L’interventionnisme coupable, par Patrick Cockburn, Le Monde, 14 janvier 2015

Les erreurs qui ont rendu possibles les attentats terroristes de Paris n’ont pas été commises par les agences de sécurité mais par les dirigeants politiques américains et ouest-européens. Ce sont eux qui ont échoué à prendre des mesures capables de mettre fin ou de contenir quatre guerres civiles sauvages qui ont éclaté ou se sont aggravées au Proche-Orient depuis 2011. De vastes parties de l’Irak, de la Syrie, de la Libye et du Yémen ont été plongées dans une anarchie violente dans laquelle prospèrent divers mouvements de type Al-Qaida.

Il était inévitable que cette violence atteigne un jour ou l’autre les pays européens. Cela pouvait se produire de bien des façons, mais les commentateurs se sont trop focalisés sur la manière exacte dont cette violence pouvait contaminer la France, le Royaume-Uni ou d’autres pays. Elle pouvait être le fait de djihadistes de retour de Syrie comme d’individus convaincus que le djihad peut aussi bien être mené dans le pays où ils vivent. Elle pouvait être orchestrée depuis l’étranger ou naître spontanément hors de toute influence directe ou contrôle extérieur. Il n’est pas nécessaire d’avoir suivi un entraînement poussé pour assassiner des journalistes sans méfiance ou des policiers pris par surprise. Mais tant que ces guerres font rage au Proche-Orient, les menaces terroristes resteront trop nombreuses et proviendront de trop de directions différentes pour pouvoir être stoppées.
La réduction du niveau de violence dans la région contribuerait à modifier les conditions qui permettent à Al-Qaida et à d’autres groupes djihadistes de prendre racine et de se développer. On peut juger de l’échec total de la " guerre contre le terrorisme " déclenchée par les Etats-Unis et leurs alliés à la suite des attentats du 11-Septembre au fait que quatorze ans après, des groupes de type Al-Qaida, qui autrefois ne comptaient que quelques centaines de militants dans les montagnes de l’Afghanistan et du nord-ouest du Pakistan, sont aujourd’hui à la tête d’un Etat de la taille de la Grande-Bretagne, s’étendant dans le nord et l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie.

Force dominante des rébellions

Quelles sont les raisons de cet échec ? Après le 11-Septembre, les Etats-Unis et leurs alliés ont fait le jeu d’Al-Qaida en envoyant des troupes en Afghanistan et en envahissant l’Irak. L’Occident a bouleversé le statu quo et permis au djihadisme radical de devenir une puissante force combattante qui s’est assuré le soutien de la communauté arabe sunnite d’Irak. Les mauvais calculs politiques faits à cette époque par Londres et Washington sont désormais reconnus par tous. Mais peu de gens réalisent que, depuis 2011, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France se sont tout autant fourvoyés que George W. Bush et Tony Blair en leur temps. Ce sont ces erreurs qui ont ouvert la voie à l’Etat islamique (EI) et fait des djihadistes radicaux la force dominante des rébellions arabes sunnites aussi bien en Irak qu’en Syrie.
Cela n’avait rien d’inévitable. Obama et les dirigeants occidentaux ont commis au moins quatre erreurs cruciales en Syrie, aggravant ainsi un conflit que l’on compare souvent, et à juste titre, à la guerre de Trente Ans qui ravagea les Etats allemands au XVIIe siècle. En 2011, ils ont cru, avec la plupart des voisins de la Syrie, que le président Bachar Al-Assad allait tomber comme était tombé Mouammar Kadhafi en Libye, et qu’il serait remplacé par une opposition modérée. Cela était parfaitement irréaliste. Al-Assad n’a jamais contrôlé moins de treize des quatorze capitales provinciales syriennes. Et, dès le départ, le fer de lance de la résistance armée des Arabes sunnites a été le mouvement djihadiste.

Extrême violence

Dès 2012, les dirigeants irakiens m’avaient confié que, si le conflit syrien se poursuivait, il finirait inévitablement par déstabiliser l’Irak et y rallumer une guerre civile généralisée entre chiites et sunnites. A la fin de cette année-là, j’avais évoqué devant un important diplomate européen la possibilité de voir la guerre en Syrie déborder les frontières et déstabiliser l’ensemble de la région. Mon interlocuteur avait écarté en riant cette éventualité, affirmant que ce genre d’idée était " hautement exagéré ". En réclamant la démission d’Assad comme condition préalable à la paix, les dirigeants européens ont créé les conditions de la poursuite du conflit. Troisième erreur, ce qui allait dans le sens des intérêts de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui est en grande partie l’enfant de cette guerre et prospère le mieux dans des conditions d’extrême violence.

La quatrième erreur de l’Occident fut de sous-estimer la puissance de l’EIIL durant la première moitié de l’année 2014, avant la chute de Mossoul, et de surestimer les capacités du gouvernement et de l’armée irakiens. Aujourd’hui encore, on constate un manque évident de sérieux dans la lutte contre l’Etat islamique et le front Al-Nosra, la filiale d’Al-Qaida en Syrie, lesquels sont en train d’unifier derrière eux l’opposition militaire à Assad. A un moment ou à un autre, les Etats-Unis devront pourtant décider s’ils vont utiliser leur puissance aérienne pour stopper les forces de l’Etat islamique menaçant d’enfoncer les positions de l’armée syrienne, comme ils l’ont fait pour défendre les Kurdes syriens à Kobané.

La seule façon de protéger l’Europe contre des actes de violence terroriste du type de ceux qui se sont produits à Paris est de trouver le moyen de mettre fin à ces guerres qui procurent un terreau fertile aux mouvements de type Al-Qaida. Des mesures politiquement difficiles mais essentielles doivent être prises, comme de faire pression sur la Turquie afin qu’elle ferme enfin aux djihadistes sa frontière avec la Syrie. Des cessez-le-feu locaux entre rebelles modérés et forces gouvernementales, comme l’a proposé le représentant de l’ONU en Syrie, permettraient d’abaisser le niveau de violence dans ce pays. Il conviendrait également de faire pression sur l’Arabie saoudite afin qu’elle réduise le soutien apporté par des donateurs privés à des chaînes de télévision et autres médias prodjihadistes et antichiites.

Une des leçons à tirer des attentats de Paris est que l’Europe ne peut espérer échapper aux conséquences des conflits qui submergent aujourd’hui le Proche-Orient.

Patrick Cockburn, Le Monde, 14 janvier 2015

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