Les terroristes ne sont pas les seuls ennemis de la démocratie, par Vincent Engel, Le Soir, 15 janvier 2015

Après l’ignominie de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo et, au-delà, contre les fondements même de la liberté et de la démocratie, les déclarations indignées et émues se sont multipliées. Et c’est normal ; l’inverse serait une malédiction. Même si, comme le soulevait très justement Marcel Sel dans un récent article, les terroristes jouent sur notre sensibilité et notre attachement à la vie – surtout quand il s’agit de celle d’un Occidental…

On aura donc à foison dénoncé les ennemis de la démocratie qui tentent de l’assassiner, et répété, sur tous les tons, que « no pasaran ». Et pourtant, comme en 1936, il y a gros à parier qu’ils passeront. Pourquoi ? Parce que, comme en 1936, le pire ennemi de la démocratie n’est pas en face, mais dans ses propres rangs, à l’instar de ces querelles assassines qui ont conduit les forces républicaines à s’entre-tuer, alors que, du côté de Franco, l’unité régnait.

Quels sont donc ces ennemis de la démocratie ? Bien sûr, les terroristes ; ils sont les soldats autoproclamés d’une théocratie qui, comme toutes les théocraties, ne peut que donner à Dieu l’envie de n’avoir jamais existé. Mais ces terroristes, d’où viennent-ils ? Et sont-ils les seuls à creuser la fosse de notre démocratie ?

Ces terroristes sont en grande partie les fils et les filles de la guerre froide, et le XXIe siècle a bel et bien (ou plutôt mal) commencé en 1989. D’un côté, un hyperlibéralisme a pu se développer enfin sans plus la moindre entrave et, sur les vagues de cette « victoire », proposer à l’humanité un modèle de liberté fondée principalement sur le commerce et la consommation ; de l’autre, les anciens auxiliaires du combat contre l’URSS ont trouvé auprès des plus riches – les pétromonarchies du golfe – l’argent pour poursuivre leur croisade. Ils ont convaincu les plus pauvres que l’espoir d’une révolution communiste était mort mais que la révolution pseudo-religieuse djihadiste la remplaçait.

Pour cet hyperlibéralisme triomphant, la géopolitique est une sous-branche du marketing à très court terme. Patrick Le Lay, qui cherchait à gagner du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola, est un gentil beatnik ; pour étendre sérieusement les parts de marché et les profits, le « temps de cerveau » est une aimable métaphore, et si les dégâts « collatéraux » sont plus importants, cela n’a aucune importance. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vente.

Ces terroristes sont nos ennemis, il n’y a aucun doute. Et il faut tout faire pour les mettre hors d’état de nuire. Mais cela ne suffira pas, car ils ne sont ni les seuls ni les premiers ennemis de la démocratie.

Disons-le clairement, ces ennemis sont parmi nous. Et non, je ne désigne en aucun cas nos concitoyens de religion musulmane. Je nous désigne. Nous, citoyens « libres » et « responsables », fiers d’une démocratie que, pourtant, nous laissons se vider de sa substance depuis trop longtemps. Ne crions pas trop vite que « nous sommes tous Charlie » – ne serait-ce que parce que ce cri ferait sans doute hurler la bande à Cabu.

Avant l’attentat contre Charlie Hebdo, deux faits singulièrement révélateurs étaient venus stigmatiser cette maladie interne qui, à terme, risque d’être fatale.

Le premier concerne le prochain vote grec. La schizophrénie des médias est, de ce point de vue, alarmante ; en une même journée, nous avons pu entendre sur les antennes d’un même média (et je n’en pointe aucun en particulier, c’est vrai pour tous) à la fois que la Grèce devait poser son choix en toute indépendance – d’autant que les leaders du parti Syriza n’envisagent ni d’annuler unilatéralement la dette ni de sortir de l’euro – et qu’une élection de Syriza serait la source d’une catastrophe sinon planétaire, du moins européenne. La démocratie est donc sommée de se coucher devant les impératifs économiques voulant que la rigueur et l’austérité sont les seules voies du salut – mais du salut de qui ? On sait que les fondements théoriques économiques prônant ces politiques ont été réfutés par d’autres experts scientifiques, parce qu’ils étaient bâtis sur des erreurs éhontées ; il n’empêche qu’il n’est pas possible de mettre en cause leur dogme. Le résultat, on le connaît : aucune reprise à l’horizon, une disparition programmée de la classe moyenne, fondement de la démocratie, et des disparités toujours plus criantes entre les hauts et les bas revenus.

Le second est l’accord – heureusement annulé – d’euthanasie pour Frank Van den Bleeken, ce détenu qui, puisqu’on lui refusait les soins psychiatriques nécessités par sa maladie, préférait mourir. Et notre ministre d’acquiescer à ce choix : les soins étaient trop chers, donc l’euthanasie était justifiée. Je suis encore stupéfait qu’il n’y ait pas eu un tollé national. Heureusement, quelques voix se sont élevées, comme celle d’Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme, pour dénoncer un acte absolument barbare. Que reste-t-il de notre démocratie et de nos valeurs si nos responsables politiques et la population considèrent que l’euthanasie est une manière efficace de résoudre la surpopulation carcérale et les coûts de la justice ? Demain, gérera-t-on autrement la vieillesse, les maladies longues et coûteuses ? La pauvreté ?

Depuis de longues années, je pense que notre démocratie est moribonde, si pas morte. Notre régime a l’odeur, la couleur, la forme de la démocratie ; mais ce n’est qu’un linceul. Nous avons, petit à petit, renoncé à nos valeurs pour nous soumettre aux « valeurs » strictement économiques : au diktat de la dette (je vous renvoie à l’extraordinaire ouvrage de David Gruber, La dette, 5.000 ans d’histoire, dans lequel il démonte les mécanismes monstrueux de ce credo dévastateur), à la suprématie de la sécurité sur la liberté (la sécurité fait vendre), laquelle « liberté » se réduit à une parodie : liberté d’acheter et de dépenser un argent toujours plus difficile à gagner, quitte à s’endetter (on y revient). L’Occident a cru offrir à l’humanité des valeurs universelles ; elle ne propose plus qu’un mode de vie égoïste et superficiel, auquel aspirerait la jeunesse de tous les pays.

Il y a un autre ennemi interne : l’extrême droite et le populisme. Ne nous leurrons pas : l’extrême droite est l’alliée objective de ces terroristes, même si elle proclame plus ou moins haut et fort sa haine de l’islam. Et il est fort peu probable que des djihadistes quelconques s’attaquent jamais, en Europe, à des membres de cette extrême droite. Outre que l’antisémitisme les réunit, les démocrates sont leurs ennemis communs, et il n’est écrit nulle part, dans les arts de la guerre, qu’il faut s’aimer pour être alliés. Tous les démocrates, y compris l’écrasante majorité des musulmans qui adhèrent à nos valeurs et défendent la démocratie. L’extrême droite et ses séides, comme Eric Zemmour, veulent « démontrer » que tous les musulmans sont des terroristes potentiels ; les djihadistes veulent leur interdire d’être des démocrates et les convertir – par la force là où ils en ont les moyens, comme en Syrie et en Iraq, ou par la peur et la manipulation ailleurs.

Les terroristes qui ont abattu les journalistes de Charlie Hebdo savent que nous sommes d’irréductibles sentimentaux. Un otage occidental nous fera crier au scandale et pleurer, alors que les Syriens abattus par dizaines à côté de lui ne seront qu’à peine mentionnés. Ces terroristes sont évidemment les ennemis de la démocratie parce qu’ils détestent la liberté, au nom de leur fanatisme. Ils la détestent autant que ceux qui les financent sans partager leur choix religieux dont ils se moquent. La mort de la démocratie se jouera sur différents modes ; une momie élégante que l’on viendra visiter là où le pouvoir d’achat sera maintenu, des charniers hideux dans les zones grises et non touristiques là où il n’y a aucun espoir de voir les populations devenir des consommateurs « utiles ». Les survivants auront compris que la liberté de pensée nuit gravement à la santé, même sans abuser, et qu’il vaut mieux fermer sa gueule si on a la possibilité de vivre « confortablement ».

Il est plus que temps de faire « tout autre chose »…

Vincent Engel, romancier, critique littéraire, professeur à l’Université de Louvain, Le Soir, 15 janvier 2015.

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