L’Europe en guerre contre elle-même

Au moment de la crise ukrainienne, l’Union européenne (UE) a voté un plan de soutien de 11 milliards d’euros à l’Ukraine, "à condition toutefois qu’elle signe un accord avec le FMI pour engager des réformes" (Le Monde, 7 mars 2014), tandis que les Etats-Unis, avec le soutien de l’OTAN, ont engagé des sanctions. C’est sans doute mieux que rien : en 1956 (Budapest) et 1968 (Prague), les puissances occidentales n’ont pas bronché. A ce petit jeu néanmoins, l’Ukraine s’apprête à n’être qu’une case de l’échiquier sur lequel des grands ensembles continentaux développent leur stratégie et leur cynisme. L’Europe, en particulier, semble incapable de proposer autre chose : le retour de nationalismes exacerbés et la paralysie des institutions européennes l’obligent à faire de l’austérité un nouvel axe diplomatique et à courir après une actualité sur laquelle elle a de moins en moins prise. Est-ce cela, l’Europe ?

Pour comprendre l’affaissement de l’esprit européen, il faut revenir sur un point qui est en train de s’effacer progressivement de notre mémoire collective : celui de notre rapport à la paix. Les événements du 6 juin 1944, pour importants qu’ils soient, ont à la fois magnifié et figé cette représentation du sens de la construction européenne : "L’Europe, c’est la paix". Mais on ignore que, sortie de son contexte, cette vision ne fait que perpétuer une conception très restrictive de la paix - la paix entendue comme non-usage des armes, absence de guerre. Or, cette vision est très précisément inverse à la genèse de la construction européenne, en particulier à l’histoire de la réconciliation franco-allemande. Ce qui fonde la paix n’est pas la simple cessation des hostilités, mais la reconstruction d’une culture du "commun", la défense d’un idéal de justice capable de surmonter les divisions multiples qui avaient jusqu’ici déchiré le corps social.

Car avant la paix, il y eut la justice - en particulier la justice sociale. Avant la CECA, le Marché commun et l’Union européenne, il y eut l’invention des systèmes de sécurité sociale, l’accès des femmes au droit de vote et la volonté de faire avancer les droits fondamentaux, en particulier les droits sociaux. Pour faire de l’Europe "un continent de paix", il a d’abord fallu construire une société qui prenne conscience de ses divisions profondes et entreprenne de les surmonter. Il a fallu inventer une conscience globale de soi et des autres, matérialisée dans des formes concrètes de solidarité. Il a fallu un terreau de significations et d’expériences partagées.

Ce qui menace l’Europe d’aujourd’hui n’est pas l’absence de paix, mais une paix vidée de sa substance, une paix oublieuse de justice sociale qui lui a donné naissance. Cette paix sans solidarité est à l’œuvre depuis plus d’une décennie, dès lors que - sous la présidence de J.-M. Barroso - la Commission européenne a cessé d’être une institution garante de l’idée européenne pour privilégier le marché sur les biens publics, les droits économiques sur les droits sociaux, l’austérité sur le soutien réfléchi aux Etats membres les plus vulnérables. Utilisée à temps et à contretemps, cette approche sert souvent à justifier l’immobilisme de l’UE en matière de gouvernance comme son ton faussement volontariste pour empêcher d’éventuelles "agressions extérieures". Dans les faits, elle ne parvient pas à ses fins. Elle n’est d’aucune aide face aux agressions effectives, comme en Crimée, et ne fait nullement de l’UE une puissance capable de prévenir les crises internationales - la Syrie en est une triste illustration. Elle s’accompagne, en interne, d’une poussée des discours nationalistes et d’un délitement du sentiment d’appartenance à l’UE. Que faire ?

La première tâche de tous ceux qui sont attachés à l’Europe devrait être d’engager la critique de ce discours répétitif et simpliste qui finit par faire de la paix un mot vide de sens. De la paix, il faut proposer une lecture plus complexe, plus sociologique : la paix ne fut possible que parce qu’elle fut l’expression d’un certain rapport au monde… que certaines politiques de l’UE risquent précisément de saper.

La deuxième est de comprendre à quel point la refondation d’une culture commune est directement mise à mal par des politiques d’austérité qui confondent les moyens et les fins. Au lieu d’engager la mutualisation des dettes, l’UE s’est entêtée dans une austérité contre-productive, au mépris de l’autonomie démocratique de ses membres et au risque d’accentuer davantage encore les fractures d’un continent sans projet, dont plusieurs décennies de concurrence fiscale et sociale ont affaibli les germes d’une culture commune.

La troisième est de redessiner un horizon capable de transcender, au moins partiellement, les clivages entre partis. La solidarité fut, depuis un demi-siècle, le socle de la paix. Délaissée depuis trop longtemps, elle doit redevenir son horizon. Travail de longue haleine, qui réclame des signes concrets : au-delà de l’union bancaire, une Banque centrale au service de la croissance et non l’inverse, une harmonisation fiscale et sociale progressive, la création d’un revenu de base européen. Sans oublier ce qui est sans doute l’essentiel : une politique migratoire coordonnée entre Etats membres, capable de dire aux Roms qu’ils sont partout chez eux dans l’espace européen, comme les citoyens de chaque nation, comme les plus riches et les plus pauvres.

Sur la plage de Ouistreham, François Hollande a eu raison de mettre en perspective l’événement libérateur qu’a représenté le débarquement et les crises sociales et écologiques qui déchirent le Vieux continent. Son tort fut de ne pas avoir explicité ce lien et, surtout, de ne pas avoir su créer les alliances stratégiques permettant de faire contrepoids à une gouvernance qui, sous couvert de réduction des déficits, occulte le rôle des activités spéculatives et des rapports de concurrence à l’origine de la crise.

Quant au nouveau duo qui aujourd’hui se trouve à la tête des deux plus importantes institutions de l’Union (le conservateur luxembourgeois Jean-Claude Juncker pour la Commission, le socialiste allemand Martin Schulz pour le Parlement), on attend d’eux qu’ils donnent une nouvelle impulsion à un projet politique européen adapté au XXIe siècle. De la paix à la solidarité, l’Europe doit changer de paradigme. Cette question ne concerne pas seulement les progressistes : elle conditionne le devenir de la culture européenne elle-même, autrement dit le sentiment d’appartenance des citoyens à l’UE.

Car ce n’est plus la guerre qui menace l’Europe : c’est la faiblesse des institutions et des pratiques de solidarité à l’échelle du continent qui dilue l’adhésion des citoyens au projet européen. Le paradoxe est simplement que, même sans armes, cette situation risque de générer un continent en guerre contre lui-même. Et s’il était là, le sens des élections du 25 mai dernier ?

Matthieu de Nanteuil
Article publié le 17 août 2014, dans La Libre Belgique, disponible sur : http://www.lalibre.be/debats/opinions/l-europe-en-guerre-contre-elle-meme-53f0eb3d3570667a6393e043

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