L’homme qui voulait sauver son assassin

Rima Elkouri La Presse

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C’était vendredi. Il pleuvait sur Dallas. Rais Bhuiyan travaillait à la station-service. Il le faisait pour aider un ami qui l’avait convaincu, quatre mois plus tôt, de quitter la vie trop chère de New York pour venir vivre au Texas.

Originaire du Bangladesh, Rais avait immigré aux États-Unis pour parfaire ses études en génie informatique et vivre le rêve américain. Le rêve, tu parles…

Le 21 septembre 2001, vers 12h30, le rêve de Rais a volé en éclats. Un client armé est entré dans la station-service. L’homme portait une casquette de baseball, des lunettes de soleil et un bandana. Il a pointé son fusil de chasse vers le visage du commis.

Un autre hold-up, s’est dit Rais. Il s’est empressé d’ouvrir le tiroir-caisse. « Voici l’argent. SVP, prenez-le. » Mais l’homme ne regardait pas l’argent. Il regardait Rais.

« D’où viens-tu ? » a demandé l’homme. Rais, terrorisé, a trouvé la question étrange. « Excusez-moi… » À peine avait-il prononcé ces mots qu’il a eu l’impression que des millions d’abeilles lui avaient assailli le côté droit du visage. Il a entendu une explosion. Il a pensé qu’il se passait quelque chose dehors. La station-service était dans un quartier dangereux de Dallas où les coups de feu n’avaient rien d’inhabituel.

Ce n’est qu’en regardant le sol qu’il a réalisé que du sang giclait de sa tête. « Oh ! My God ! Il m’a tiré dessus ! » Il a placé ses deux mains de chaque côté de son visage, avec l’impression que son cerveau pouvait à tout moment glisser par terre. Il a crié « Maman ! » très fort, comme s’il voulait qu’elle puisse l’entendre du Bangladesh. L’homme armé était encore là et le regardait. Rais s’est dit qu’il ferait mieux de faire le mort. « Je me suis effondré au sol. Après quelques secondes, l’homme à la carabine a quitté la station-service. »

Rais est allé chercher de l’aide chez le barbier voisin. Le barbier, effrayé par son visage criblé de balles, s’est sauvé. En apercevant son propre reflet dans le miroir du salon de barbier, Rais a eu un choc. « C’était comme un visage d’horreur. »

Dans l’ambulance, sur le chemin de l’hôpital, il a senti que sa dernière heure était sonnée. « Des images de ma mère, mon père, mes frères et sœurs et ma fiancée me sont apparues. Je me suis dit : Ça y est, je vais mourir. C’est la raison pour laquelle je vois leur visage pour une dernière fois. Je voyais aussi apparaître devant mes yeux des images d’un cimetière. »

De la vengeance au pardon

Malgré les 38 fragments de balle reçus en plein visage, Rais a survécu. Il a perdu la vision d’un œil. Mais autrement, rien au premier abord ne permet de deviner que cet ingénieur timide et sensible est le survivant du premier crime haineux post-11 septembre.

Sans moyens pour se payer un psy ou un médecin, il dit que sa foi l’a sauvé. Les jours, les mois, les années qui ont suivi le crime furent pénibles. « Pour le dire en un seul mot : j’étais en enfer », confie Rais. Seul dans un pays étranger. Sans assurance-maladie. Sans indemnités pour les accidents de travail. Sans salaire. Sans toit à certains moments. Son « ami » de la station-service l’a mis à la porte. Sa fiancée, estimant qu’il n’était plus « un bon parti », l’a quitté. Ses parents l’ont prié de rentrer au pays…

Bref, le rêve américain était devenu tragédie. Mais au moins, Rais avait survécu. Les deux autres immigrants sud-asiatiques qui se sont retrouvés dans la ligne de mire haineuse du tueur n’avaient pas eu cette chance. Ils sont morts sous les balles du tireur suprémaciste qui s’était donné comme mission de tuer des « Arabes » pour se venger des attentats du 11 septembre 2001.

L’assassin s’appelait Mark Stroman. Il a avoué ses crimes. Il a été condamné à mort.

Pour Rais, il y eut une longue traversée du désert où Mark Stroman était la dernière personne à qui il avait le temps de penser. Mais en 2009, au retour d’un pèlerinage à la Mecque, il se sentait comme un nouvel homme. Il est rentré au Texas avec la conviction profonde que l’exécution de Stroman n’était pas la solution. Avec l’accord des familles des deux autres victimes, il a demandé que la peine capitale soit commuée en sentence de prison à vie.

Pourquoi vouloir sauver la vie de son assassin ? Parce qu’il faut briser le cycle de la violence, me dit-il. Compassion, pardon, guérison sont ses mots d’ordre. « Je voulais dire que la haine n’est pas une réponse à la haine. La violence n’est pas une réponse à la violence. Nous pouvons guérir de ces crimes haineux dans la paix par le biais du pardon. »

Et puis, il y a une autre raison, me dit-il. « La façon dont j’ai été élevé par mes parents, dans la foi islamique. Le pardon est la meilleure décision. Dans les autres religions, que ce soit le christianisme ou le judaïsme, c’est la même chose. »

« I love you, bro »

Avec l’aide de Rick Halperin, professeur et militant des droits humains de l’université Southern Methodist à Dallas, Rais a lancé une campagne pour sauver la vie de Mark Stroman, dont l’exécution était prévue le 20 juillet 2011. Il a alerté les médias. Il a amassé 12 000 signatures. Il a rencontré des représentants de l’État pour tenter de les convaincre de ne pas tuer cet homme en son nom.

Dès lors, cette histoire de crime et châtiment a pris un tournant inattendu. « Voilà donc un musulman dévot tentant de sauver la vie d’un suprémaciste blanc, chrétien, semeur de haine, qui voulait tuer des musulmans à cause du 11 septembre, résume Rick Halperin. À la fin, le pouvoir de la foi de Rais et le pouvoir de l’amour ont transformé l’homme qui voulait l’attaquer. »

L’histoire ne s’est malheureusement pas terminée comme Rais l’aurait souhaité. Sa requête pour sauver Mark Stroman a été rejetée du revers de la main par l’État du Texas. Malgré les appels des victimes, la machine à tuer texane était en marche.

Avant d’être exécuté, Mark Stroman a écrit une lettre à Rais pour lui exprimer ses remords. Il lui a expliqué comment il avait été élevé, comment il en était arrivé à commettre ce genre de crime.

Bref, le criminel repenti était devenu une toute autre personne. « Mark Stroman a été mis à mort, mais il n’était plus le même semeur de haine suprémaciste qu’il était au moment où il a commis ses crimes », dit Rick Halperin.

Rais a tenté d’entrer en contact avec Mark Stroman dans le couloir de la mort. Il n’a réussi à lui parler que le jour de son exécution, grâce à un ami du condamné joint sur son portable. L’ami a mis le cellulaire en mode haut-parleur. Mark Stroman a pu entendre la voix de Rais pendant dix secondes. « Je voulais lui dire que, du plus profond de mon cœur, je le pardonnais. Il m’a dit : " Merci Rais pour tout ce que tu as fait. Tu es formidable. Merci beaucoup. I love you, bro." »

Au moment où le condamné à mort a dit « Je t’aime mon frère », Rais s’est mis à pleurer. « Cet homme qui, à cause de son ignorance, a essayé de me tuer il y a dix ans est en train de me dire aujourd’hui qu’il m’aime. S’il avait pu faire la même chose il y a dix ans, il serait un homme libre. »

Mark Stroman a été exécuté dans la chambre des morts de Huntsville. Avant d’être tué, sanglé à son lit de mort juste avant l’injection létale, il a dit ceci : « La haine imprègne ce monde et il faut que ça cesse. La haine cause des souffrances pour toute une vie. »

« Tu sais quoi, Rais ? ai-je dit à la fin de notre entrevue. Ton histoire est digne d’un film d’Hollywood. » Il s’est mis à rire comme un enfant timide. « J’accepte seulement si c’est Tom Cruise ou Brad Pitt qui fait mon rôle ! »

Pour Rick Halperin, pionnier de la lutte contre la peine de mort au Texas, l’histoire de rédemption et de pardon de ce jeune homme qui tente de briser la spirale de la haine est d’une puissance inouïe. « C’est la quintessence de ce que ce combat devrait être. Se rappeler le crime terrible. Aller au-delà du crime. Et tendre la main pour aimer et pardonner. »

***

« I love you Ronnie »

Rais Bhuyian n’est pas la seule victime d’acte criminel au Texas à prendre publiquement la défense d’un condamné à mort. On a vu une situation semblable en 1998, au moment de l’exécution de Karla Faye Tucker, première femme mise à mort au Texas depuis 1863. Ron Carlson, frère d’une des victimes et chrétien dévot, a demandé au gouverneur de l’époque, George Bush, la clémence pour Karla Faye Tucker. La requête du frère de la victime, tout comme celle de Rais Bhuyian, a été ignorée. La condamnée à mort a invité Ron Carlson à assister à son exécution. L’une des dernières paroles de Karla Faye Tucker : « I love you Ronnie ».

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