UN NOUVEL OUTIL POUR ENSEIGNER L’HISTOIRE

UN NOUVEL OUTIL POUR ENSEIGNER L’HISTOIRE

19 mai 2013

Enfin un manuel qui reflète le rôle réel qu’ont joué les femmes dans l’histoire et qui montre une réalité trop souvent occultée dans les livres même récents : femmes et hommes ont, ensemble, construit la société dans laquelle ils vivent. Son titre : « Femmes et hommes dans l’histoire : un passé commun ». J’ai rencontré une des chevilles ouvrières de ce projet : Eliane Gubin, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, coprésidente du Centre d’archives pour l’histoire des femmes, et qui a consacré toute sa carrière à l’étude de l’histoire des femmes.

Pourquoi ce manuel est-il indispensable ?

Eliane Gubin : On sait, on l’a démontré, que l’histoire marche sur une jambe, c’est-à-dire que la vision de la société qu’elle donne concerne principalement les hommes. C’est un constat qui a été fait il y a plus de 30 ans déjà dans tous les pays européens et depuis, il y a eu énormément d’études à ce propos. On a suggéré des pistes pour y remédier et on s’aperçoit que 30 ans plus tard, on est toujours au même point . Certes, l’enseignement de l’histoire a considérablement changé, il s’est modernisé, il a intégré toute une série de problématiques, les luttes sociales, le mouvement ouvrier et la colonisation, par exemple, mais, curieusement, les problèmes de relations hommes- femmes sont toujours passés à la trappe.

Et les femmes sont aujourd’hui encore cantonnées dans des rôles stéréotypés.

On reproduit souvent une iconographie connue qui ne donne pas du tout l’image de la place réelle des femmes et des hommes et c’est aberrant ! C’est comme si les femmes restaient nécessairement au coin du feu en tricotant, figées dans une sorte de nature qui les définit complètement, sans prendre part à tous les grands événements, y compris les guerres, les révolutions, les modifications du processus de travail, etc., comme si vraiment l’évolution historique ne concernait que les hommes.

D’où cet ouvrage. Comment avez-vous travaillé ?

Cet ouvrage est évidemment la poursuite de ma carrière. Mais il faut dire aussi que l’histoire des femmes elle-même a évolué. Il a fallu d’abord ne s’occuper que des femmes. Comme elles étaient absentes, on s’est d’abord demandé si elles avaient fait quelque chose. « L’histoire des femmes est-elle possible ? », c’est la première question que s’est posée Michèle Perron, l’initiatrice de l’histoire des femmes en France. On s’est ensuite penché sur ce qu’elles avaient fait. On a donc fait une histoire supplétive, c’est à dire qu’on a fait un petit peu ce qui existait, mais à l’envers. Il faut à présent mixer les deux , présenter un passé conforme à la réalité, où les hommes et les femmes sont côte à côte avec des convergences, des divergences ou des oppositions et montrer comment les choses ont véritablement évolué dans un société bisexuée.

Mais avec un constat également, c’est que les inégalités persistent envers et contre tout !

Le problème, c’est que les inégalités sont idéologiques. Certains vous diront qu’il ne faut pas nier la biologie et qu’il y a des différences. Bien sûr, il y a des différences, mais elles ne doivent à aucun moment impliquer une hiérarchie des droits et une infériorisation de l’un par rapport à l’autre. Ce n’est pas nier les différences de dire qu’il faut l’égalité entre les hommes et les femmes ! Malheureusement, tous ces préjugés qui font partie de ce qu’on appelle globalement la culture se retrouvent encore et toujours dans l’essentiel des manuels et cela entretient l’idée que dans la société, il y a une place pour les femmes, une place pour les hommes et qu’elles sont antagonistes. On fait le même constat dans la littérature pour la jeunesse et dans la publicité.

Deux études récentes ont effectivement montré que les préjugés sexistes pullulaient dans des manuels scolaires récents, comme si le monde n’avait pas évolué depuis le XIX° siècle.

Oui, et je crains même qu’il y ait un recul par rapport aux années précédentes. Nous sommes dans une période de très grande crise économique et l’histoire nous a montré que les périodes de crise économique sont toujours des périodes de repli identitaire, de repli sur la famille , de repli général, et que ce n’est pas favorable évidemment à l’idée d’une égalité, puisque la crise exacerbe au contraire les compétitivités et les divisions.

Pourtant, pas mal de jeunes femmes pensent aujourd’hui que le combat des féministes est démodé.

C’est vrai et c’est dû au fait que dans les livres d’histoire, on n’a jamais parlé de ces combats . C’est quand même étonnant que le féminisme, un mouvement social important qui s’est développé sur plus d’un siècle, soit toujours considéré comme quelque chose de « riquiqui ». Quand vous parlez du féminisme, on vous écoute avec un petit sourire aux lèvres qu’on n’aurait pas à propos du syndicalisme, par exemple. Les préjugés contre les revendications des femmes restent nombreux ! C’est la raison pour laquelle l’histoire doit montrer ce que le féminisme a permis. Elle doit aussi montrer que le féminisme n’est pas l’apanage des femmes. Il y a toujours eu des hommes qui ont prêché pour plus d’égalités. On cite Condorcet, mais il y en a eu beaucoup d’autres, dans les mouvements pacifistes, notamment, où les hommes se sont rendus compte qu’il avaient d’extraordinairement bonnes alliées. Et c’est ce message que l’on doit faire passer dans les manuels actuels.

L’ouvrage « Femmes et hommes dans l’histoire : un passé commun » vient de sortir de presse. A qui est-il destiné ?

Il est destiné aux enseignants et aux élèves des hautes écoles pédagogiques. Ils sont souvent démunis. Ils n’ont pas été formés dans cette perspective, ils ne connaissent pas nécessairement les ressources qui sont disponibles et ils n’ont pas non plus le temps de lire tout ce qu’on a écrit sur l’histoire des femmes. Notre manuel leur donne les clés pour intégrer ces notions dans leurs cours. Il montre qu’un autre histoire est possible et qu’elle s’insère sans difficultés dans les programmes et méthodes définis par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ces programmes n’obligent pas à parler des femmes, mais ils ne l’empêchent pas non plus ! Prenons l’exemple du moyen âge. La plupart des manuels parlent des moines, mais pas des moniales. Elles étaient pourtant aussi nombreuses que les moines, si pas plus. Elles détenaient des secteurs fondamentaux : les soins et l’éducation des filles, par exemple, et elles jouaient un rôle important sur le plan économique. Les abbayes de femmes étaient aussi riches que celles des hommes, elles possédaient des hectares de terrain mis à la disposition de maraîchers, etc. Elles ont donc joué un rôle identique. On peut dire que c’est une histoire en miroir.

Votre livre porte sur l’histoire de l’Antiquité et du moyen âge. Y aura-t-il une suite ?

On espère évidemment pouvoir continuer jusqu’à l’époque actuelle et aborder des questions qui deviennent de plus en plus sensibles. Les préjugés reviennent en force et on ne peut pas leur laisser prendre le dessus.

Vous avez consacré toute votre carrière à l’histoire des femmes. Quel est le bilan que vous tirez aujourd’hui ?

On a fait de gros progrès. On a obtenu une égalité formelle : pratiquement, la loi couvre tous les domaines, mais il y a un fossé entre l’égalité formelle et l’égalité réelle. Un fossé qu’il faut essayer de réduire.

« Femmes et hommes dans l’histoire : un passé commun », un manuel de Claudine Marissal, en collaboration avec Eliane Gubin, Catherine Jacques et Anne Morelli, édition Labor Education.

Une version pdf en couleurs est disponible dur le site du Carhif www.avg.carhif.be et sur le site de l’Egalité des chances du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles www.egalite.cfwb.be

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