La crise du néolibéralisme et la faillite des politiques de gauche. Le cas français (II)

2. Les impasses de la gauche

A l’aube de la modernité, le libéralisme aura été une philosophie doublement révolutionnaire : vis-à-vis de l’absolutisme monarchique ou catholique, mais aussi vis-à-vis des modes de vie populaires, fondés sur l’enracinement dans un lieu, la stabilité des positions et des relations sociales, la confiance dans le caractère inviolable – « sacré » en ce sens – de certaines données de base de la vie commune.

Face à ce qui fut un véritable choc anthropologique, les familles conservatrices se sont approprié certains acquis du capitalisme libéral – en particulier le droit individuel de propriété et l’accumulation matérielle illimitée. Simultanément, elles ont cherché à imposer un régime d’ordre, en promouvant le colonialisme et en s’opposant à l’évolution des mœurs. L’autorité devait succéder à l’instabilité – y compris en faisant usage des armes sur le territoire national –, tout en accompagnant le processus de création de richesses généré par le capitalisme naissant. Si le communisme a tenté de s’opposer frontalement à l’ensemble de la tradition libérale, générant les espérances et les tragédies que l’on sait, les gauches occidentales ont ouvert des voies de progrès à travers l’invention de l’Etat social et le soutien à l’émancipation des femmes. Mais elles ont fait preuve d’une grande ambiguïté en soutenant les mouvements anti-colonialistes… tout en accréditant des pratiques coloniales.

A dater des années 1980, le consensus de Washington a semblé mettre un terme à cette séquence historique. Son affaiblissement culturel ouvre au contraire la voie à de nouveaux positionnements. Pour la partie la plus éclairée de la famille libérale-conservatrice, l’idée est de soutenir le développement inégalitaire du capitalisme mondial, de préserver le noyau des droits fondamentaux issus du libéralisme politique et d’inventer des solutions techniques, voire technocratiques, à la crise écologique. A cela s’ajoute la volonté de réaffirmer l’autorité des institutions traditionnelles (l’Etat, l’école, la famille, etc.), tout en les déclinant à l’heure du Net et de l’individualisation des mœurs. D’où, par exemple, des positions différentes sur le plan des droits accordés aux minorités sexuelles. Qu’en est-il pour les gauches – la gauche française en particulier ?

Au sortir du second conflit mondial, elles peuvent se prévaloir de la « Déclaration de Philadelphie » de 1944 – qui entendait donner aux travailleurs un statut de citoyen à part entière et faire de la solidarité entre classes et générations une valeur inaliénable –, mais aussi de la plupart des acquis de la social-démocratie européenne – Etat social, revenu minimum, etc. A cela s’ajoute un intense travail de refondation culturelle, qui leur a permis de soutenir l’émancipation des femmes, l’innovation socio-économique (économie solidaire, etc.) et la liberté des arts. Mais faute d’avoir su se renouveler, elles se sont transformées pour la plupart en partis d’élus – voire de notables –, entièrement acquis à l’idée que la conquête du pouvoir central ou régional devait désormais constituer le fondement de leur action. L’évolution récente du socialisme français est particulièrement illustrative de ce phénomène, mais elle n’est pas la seule.

C’est face à cette situation historique que la nomination d’un premier ministre aussi controversé que Manuel Valls prend un relief particulier. Sa caractéristique principale ? Répondre aux « besoins d’autorité et d’efficacité » de la population française, pour synthétiser la plupart des communiqués officiels. Autrement dit, offrir une réponse politique de court-terme, qui vise à restaurer l’autorité supposée perdue d’un gouvernement socialiste n’ayant pas encore su offrir de réponse crédible à la crise et améliorer l’efficacité d’une action gouvernementale censée, à son tour, devoir agir de façon plus resserrée. Mais à long-terme ? En privilégiant la rationalité stratégique sur la reconstruction d’une culture politique adaptée à l’époque actuelle, en refusant de renouveler, même a minima, l’analyse des crises qui frappent aujourd’hui le continent européen, cette approche est grosse de risques majeurs.

Trois domaines sont en effet largement occultés par le nouveau pouvoir : la justice dans le travail ; la définition de critères d’hospitalité vis-à-vis des populations étrangères, fondée sur l’expérience des associations ; la gestion de la transition écologique sous une forme non-technocratique. Sur ces trois dossiers, le choix du couple Hollande-Valls sont on ne peut plus clairs. Ils ont été explicités par le discours de politique générale du premier ministre :

1. Au-delà de la nécessaire réduction des déficits publics, on assiste à la généralisation d’une politique de lutte contre le chômage… au détriment d’une réflexion sur les mutations actuelles du travail salarié. Jamais, sous un gouvernement socialiste, le travail n’aura autant été assimilé à un coût. Jamais, la question du travail n’aura autant été occultée, au bénéfice d’une approche comptable de la « courbe du chômage ». Une telle approche a frappé d’interdit toute analyse critique du rôle du travail dans nos vies mais aussi, ce qui demeure pourtant l’épine dorsale du socialisme, toute analyse des formes d’injustice dont il est porteur. Ces injustices sont entrain de changer : elles ne se réduisent plus à un paradigme unique, celui de l’exploitation par exemple, et se combinent sous des modalités complexes (inégalités salariales hommes-femmes, burn-out, restructurations, etc). Elles sont pourtant loin d’avoir disparu.

2. Sur l’immigration, la construction culturelle de boucs émissaires (« les Roms ») va de pair avec une politique d’expulsion identique à celle du gouvernement Fillon et l’absence d’engagement sérieux en faveur des réfugiés syriens – comme pour les tunisiens ou égyptiens avant eux. Malgré une progression des régularisations, la « patrie des droits de l’homme » est incapable de s’appuyer sur la richesse de son réseau associatif (Commission Consultative des Droits de l’Homme, Réseau Education Sans Frontières, etc.) pour redéfinir des critères d’hospitalité des populations qui fuient aujourd’hui la violence ou la famine.

3. Sur la transition écologique enfin, le refus d’une alliance gouvernementale avec l’écologie politique rend très hypothétique le succès d’une politique de gauche en la matière. Plus largement, on découvre une tradition politique qui ne parvient plus articuler sa pratique du pouvoir avec le vaste champ d’expérimentations alternatives qui, jadis, nourrissaient ses idées et, demain, s’avèreraient capables de donner une assise pratique à ses projets. Que serait aujourd’hui, l’équivalent de ce que fut l’idéal auto-gestionnaire dans les années 1970 ? Quelle assise politique donner à des projets d’innovation qui cherchent à s’adresser aux différentes parties prenantes de l’entreprise, récusent le diktat du profit immédiat pour valoriser les actifs immatériels et affirment l’importance d’une économie régénérative ? C’est d’ailleurs sur ce point que l’on attendrait de la part de la gauche française de nouvelles alliances entre socialistes et écologistes : faute d’apporter des réponses crédibles au formes d’injustice dans le travail, le projet écologique risque de ne s’adresser qu’à une frange limitée du salariat – sans parler des exclus du marché du travail – et de ne disposer d’aucune base populaire durable ; faute de s’ouvrir à une critique du consumérisme et du productivisme, le socialisme risque de scier perpétuellement la branche sur laquelle il est assis, qui consiste à lutter contre les injustices sociales au détriment de la préservation des ressources naturelles et de la « durabilité » de sa base matérielle.

Quel horizon d’innovation la gauche de gouvernement offre-t-elle aujourd’hui aux classes moyennes et populaires et, plus largement, à des sociétés rivées sur le court-terme ? La crise du néolibéralisme n’est-elle pas d’abord une crise culturelle, celle d’un individu coupé de ses bases collectives et privé d’une inscription dans la longue durée ? Pourquoi le gouvernement français n’est-il pas en mesure de proposer un horizon qui soit à la fois conforme à sa tradition (le travail n’est pas l’emploi : il réclame une politique spécifique ; l’hospitalité est une valeur prioritaire : elle exige une politique rigoureuse fondée sur le savoir-faire associatif) adaptée aux enjeux d’aujourd’hui (l’affaissement de la base matérielle du système productif appelle une modification progressive de nos modes de vie). Faute d’affronter ces questions, la gauche française risque d’entrer dans un cycle de de marginalisation sans précédent. C’est une analyse du rôle historique de la gauche face aux défis contemporains dont nous avons besoin. Malgré son machiavélisme, c’était le sens de la politique mitterrandienne – à la fois sa faiblesse et son génie. En France, mais aussi plus largement en Europe, les gauches sont-elles aujourd’hui capables de se hisser à la hauteur de l’Histoire ?

Matthieu de Nanteuil
Seconde partie de l’article parue dans La Revue Nouvelle, août 2014.
Version espagnol disponible sur : http://palabrasalmargen.com/index.php/articulos/internacional/category/edicion-36

[1] Voir le rapport de la Ligue des Droits de l’Homme du 5 janvier 2014, intitulé « Recensement des évacuations forcées de lieux de vie occupés par des Roms étrangers en France ».

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