L’Europe-frontière et le « défi migratoire », par Etienne Balibar, 26 août 2015, publié dans la revue Vacarme à l’automne 2015

Devant la violence et l’obscénité des images qui nous arrivent depuis que l’afflux des réfugiés a changé de dimension cet été, on se demande : mais pourquoi Merkel parle-t-elle mieux que Hollande, et Sigmar Gabriel mieux que Manuel Valls ? Pourquoi, tout bien considéré, l’Allemagne se conduit-elle plus dignement et plus efficacement que la France, pour ne rien dire de l’Angleterre ou de la Hongrie ? Sans doute parce que, sur le long terme, l’Allemagne a un besoin d’apport migratoire que la France n’a pas (ou ne croit pas avoir). Sans doute aussi parce que, dans leur majorité, les Allemands ont tiré du fascisme et de la guerre froide des leçons que les Français n’ont toujours pas tirées de l’histoire coloniale et néocoloniale… Mais tout ceci ne fait qu’effleurer la question aujourd’hui posée sans possibilité d’échappatoire : celle du rapport que la construction (ou déconstruction) européenne entretient avec la nouvelle réalité du mouvement des populations, sous-tendue par ces catastrophes qu’engendrent le terrorisme généralisé (y compris le terrorisme d’Etat) et la mondialisation sauvage dans l’espace circumméditerranéen. Il faut donc reprendre aux données structurelles, mesurer les changements intervenus, et poser sur nouveaux frais la question de ce que le politique peut faire dans ce contexte.

Des dizaines de milliers de « migrants » - hommes, femmes et enfants - en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient (en particulier de Syrie) sont en train de déborder les systèmes de contrôle et d’accueil des pays Européens (d’abord ceux des pays riverains de la Méditerranée, puis d’autres aussi, toujours plus au Nord). Rançonnés, déportés, parqués dans des camps de transit ou abandonnés dans le no man’s land des zones portuaires et ferroviaires, parfois mitraillés ou coulés avec leur embarcation de fortune, ils meurent ou ils échouent devant telle ou telle barrière, mais ils s’obstinent, et désormais ils sont là. Qu’allons-nous en faire ? Que font les gouvernements, alors que ce ne sont plus seulement les militants d’associations de défense des droits de l’homme ou les responsables d’administrations en charge de l’enregistrement et des opérations de secours, mais certains officiels européens qui parlent de la plus grande vague de réfugiés et de la plus grande somme de malheur arrivant sur ce continent depuis la Deuxième Guerre Mondiale ? Eh bien, ils déroulent des kilomètres de barbelés. Ils envoient l’armée ou la police pour repousser chez leurs voisins ce rebut de l’humanité dont aucun ne veut, tout en annonçant des « concertations » et en appelant des solutions « pragmatiques ». Le problème, disent-ils, est « européen ». Mais quand le Président de la Commission demande aux pays membres de s’accorder sur des quotas de répartition des réfugiés en fonction de leur population et de leurs ressources, tous ou presque récusent cette proposition avec des arguments variés. L’Europe dévoile ainsi ce qu’elle est devenue, avec l’approbation ou sous la pression directe d’une partie de ses citoyens, mais contre le sentiment profond de beaucoup d’autres : une coalition d’égoïsmes rivalisant pour le trophée de la xénophobie.

Il n’est donc pas exagéré de parler d’indignité. 500 millions de « riches » Européens (très inégalement, il est vrai) ne peuvent et ne veulent pas accueillir 500 000 réfugiés (ou même dix fois plus) qui frappent à leur porte. Qui plus est, ces malheureux fuient des massacres, des guerres civiles, des régimes de tortionnaires ou des famines, dont les causes et les responsabilités sont certes multiples : mais qui oserait dire que l’Europe n’y est pour rien, sur le long terme comme par ses politiques les plus récentes, qu’il s’agisse d’alliances cyniques, d’interventions sans prévoyance, ou du flux continu de ses ventes d’armes ? Or l’indignité collective est une forme de l’autodestruction. Aller répétant que les fondements moraux de la construction européenne, son caractère distinctif (voyez à l’Est, voyez au Sud…), résident dans la promotion des droits de l’homme, et n’avoir de cesse de leur dénier toute valeur d’obligation, c’est pour une institution politique un des moyens les plus sûrs de perdre sa légitimité. Et cette indignité, comme il arrive souvent, n’est même pas compensée par quelque gain de sécurité ou d’économie. Au contraire, elle est en train de pousser lentement mais sûrement l’Union Européenne vers l’effondrement d’un « pilier » de son édifice communautaire : le système Schengen de mutualisation des frontières et de contrôle unifié des entrées et sorties de personnes dans l’espace européen.

Rien de tout cela n’était imprévisible. Au contraire, il y a des mois, des années même, que le « drame » et le « défi » se mettent en place, et que témoins et analystes en dénoncent l’aggravation par des politiques d’aveuglement volontaire ou de complaisance envers l’opinion publique, supposée universellement hostile à l’accueil de la « misère du monde ». Le nom de Lampedusa, à lui seul, dit tout. Mais un effet de démesure vient de se produire. Il nous fait voir que nous sommes entrés dans une ère nouvelle, et que les notions de « migrations », de « frontières », de « territoire », de « population », avec les catégories politiques qui se construisent sur elles, ont changé de sens. C’est pourquoi on ne peut continuer à en user comme avant. Sur ce point comme sur quelques autres (la monnaie, la citoyenneté, le travail), on peut dire que l’Europe se fera en révolutionnant sa vision du monde et ses choix de société, ou qu’elle se détruira en déniant les réalités et en s’accrochant aux fétiches du passé. C’est cette conséquence que je voudrais, en peu de mots, essayer d’expliciter.

L’Europe a cru se doter de frontières propres, mais en réalité elle n’a pas de frontières, elle est elle-même, en tant que telle, une « frontière » complexe : à la fois une et multiple, fixe et mobile, tournée vers l’extérieur et vers l’intérieur. Pour le dire dans un anglais ici plus explicite, elle est un Borderland ou « pays-de-frontières ». Cela veut dire, à mon avis, deux choses qui ont une portée fondamentale, mais paradoxale, et dont les conséquences resteront hors d’atteinte si nous continuons de raisonner en termes de souveraineté nationale et de police : d’abord que l’Europe n’est pas un espace où les frontières se juxtaposent mais où elles se superposent, sans pouvoir vraiment fusionner ; ensuite qu’elle forme un espace dans lequel les frontières se démultiplient et se déplacent sans cesse, « chassées » d’un lieu à l’autre par un impératif irréalisable de fermeture, ce qui fait que leur « gouvernance » s’apparente à un état d’exception permanente.

Sur le premier point, rappelons d’abord ce fait dont on ne tire pas vraiment les leçons : même à s’en tenir à des réalités actuelles, en laissant de côté les traces du passé culturel et institutionnel, l’Europe n’a pas d’identification unique en termes de « territoire ». Nous avons tendance à croire que les limites externes de l’Union Européenne sont les frontières « réelles » de l’Europe, mais ce n’est pas vrai. Car ces limites ne coïncident, ni avec celles du Conseil de l’Europe (qui inclut la Russie et détermine le champ de compétences de la Cour Européenne des Droits de l’Homme), ni avec celles de l’OTAN qui inclut les Etats-Unis, la Norvège, la Turquie, etc., et se charge de la protection du territoire européen (en particulier contre des adversaires situés à l’Est) et d’une partie des opérations militaires sur la rive Sud de la Méditerranée, ni avec l’espace Schengen (qui inclut la Suisse mais non le Royaume Uni), ni avec la zone euro où règne la monnaie unique sous le contrôle de la BCE (qui inclut toujours la Grèce, mais ni le Royaume Uni, ni la Suède, ni la Pologne). Au vu des développements récents, je crois qu’il faut admettre que ces délimitations ne fusionneront jamais. Et que, de ce fait, l’Europe n’est pas définissable comme un territoire, sauf de façon réductrice et, en fait, contradictoire. Mais quelle est la signification historique de ce fait ?

Il faudrait avoir le temps de s’engager ici dans une longue rétrospective, de façon à comprendre pourquoi les frontières nationales, apparemment univoques et figurant le modèle « absolu » de l’institution frontalière, n’en constituent en réalité qu’une partie, et n’existent jamais indépendamment d’autres tracés qui leur permettent de fonctionner à la fois sur le plan local et sur le plan global, et ainsi non seulement de délimiter des territoires plus ou moins souverains, mais de réguler des flux de population mondiaux en les orientant (par exemple majoritairement des métropoles vers les colonies, du Nord vers le Sud, ou inversement) et en les discriminant. Qu’il suffise de faire observer ceci : à l’époque des empires coloniaux, comme le montraient les cartes affichées dans nos écoles, la frontière d’un pays comme la France était toujours double, puisqu’elle devait circonscrire à la fois la « nation française » et l’ensemble des « possessions d’outremer » ; et comme cette disposition se répétait pour les autres empires, elle dessinait aussi implicitement la figure d’une grande opposition entre l’Europe et le reste du monde, la résidence naturelle des « Européens » et celle des « non-Européens » (souvent qualifiés génériquement d’indigènes). Il serait bien imprudent de croire que cette grande distribution ne continue pas de hanter l’image des rapports entre l’intérieur et l’extérieur qui commande notre perception et notre mode d’administration des « arrivants » sur le sol européen. Mais le système actuel, s’il est toujours fondé (comme à chaque époque de l’histoire mondiale) sur le principe d’un double niveau, permettant à toute frontière « locale » de fonctionner aussi comme une projection de l’ordre du monde (et de son désordre, qui en est l’autre face, souvent prévalente), est manifestement plus complexe et plus fragmenté que l’ancien. Et sans doute cela tient en particulier à ce que, dans le rapport que les Etats-nations (même puissants) entretiennent avec le « nomos » de la terre et la distribution de ses populations, ils ont cessé d’être les initiateurs, mais sont de plus en plus tendanciellement des récepteurs, au mieux des régulateurs. Une frontière n’est donc pas ce qu’un Etat « décide » qu’elle sera, au terme de rapports de force et de négociations avec d’autres Etats, mais ce qu’un contexte global lui prescrit. Les gesticulations (Manuel Valls à Vintimille), les garde-côtes (du système Frontex) ou les barbelés (à la frontière hongroise) n’y changent rien.

Mais revenons au triste spectacle que nous donne en ce moment l’Europe confrontée à son « défi migratoire », et tentons de décrire plus finement le sens des multiplications, des déplacements de frontières. C’est le deuxième point. Examinons deux cas emblématiques. D’abord la France, entre Vintimille et Calais. Sur son versant « Sud », elle fait barrage et traite avec morgue les requêtes ou remontrances de l’Italie (un des deux pays avec la Grèce qui en ce moment, pour le compte de l’Europe, « réceptionnent » les migrants). La règle du renvoi dans le pays d’arrivée est invoquée sans scrupules, et les CRS vont nettoyer les plages. Sur son versant « Nord », elle combine la négociation et la répression, pour tenter d’alléger le fardeau que l’Angleterre lui a en quelque sorte sous-traité en se maintenant hors de Schengen tout en continuant (pour combien de temps ?) d’attirer les migrants par une législation plus « libérale » en matière de droits personnels et de droit du travail. S’agit-il là de deux situations indépendantes, ou d’une seule fonction « frontalière » de l’Etat français ? Tournons-nous maintenant vers la région danubienne, entre l’Allemagne et les Balkans. Les migrants ici viennent massivement du Moyen-Orient, mais aussi de certains pays ou quasi-pays issus du démantèlement de l’ex-Yougoslavie. De tous côtés, les murs montent, dans l’espoir non de stopper mais de détourner vers d’autres points de passage le flux croissant constitué essentiellement de réfugiés débarquant en Grèce et en Macédoine. Et c’est l’Allemagne, point d’aboutissement de l’exode, qui (comme je le rappelais ci-dessus) fournit l’effort humanitaire principal (non sans violentes controverses internes et flambées de racisme meurtrier), tout en déployant un argumentaire politico-juridique en faveur de la distinction entre « demandeurs d’asile » et « migrants économiques », et surtout (car tous les immigrés capables de travailler ne sont pas malvenus en Allemagne) en faveur de la révision de la liste des « pays sûrs » dont les ressortissants ne peuvent pas arguer d’un risque immédiatement « mortel ».

Prises ensemble, ces situations dessinent un tableau assez clair, mais peu conventionnel. D’une part, l’appartenance formelle à l’UE est devenue un critère secondaire : tous les Balkans sont en Europe, comme le veulent d’ailleurs la géographie et l’histoire, de sorte que par exemple le « mur » hongrois coupe l’Europe et reproduit le type de ségrégation qu’elle prétendait exclure (comme l’a fait remarquer à mi-voix le porte-parole de la Commission). D’autre part certains pays européens sont pour d’autres, tendanciellement, comme s’ils n’étaient pas européens, ou n’appartenaient qu’à des « zones tampons ». Mais cette assignation n’est pas absolue, elle fonctionne plutôt relativement, suivant un « gradient » Nord-Sud comme diraient les physiciens, qui se charge ici d’une signification politique, sociologique, idéologique, et même anthropologique. Le « Sud », l’autre Europe qui n’est pas tout-à-fait européenne mais garde un pied dans le Tiers-monde ou lui sert de porte d’accès, pour la France c’est l’Italie, mais pour l’Angleterre c’est la France ; pour l’Allemagne c’est la Hongrie et tout ce qui se trouve au-delà, mais pour la Hongrie c’est la Serbie, la Macédoine, la Grèce et la Turquie… Cela pose la question : qui arrête qui ? qui est, pour l’autre, son garde-frontière ? Réponse : l’autre Etat, situé plus au Sud (ou au Sud-Est). Ainsi que l’exprimait grossièrement un vacancier anglais, cité par le Guardian, il faudrait pour bien faire que les voies d’accès (comme l’Eurotunnel) soient « à sens unique », au moins pour certaines catégories de voyageurs, pour certains hommes.

De là nous pouvons passer à la double conclusion qui s’impose : dans les faits, la frontière « extérieure » de l’Europe passe partout en son propre sein, elle la découpe en tranches superposées ; mais de ce fait l’Europe elle-même – qui pourtant fait partie du « Nord » - n’est rien d’autre qu’une des zones où se joue la grande et impossible démarcation du monde d’aujourd’hui entre le « Nord » et le « Sud ». Une démarcation qui, en vérité, n’est plus localisable. Si l’on ajoute à cela les démarcations économiques (parfois même perçues comme « culturelles ») qui se creusent entre le Nord et le Sud du continent, à l’intérieur même de l’UE, sous l’effet du libéralisme économique et des rapports entre pays « créditeurs » et « débiteurs », on comprend que certains membres soient tentés d’en « amputer » d’autres, pour mieux se protéger contre ce qu’ils représentent ou ce qu’ils amènent. Sauf que ce qu’on comprend ainsi n’a pas de sens, « pragmatiquement », car où fera-t-on passer la super-frontière ? Et comment la définira-t-on juridiquement ?

Je pourrais m’arrêter là, tenter de tirer quelques conséquences morales et politiques, assorties de sombres prévisions pour aujourd’hui et pour demain.

Mais je crois qu’il faut faire un pas de plus, au risque de paraître spéculatif. Tout ce que nous décrivons ici d’un point de vue européen s’inscrit, nous le savons bien, dans le champ beaucoup plus vaste d’un renversement du cours de l’histoire des derniers siècles (l’Europe n’est plus la « capitale du monde », elle est « provincialisée » comme l’a écrit Dipesh Chakrabarty) , et d’une mutation économique et technologique qui change le rapport de l’humanité à elle-même, et entraine de formidables inégalités : d’un côté figurent ceux qui, désormais, « vivent » pratiquement en avion, dans les aéroports, les shopping centers ou les salles de conférences attenantes, de l’autre ceux qui vont à pied ou en camion sur les routes de l’exil, un enfant dans les bras et le sac au dos – tout ce qu’ils possèdent encore. Mais entre ces deux extrêmes aussi des masses de sédentaires et de migrants plus ou moins « précarisés ». Quelque part au milieu de la Méditerranée se croisent (se croisent-ils ?) les gigantesques porte-containers, pour lesquels on vient d’élargir le canal de Suez, et les rafiots des passeurs, surchargés de migrants au bord du naufrage. Ce qui a radicalement changé, on le voit bien, c’est régime de la circulation des choses et des personnes. La guerre, la terreur, la dictature et le fanatisme qui s’étendent à nos portes ne se déduisent pas mécaniquement de telle ou telle « logique », mais leurs conséquences (sans fin prévisible, ayons au moins l’honnêteté de le reconnaître) s’inscrivent bien dans ce cadre et en aiguisent les contradictions. Peut-être faut-il alors, comme le proposent depuis un certain temps des sociologues, des juristes et des philosophes, inverser notre compréhension du rapport entre les « territoires » et les « flux » (ou les déplacements), encore prisonnière des schémas et des normes qu’ont façonnés des siècles de souveraineté nationale, dans lesquels l’Etat se subordonnait les populations en les assignant à des territoires juridiquement clos. Ce qui veut dire que les Etats attribuaient les droits de citoyenneté de façon exclusive pour limiter et contrôler la liberté de circulation, qui est d’une certaine façon « première ». Mais ils le pourront de moins en moins sans exceptions ni contrôles : le monde n’est plus « westphalien ». Il en découle des conséquences très radicales quant à notre façon de reposer les questions de droits humains et de de droits politiques dans l’époque où nous entrons, chaotiquement mais irréversiblement.

Je n’irai pas jusqu’au bout de cette spéculation, bien qu’elle dessine l’horizon de ce nouveau régime des flux et des territoires que je viens d’évoquer, parce que je veux m’en tenir à la question immédiate et urgente : comment gouverne-t-on, de façon effective et civile (pour ne pas dire civilisée), l’état d’exception permanent dans lequel les frontières que nous avons héritées du passé, ou ajoutées nous-mêmes, finissent par craquer ou bien ne cessent de se fortifier et de se militariser ? Il faut redire ce qui est en jeu pratiquement : des hommes « en trop » et leur « droit d’avoir des droits » imprescriptible - non pas au détriment de ceux qui en ont déjà, mais à côté d’eux et parmi eux. Personne ne peut dire que cette gouvernance soit facile, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle ne peut pas se fonder sur des discriminations devenues obsolètes (« migrants » et « réfugiés »), et d’un autre côté sur des amalgames meurtriers (« réfugiés » et « terroristes ») qui alimentent les fantasmes racistes, suscitent les passages à l’acte, et désorganisent les politiques de surveillance dont les Etats ont besoin pour protéger effectivement leurs citoyens. De même qu’on n’y parviendra pas en fomentant le ressentiment des « pauvres sédentaires » (encore immensément majoritaires) contre les « pauvres nomades » (bien moins nombreux, mais plus visibles, et qui vont croissant) par la disqualification sociale des premiers, leur précarisation, leur relégation forcée dans des territoires désindustrialisés qui sont des ghettos culturels et économiques. Si l’on veut que le sens de l’hospitalité l’emporte chez les « nationaux » sur la xénophobie, dont les politiques finissent par se trouver eux-mêmes prisonniers, au point de n’avoir plus d’autre « choix » que de lui chercher en permanence des victimes expiatoires (Roms et immigrés), il faut affronter la fracture sociale en même temps que le ressentiment postcolonial. L’alternative est donc incontournable : sécurité sociale pour tous, ou bien « insécurité identitaire » et nationalisme galopant, d’où sortent l’éclatement du système de sécurité collective qui se cherche depuis un demi-siècle et la destitution de « l’idée européenne » elle-même.

L’ironie de cette situation, cependant, c’est qu’une partie de la solution est à portée de la main : ce minimum que représenterait 1) la déclaration officielle, par la Commission européenne, d’un « état d’urgence humanitaire » sur l’ensemble du « territoire » dont elle a la charge ; 2) l’engagement contraignant, de la part des pays membres de l’UE, de traiter les réfugiés avec dignité et avec équité, à la mesure de leurs possibilités respectives, objectivement calculables. Il est vrai que les conséquences de ce minimum seraient potentiellement considérables : revalorisation des pouvoirs de l’instance communautaire, institution de normes humanitaires à l’égal des normes budgétaires ou commerciales, dégagement de ressources pour une politique d’assistance et d’intégration (dont il faudrait bien contrôler démocratiquement l’emploi), programmes d’éducation concertés contre le racisme… En bref, une revitalisation du projet d’union européenne, à l’encontre des tendances actuelles. Est-ce pensable ? Peut-être, si quelque raison commune existe encore entre nous.

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