REGARDS SINGULIERS SUR UN MONDE PLURIEL - Introduction

« Chaque homme porte en soi la forme entière de l’humanité ». Montaigne

« L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… Voilà l’équation » Ibn Ruchd [Averroès]

« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». Claude Lévi-Strauss

« Je me suis toujours senti appartenir aux deux univers [arabe et occidental] sans être entièrement d’aucun ». Edward Saïd

Ces lignes sont écrites à l’heure où l’on assiste, vingt ans après, à la commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda ; en Syrie, au massacre planifié et ininterrompu d’une population civile, dont on oublie qu’elle s’est d’abord soulevée pour rejeter l’arbitraire avant d’être infiltrée par des mouvements radicaux ; en Tunisie, à la naissance d’une constitution démocratique à l’issue d’un soulèvement populaire mettant un terme à des années de dictature ; en Colombie, à un processus de paix hésitant, ambigu, mais qui pourrait constituer une étape-clé dans l’histoire de ce pays ; en Europe, à une crise majeure du projet européen, embourbé dans des politiques d’austérité qui confondent les moyens et les fins... et risquent de provoquer des divisions profondes entre les Etats membres.

Partout, des crises ou des tragédies qui sapent les fondements de la vie commune, se traduisent par la violation des droits fondamentaux et reproduisent des inégalités en tous genres.

Partout aussi, des sociétés qui travaillent à leur propre émancipation, en dehors ou en marge de la visibilité médiatique, en s’attelant à construire une conscience non-fragmentaire du monde, en jetant les bases de formes concrètes de solidarité, en cherchant à combiner justice transitionnelle, justice civile et justice sociale...

La tâche est âpre. Outre l’engagement militant, elle réclame la construction d’outils d’analyse permettant de mieux comprendre une réalité qui bouge à la vitesse de l’éclair. Des outils dont le mode d’élaboration se doit d’être explicité, à défaut d’être neutre. C’est le sens de notre démarche.

Après l’expérience des totalitarismes au XXe siècle, le monde qui émerge en ce début de XXIe siècle connait de profondes divisions, qui alimentent l’injustice et nourrissent la violence. Les raisons de ces divisions sont multiples : elles touchent tant à l’individualisme libéral, qui ne parvient jamais à penser le « commun » au-delà de la compétition entre les intérêts particuliers, qu’à l’enfermement dans des clôtures identitaires ou religieuses, qui voient dans chaque différence un danger, ou encore à l’héritage d’une mémoire nationale blessée, traumatisée, une mémoire qui ne passe pas...

Sans parler de la reconfiguration profonde du capitalisme à l’échelle mondiale, qui s’est émancipé des régulations nationales pour fonctionner en dehors de tout contrôle citoyen, n’hésitant pas à détruire les ressources naturelles ou à spéculer sur des biens élémentaires (terres, denrées alimentaires, énergies, eau, etc.) pour assurer son propre fonctionnement.

A l’inverse, c’est dans un lent et patient travail d’articulation entre les parties dissociées de son être social que notre monde parviendra à faire œuvre de « civilité » — pour reprendre un mot dont Rabelais et Montaigne faisaient largement usage, mais que nos idéologies ont trop souvent méprisé. Non pour céder aux mystifications de l’Un (l’Identité, le Progrès, la Nation, le Peuple, etc.), mais pour avancer sur la voie d’un monde commun ou, plus précisément, de mondes en commun.

Plus que jamais, la question de l’universalité des droits est appelée à rejoindre les hommes et les femmes dans la singularité de leurs modes de vie, de leur cultures, de leurs expériences, du moins si l’on attend que ces droits aient une chance quelconque de se concrétiser. Il est urgent de se mettre à l’écoute de la pluralité des mondes si l’on veut que l’horizon de l’universel ne soit pas le simple masque de l’hypocrisie, la face policée de droits que l’on proclame pour soi mais que l’on dénie aux autres. Urgent de se dégager des pièges de l’universalisme abstrait, qui consiste à affirmer des principes sans jamais connaître ou reconnaître la complexité des mondes vécus qui caractérisent notre « village global ». Urgent, enfin, de comprendre que seul cet horizon d’universalité est le gage d’une humanité qui travaille à sa propre humanisation, c’est-à-dire qui refuse la pente de l’injustice et de la violence en créant les conditions d’une véritable solidarité.

Comme le soulignait Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne (Plon, 1961), aucune société ne peut rester humaine si elle ne respecte pas la « loi de la pluralité », cette loi fondatrice selon laquelle tous les membres de l’espèce humaine sont à la fois égaux et différents. Pluralisme des valeurs et des croyances, pluralisme des expressions politiques, pluralités des formes économiques... En ce début de XXIe siècle, le « commun » doit à être décliné au pluriel, pour résister à la pente du dogmatisme (qui ne voit la communauté que dans l’affirmation d’un ordre unique) comme à celle du relativisme (qui renonce à faire œuvre commune).

Ce sont des mondes en commun qu’il nous revient de repérer ou de faire émerger dans le chaos qui, certains jours, semblent saturer l’actualité. Des mondes dont personne n’est propriétaire, mais dont nous sommes tous redevables. Et responsables.

Bonne lecture à toutes et tous.

Mohamed Nachi
Matthieu de Nanteuil
Avril 2014

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