% des activités financières qui spéculent sur les produits agricoles. Les banques ne parlent pas des 80% restants. Nous demandons aux pouvoirs publics de leur imposer plus de transparence pour que ce type d’activités puisse être exclus. »

Cette spéculation a des effets pervers : les cours des matières premières et des produits agricoles augmentent de manière irrationnelle, sans lien avec l’évolution de l’offre et de la demande, sans lien avec la croissance démographique ou avec le niveau des stocks, précise Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. « Cette hausse s’explique par les anticipations à court terme d’acteurs financiers. Les banques et les fonds d’investissement ne prennent pas leurs décisions en fonction des fondamentaux de l’économie réelle, mais en fonction de l’espoir de gain à court terme et ils s’imitent les uns les autres. Quand l’un d’entre eux spécule à la hausse, les autres le suivent, parce que l’action combinée de toutes ces spéculations débouche sur une augmentation des cours des produits concernés. Cela rend la vie extrêmement difficile pour les opérateurs sur les marchés physiques. Les vrais producteurs, les vrais acheteurs de matières premières, le blé, le maïs et le soja, par exemple, ne savent plus faire face à cette volatilité et à cette hausse irrationnelle. »

Les premières victimes, ce sont les pays pauvres qui importent une grande partie de leurs aliments. Comment une famille qui consacre 80% de ses revenus à l’achat de nourriture pourrait-elle faire face à un telle hausse dans des pays où les gouvernements ne sont pas en mesure de subsidier cet achat ? L’impact de la spéculation a donc des effets dramatiques pour des populations déjà vulnérables et vous et moi sommes directement concernés. « Bien entendu, la plupart des épargnants belges n’achètent pas ces produits financiers directement, mais l’argent qu’ils déposent sur leur compte d’épargne peut servir à alimenter des fonds d’investissement qui spéculent sur les matières premières agricoles. Chacun doit poser la question à sa banque pour savoir ce qu’elle fait avec son argent. »

A nous donc de réagir. C’est possible via le site www.onnejouepasaveclanourriture.org. Cela peut être efficace. En France et en Allemagne, notamment, certaines banques ont revu leurs fonds les plus spéculatifs sous la pression de la société civile.

Les ONG ont interrogé les six banques concernées et les réactions ont été diverses, comme l’explique Virginie Pissoort, de SOS Faim. « Je dirais qu’il y a une tendance à minimiser et à considérer que finalement, sur l’échiquier mondial, leur responsabilité est mineure parce que ces fonds ne représentent qu’une toute petite partie des milliards d’euros investis. On ne peut pas dire qu’à l’heure actuelle, nos rencontres avec ces banques ont permis de stopper le phénomène et c’est pour cela que nous souhaitons que les citoyens se mobilisent à nos côtés. »

Les ONG demandent aux banques de renoncer à ce type d’investissement. Elles insistent aussi sur le rôle que devraient jouer les responsables politiques et là, c’est la déception. Elles ont évoqué la question avec les deux derniers ministres des finances et cela n’a rien donné et, la semaine passée, la commission des finances de la Chambre a adopté une résolution sur la spéculation alimentaire qui a été vidée de sa substance. En fait, elle ne s’attaque qu’aux spéculations illicites. Or, celles qui ont fait l’objet du rapport sont légales, mais elles n’en sont pas moins nocives. Cette résolution doit être votée jeudi en séance plénière. Autre rendez-vous important : vendredi, les ministres européens des finances doivent adopter une directive sur les instruments financiers dont un article concerne les matières agricoles. Le texte est jugé trop faible par les ONG qui sont fermement décidées à maintenir la pression sur le Parlement européen.

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