La crise du néolibéralisme et la faillite des politiques de gauche. Le cas français (I)

1. Eclatement du consensus culturel

Pour comprendre la séquence politique qui vient de se jouer en France à l’issue de l’échec des socialistes aux élections municipales – le remplacement de Jean-Marc Ayrault par Manuel Valls et la composition d’un gouvernement « resserré », c’est-à-dire composé exclusivement de socialistes et de radicaux-socialistes –, puis aux élections européennes – un des pires scores obtenu par le Parti socialiste aux élections européennes mais le meilleur réalisé par le Front National, sur fond d’abstention record –, il convient de faire un détour historique. Ce choix donne une indication de la façon dont les socialistes français, suivant en cela nombre de sociaux-démocrates européens, font face aujourd’hui à la crise du néolibéralisme, qui affecte l’ensemble des économies occidentales depuis près de cinq ans.

Crise du néolibéralisme ? Ne s’agit-il pas d’une crise systémique, de nature à la fois économique, financière, écologique ? Ne touche-t-elle pas les structures mêmes de notre système de production et de consommation, dont le néolibéralisme tenterait de dissimuler l’ampleur ? Sans aucun doute. Mais le propos de cet article est de souligner la concomitance de deux crises : celle du système économico-financier et celle du type de réponse que nos sociétés occidentales ont élaboré depuis la fin des années 1980. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une crise du néolibéralisme : la thèse que nous défendons ici est que la réponse néolibérale, que nos sociétés occidentales ont largement privilégiée depuis plusieurs décennies, se trouve discréditée par la crise même qu’elle prétendait masquer. En ce sens, cette crise n’est pas seulement une crise du système de production et de consommation : elle est une crise de valeurs, une crise en valeurs. Elle renvoie à l’épuisement d’un certain type de culture, celle qui pensait surmonter les difficultés passagères de la formation des richesses en considérant le chacun pour soi et le gain immédiat comme l’alpha et l’oméga des comportements sociaux. Il y aurait là, en théorie, un boulevard pour les gauches européennes, et la gauche française en particulier. Comment se fait-il que celle-ci soit incapable de s’y engouffrer ?

Le facteur déclenchant de cette crise aura été la faillite de Lehman Brothers à la fin de l’été 2008, mais celle-ci a ouvert la voie à une crise culturelle d’une toute autre ampleur : par ses effets en chaine, elle a remis en cause une grande partie de la légitimité dont jouissait le type de capitalisme qui a émergé sur la scène mondiale après les Trente Glorieuses. Cela ne veut nullement dire que les effets de domination du modèle néolibéral soient derrière nous. A court-terme, c’est même le contraire qui risque de se produire. Dans un contexte de crise aigu du modèle dominant, il est fort probable que l’on assiste à des stratégies de contrôle ou de domination redoublées de la part des acteurs qui ont explicitement intérêt à sa perpétuation. Mais cela signifie que la croyance dans sa supériorité, voire son inéluctabilité, est définitivement entamée.

L’autonomisation de la sphère financière vis-à-vis des activités industrielles, doublée de la mobilité croissante des capitaux à l’échelle du globe, du recul généralisé de l’Etat social et de l’impossibilité pour les citoyens d’exercer un contrôle démocratique sur le mode de production de la richesse, ont d’abord marqué la fin du capitalisme de régulation publique et son remplacement par le capitalisme de marché [1]. Le mot d’ordre de ce dernier ? L’absence de règles contraignantes vis-à-vis des opérateurs de marché et la marchandisation de ces trois biens élémentaires que sont la monnaie (spéculations sur les cours monétaires et les dettes souveraines), le travail (flexibilisation du marché du travail) et la terre (spéculation sur les biens agricoles et impunité face aux déplacements forcés de population pour le rachat de surfaces exploitables). Autant d’éléments regroupés dans le « consensus de Washington ».

Or on ne dit pas assez combien les bases culturelles de ce consensus ont volé en éclats – y compris au sein des élites libérales-conservatrices – depuis la fameuse crise de l’été 2008. Quels sont les signes de cet éclatement ? Citons-en trois.

1. D’abord la victoire paradoxale de l’écologie politique. Plus personne – aux climato-sceptiques près – ne conteste l’urgence d’une mutation des modes de vie face au réchauffement climatique, dont les effets se font chaque année plus précis. Il y a désaccord profond sur les réponses politiques – pas ou peu sur le diagnostic.

2. Ensuite, l’évolution de certaines personnalités conservatrices, qui ont parfaitement saisi à quel point, poussé à l’extrême, le capitalisme de marché pouvait saper jusqu’aux fondements de l’ordre social. C’est ce qui explique qu’en France, Alain Juppé connaisse un regain de popularité face à Nicolas Sarkozy, voire François Fillon. Au-delà des « affaires » (Bygmalion, etc.) qui secouent le principal parti de la droite française, le premier condamnait récemment un programme de l’UMP centré exclusivement la diminution du coût du travail, l’augmentation de l’âge de la retraite et la liquidation des 35h, solutions retenues au contraire par les deux autres. C’est – beaucoup plus fondamentalement – ce qui se joue aujourd’hui en Allemagne, où Angela Merkel confirme sa volonté de mettre en place un salaire minimum à l’échelle nationale : geste historique de la part des chrétiens-démocrates allemands, qui n’exclut ni des difficultés de mise en œuvre ni des tensions au sein de la coalition gouvernementale, mais qui montre à quel point ce symbole de la social-démocratie européenne a désormais « migré » vers le camp adverse, laissant celui-ci orphelin de l’un de ses acquis les plus importants. Pour le dire autrement, il n’est pas impossible que les droites européennes, au moins celles que l’on qualifie habituellement de « républicaines » ou « démocrates », soient entrain de prendre conscience des insuffisances de la réponse néolibérale pour leur propre électorat. Au-delà des conflits de personnalités, ceci traduit un travail programmatique que les gauches n’ont pas encore entamé, du moins lorsqu’elles se cantonnent à la dénonciation « du monde la finance » ou de « l’adversaire néolibéral » pour mieux masquer leur faiblesse idéologique.

3. Troisième signe enfin, le regain de popularité de partis nationalistes ou régionalistes, eux-mêmes complémentaires de la poussée de l’extrême-droite. Comme l’histoire le montre, ces partis fleurissent sur fond de crise sociale aigue, à l’instar de ce que connaissent nombre de pays européens. Ils ont pour cible essentielle « l’Europe libre-échangiste », qu’ils veulent renverser au profit d’une politique identitaire, que celle-ci prenne la forme d’une revendication d’autonomie (le UKIP au Royaume-Uni, la NVA en Belgique) ou d’une politique de rejet des étrangers, dans la ligne de l’extrême droite (le Vlaams Belang en Belgique, le FN en France). Là encore, il importe de souligner ce que cette évolution cache de divergences internes, comme en témoigne la mosaïque de groupes ou partis politiques situés à la droite du parti conservateur européen [2]. On aurait de tort de croire à la formation d’un bloc d’extrême-droite uni et homogène : le rejet de la matrice néolibérale par les partis de la droite radicale prendre des colorations multiples selon les traditions et les enjeux politiques nationaux. A ce propos, la volonté de la Nouvelle alliance flamande (NVA) de faire partie du Groupe des Conservateurs et Réformistes Européens (CRE, avec les conservateurs britanniques), non de celui des indépendantistes de Europe Libertés et Démocratie Directe (ELDD, où siège le United Kingdom Independance Party) ni de l’Alliance Libre Européenne (ALE, qui regroupe la plupart des partis régionalistes ou indépendantistes), en dit long sur la volonté de ce parti de chercher coûte que coûte une légitimité démocratique, en évitant d’être excessivement taxé de « nationaliste » ou d’être associé à la tradition raciste ou xénophobe de l’extrême droite. A nos yeux, cette stratégie n’est pas seulement une stratégie de conquête de pouvoir : elle traduit l’affaissement durable du socle électoral qui avait structuré la droite européenne autour du noyau néolibéral et la situation de profonde désorientation idéologique qui en résulte.

Articulées entre elles, ces trois tendances rappellent que les populations occidentales – et singulièrement les classes moyennes – ne veulent plus d’un « consensus néolibéral » qui est lourd de menaces écologiques, de fractures sociales et de déstabilisations identitaires. Le fondement culturel du consensus de Washington trouve ici ses limites, peut-être définitives. Tout le problème est de savoir ce qui doit y succéder. S’ouvre alors une nouvelle ère sur le plan de la conflictualité politique : l’un des enjeux majeurs de nos sociétés globalisées devient celle de la lutte pour le contrôle des référents politiques qui vont prendre le relais de cette crise – une crise que le célèbre anthropologue Karl Polanyi appelait la crise de « l’utopie du marché auto-régulateur ». Mais de cette lutte, il n’est pas sûr que les gauches européennes aient saisi l’enjeu. En France, la nomination de M. Valls atteste plutôt du contraire.

Matthieu de Nanteuil
Première partie de l’article parue dans La Revue Nouvelle, août 2014.
Version espagnol disponible sur : http://palabrasalmargen.com/index.php/articulos/internacional/category/edicion-36

[1] Encore appelé « capitalisme fordiste », le « capitalisme de régulation publique » est centré sur l’équilibre entre production et consommation de masse, la stabilisation de la main d’œuvre et la généralisation de systèmes redistributifs. En d’autres termes, il s’agissait d’un capitalisme marqué par une forte intervention étatique. Le capitalisme de marché, promu par les politiques libérales-conservatrices de l’ère Thatcher-Reagan, considère le marché – ou, plus exactement, les marchés – comme l’institution centrale de régulation des échanges économiques.

[2] En plus du Parti Populaire Européen (PPE), qui regroupe les droites traditionnelles européennes, on note l’existence : du groupe Conservateurs et Réformistes Européens (CRE), où siègent les conservateurs britanniques de David Cameron et les membres de la Nieuw-Vlaams Alliantie (NVA) de Bart De Wever ; du groupe Europe Libertés et Démocratie Directe (ELDD), où siègent les indépendantistes du United Kingdom Independant Party (UKIP) de Nigel Farage ; et de non-inscrits. Parmi ces derniers – qui ne disposent donc pas de groupe politique au Parlement européen –, figure le parti de l’Alliance Européenne pour la Liberté, qui inclut les députés du Front national (France) ou du Vlaams Belang (Belgique). Par ailleurs, le parti européen Alliance Libre Européenne (ALE) regroupe de nombreux partis régionalistes ou indépendantistes, comme le Scottish National Party. En 2014, cette structure s’est alliée aux partis écologistes traditionnels pour former un groupe politique, le groupe des Verts/ALE, conçu comme un groupe de partis « verts et régionalistes ».

Les Rohingyas persécutés et privés d’aide humanitaire

Au Myanmar, les forces de sécurité mènent une campagne violente et sans pitié contre les Rohingyas. Il faut agir pour que cela cesse