PORTRAIT D’UN TUTEUR DE MENA

On se souvient de la petite Tabitha, cette jeune congolaise de cinq ans qui, après avoir été détenue durant deux mois au centre 127, a été renvoyée au Congo, sans accompagnement et sans accueil à son arrivée. C’est suite à cette affaire tristement célèbre, pour laquelle la Belgique a d’ailleurs été lourdement condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, que le service des tutelles des MENA a été créé. On compte aujourd’hui 109 tuteurs néerlandophones et 95 tuteurs francophones, Claude Fonteyne est l’un d’eux depuis cinq ans. C’est au lendemain de sa mise à la retraite qu’il a décidé de s’engager dans cette voie et ce n’est pas par hasard. A la fin de ses études, il a été chargé par le service social de son université de l’accueil des étudiants étrangers. Un premier job qui lui permet de rencontrer des jeunes demandeurs d’asile en provenance d’Espagne et du Portugal, deux pays sous dictature fasciste à l’époque. Il fera ensuite toute sa carrière dans le secteur associatif. A 65 ans, il aurait pu se contenter de cultiver son jardin, mais comme il le dit avec humour : « J’aurais dû acheter les parcelles de mes voisins pour avoir assez de travail ! » Le travail ne manque aujourd’hui, il assure en effet la tutelle d’une bonne trentaine de MENA. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas fait ce choix pour s’enrichir. Le tuteur reçoit en effet une compensation annuelle d’un peu plus de 500 euros par tutelle.

La mission d’un tuteur est définie par la loi : elle vise à défendre les intérêt du MENA. Le tuteur doit notamment assister le mineur dans toutes les procédures et participer à tous les interrogatoires en coopération avec l’avocat désigné. Il doit aussi veiller au respect des lois en matière d’accès au territoire, de séjour, etc., veiller à ce que le mineur aille à l’école, reçoive un soutien psychologique, bénéficie des soins nécessaires, dispose d’un hébergement adéquat et reçoive de l’aide des instances publiques. Il doit enfin gérer les biens du mineur en bon père de famille, selon la formule consacrée. Bref, son rôle n’est pas différent de celui d’un tuteur désigné par le juge de paix, et il exerce à l’égard du MENA la même autorité parentale que celle qu’il exerce sur ses propres enfants avec, il est vrai, des difficultés spécifiques. « Si mon fils me demande l’autorisation d’aller passer le week-end chez un de ses copains, cela ne pose pas de problème, on connaît son copain et on connaît ses parents. Si c’est un jeune MENA, je suis un peu plus prudent. Je lui demande, au minimum, chez qui il va. Je lui demande aussi de me laisser une adresse et un numéro de téléphone. » 

En 2008, Claude Fonteyne a créé « A&A, pour Aide et assistance aux MENA et à leurs tuteurs ». But de cette association : permettre aux tuteurs et aux tutrices d’échanger des informations, de faire part de leurs expériences, de confronter leurs points de vue et de s’entraider pour trouver des solutions durables pour leurs pupilles. Car les problèmes ne manquent pas. Il y a la crise de l’accueil, dont j’ai déjà parlé. Selon la secrétaire d’état à l’asile et à la migration, Maggie De Block, le nombre de signalements de MENA au service des tutelles a connu une hausse importante : de 2.510 en 2010 à 3.258 en 2011. Elle estime également que l’accueil des MENA non demandeurs d’asile relève des communautés et que c’est au secteur de l’aide à la jeunesse de prendre le relais. Une guerre de compétences dont les MENA font les frais. En attendant, les centres d’accueil de Fedasil sont saturés. « Il n’y a pas si longtemps, le centre de Florennes accueillait 25 pupilles, leur nombre a presque doublé, mais le personnel d’accompagnement n’a pas varié : deux assistantes sociales et huit éducateurs. » 

La majorité des pupilles de Claude Fonteyne sont des Afghans qui demandent l’asile en Belgique . Il y a aussi quelques Maghrébins qui ne demandent pas l’asile, mais tous ont besoin d’un soutien. Un tiers d’entre eux rencontrent en tout cas des problèmes plus ou moins graves. « Il y a malheureusement ceux qui sont arrêtés pour des délits. Ils sont très souvent en situation illégale. Or, un jeune illégal qui vole une pomme dans un supermarché a neuf chances sur dix de se retrouver le soir même à Saint-Hubert. S’il avait été autochtone, il s’en serait probablement tiré avec une sévère admonestation. » Autre problème que Claude Fonteyne est appelé à résoudre : la scolarité des MENA. Certains d’entre eux sont analphabètes, beaucoup ne maîtrisent pas le français, tous doivent passer par une classe passerelle. « Les jeunes qui arrivent aujourd’hui devront attendre jusqu’en septembre pour être scolarisés, parce que les classes passerelles affichent « complet ». J’ai rencontré dernièrement le directeur de l’Institut technique de Namur. Il m’a dit que 27 MENA étaient sur une liste d’attente, de quoi ouvrir une quatrième classe passerelle. » Une source de soucis pour Caude Fonteyne qui regrette de devoir délaisser les MENA qui ne posent pas de problèmes. « On n’a plus le temps de s’occuper de ceux qui vont à l’école, qui sont polis avec leur éducateurs et qui ne provoquent pas de bagarre. C’est dommage ! »  

Aujourd’hui, on le sait, les tuteurs sont trop peu nombreux et Claude Fonteyne ne mâche pas ses mots. « On prend un peu tout le monde et n’importe qui. Je suis étonné de voir qu’on n’accorde pas plus d’attention au choix de gens qui font un travail social, même s’ils n’en ont pas le titre. » Et de plaider en faveur d’un recrutement qui tienne compte de la formation et de l’expérience professionnelle. Quand je lui fais remarquer qu’avec des critères plus précis, les tuteurs seraient encore moins nombreux, il me répond : « La reconnaissance d’une fonction se mesure au prix qu’on veut payer pour les gens qui l’exercent ».  

Une fonction capitale en effet. N’oublions pas qu’avant d’arriver en Belgique, les MENA ont parcouru parfois des milliers de kilomètres et qu’ils ont dû faire face à des difficultés énormes qu’en principe aucun mineur ne devrait rencontrer. A l’Etat d’en tenir compte en les accueillant dignement, comme des enfants qu’ils sont encore.

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