Viktor Orban et l’imprévoyance coupable de l’Europe, par Jean-Paul Marthoz, sur son blog "La Liberté sinon rien", 19 septembre 2015

Les plus hautes autorités européennes se scandalisent aujourd’hui de l’attitude provocatrice du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui a multiplié les mesures et les déclarations contraires aux valeurs de l’Union. Mais elles ne font que récolter le fruit de leur imprévoyance, de leur complaisance et de leur passivité.

Au cours des cinq dernières années, comme le rappelle un rapport du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, la Hongrie a amendé cinq fois sa constitution et adopté plus de 600 lois. Non pas pour parfaire une démocratie encore marquée par l’héritage d’un demi-siècle de communisme, mais pour bétonner un système politique fondé sur une idéologie ouvertement illibérale et sur la domination du parti gouvernemental Fidesz.

Malgré les mises en garde, en dépit de débats houleux au Parlement européen, les gouvernements, pour la plupart, se sont tus. Accrochés à une conception surannée de la souveraineté nationale, ils ont laissé faire, comme si les valeurs européennes, inscrites pourtant en lettres d’or dans les Traités, relevaient du principe de subsidiarité. Comme si la fermeté de l’UE ne devait s’exercer que dans le domaine financier ou monétaire, alors que le défi lancé par la Hongrie est bien plus périlleux pour l’avenir de l’Europe que la crise de l’Euro. « J’aimerais que l’Union ait autant d’imagination à propos des droits fondamentaux que des programmes d’austérité », constatait amèrement l’historien portugais Rui Tavares, ancien député écologiste européen.

Les Etats membres ne sont pas seuls responsables de cette désolante dérive. Au Parlement, les députés de la droite de la droite se délectent évidemment de ce « populisme du goulash » et de sa recette à base de crispation nationaliste, de démagogie anti-européenne et d’arrogance autoritaire. Mais une lourde responsabilité revient aussi au Parti populaire européen, qui, à l’exception de quelques membres plus éclairés, a systématiquement protégé Viktor Orban. Il est vrai que ce groupe politique, héritier d’Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer et Robert Schuman, a peu à peu abandonné ses racines démocrates-chrétiennes pour agréger au sein d’une formation attrape-tout des partis très éloignés de la philosophie personnaliste dont se réclament encore certains de ses intellectuels, comme Herman Van Rompuy. Le Parti populaire espagnol, où le courant démocrate chrétien s’est perdu au sein du post-franquisme, Forza Italia du très peu démocrate et très peu chrétien Silvio Berlusconi et des formations réactionnaires de l’Europe de l’Est y constituent un môle intimidant face aux partisans du modérantisme politique incarné par Angela Merkel, Jean-Claude Juncker ou encore le CDH et le CD&V.

Il est vrai que Fidesz compte 12 députés européens qui assurent en partie l’avantage du PPE sur son grand rival socialiste, mais pour les contenter, le groupe mené par le social-chrétien bavarois Manfred Weber a dû avaler d’énormes couleuvres. Brandissant son national-catholicisme contre l’humanisme chrétien des Pères fondateurs, chantant les louanges de Vladimir Poutine contre l’ancrage atlantiste traditionnel des démocrates-chrétiens, agitant les minorités hongroises en Europe centrale, Viktor Orban a même eu le toupet de s’opposer à la candidature de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission.

L’absence de mécanisme efficace

Tout au long de ces cinq dernières années, Fidesz n’a eu de cesse de dénoncer la « mauvaise foi mesquine » de ses opposants et à pointer du doigt d’autres politiciens socialistes ou libéraux, comme le “social-populiste” slovaque Robert Fico. Et pourtant, les députés libéraux, socialistes ou verts qui ont élevé la voix contre Viktor Orban se sont essentiellement référés à des valeurs fondamentales que l’on aurait pu croire partagées par tous et fermement protégées par le droit européen.

Or, sur ce point essentiel, l’Europe, si pointilleuse sur les questions économiques, a été irresponsable. Lors de la rédaction des traités qui la gouvernent, elle a bâclé la mise en place de mécanismes qui auraient pu lui permettre de recadrer, le plus vite possible, un Etat membre déviant. Elle a agi comme si, une fois à l’intérieur de l’Union, un Etat européen était à jamais vacciné contre les risques de l’autoritarisme.Lorsque l’ex-Commissaire européenne Neelie Kroes a constaté les dérives de Budapest dans le domaine des médias, elle n’avait à sa disposition que de modestes procédures d’infraction. L’« option nucléaire », c’est-à-dire la suspension des droits de vote de la Hongrie, prévue par l’article 7 du Traité sur l’Union européenne, n’a jamais été sérieusement envisagée, en raison de la pusillanimité des Etats membres.

Viktor Orban, en politicien madré, a pu sans risque poursuivre sa stratégie, en tablant sur la désunion de l’Union et sur la contagion national-populiste. Pari gagné : la crise de l’asile et de la migration lui apporte aujourd’hui une occasion de faire la nique à Bruxelles et à ses « valeurs universelles ». Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que l’Union européenne prenne au sérieux sa propre rhétorique : « Les droits fondamentaux ne devraient pas être considérés comme une arrière-pensée, déclarait le vice-president de la Commission, Frans Timmermans en mars dernier, mais comme l’essence même de ce que l’Union défend ».

A Budapest, toutefois, Viktor Orban ne se départit pas de son sourire sardonique, car il est persuadé qu’il n’a rien à craindre, que les fonds européens, qui soutiennent sa politique de détricotage démocratique, ne seront pas coupés et que les Eurocrates, pour paraphraser Lénine, continueront à « lui fournir la corde avec laquelle il les pendra ».

Notes : cette question de l’absence d’un mécanisme à même de ramener un Etat membre “dans le droit chemin” est l’un des sujets de notre rapport pour le Comité pour la protection des journalistes sur l’Union européenne et la liberté de presse, à paraître le 29 septembre. Le Parlement européen a publié deux rapports importants sur ces questions, l’un spécifiquement sur la Hongrie par Rui Tavares (Groupe des Verts) et l’autre sur les libertés fondamentales par Louis Michel (Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe).