La Fête de l’Indépendance en Pologne n’était pas un « beau spectacle » Par Barbora Černušáková, chercheuse sur la Pologne

« Un beau spectacle », a commenté le ministre de l’Intérieur. Il se référait à la marche de samedi dernier dans le centre de Varsovie, au cours de laquelle des manifestants ont brandi des symboles racistes et fascistes, certains tenant des banderoles portant pour message « l’Europe sera blanche ou désertée », et des membres de groupes d’extrême droite et leurs sympathisants ont agité des torches et lancé des pétards.

Les corps meurtris de femmes qui ont courageusement organisé leur propre manifestation pacifique pour protester contre la haine affichée sont une autre illustration de l’intolérance viscérale dont les marcheurs ont fait preuve.

Qualifier de « beaux » le racisme, la xénophobie et la misogynie, c’est avoir la mémoire bien courte pour le ministre d’un pays fier d’avoir combattu le nazisme.

Quand une telle haine est cautionnée depuis le sommet, par un haut responsable du gouvernement, qui va demander des comptes à ceux qui la professent ? Quel rempart y a-t-il contre les politiques qui bafouent les droits humains, sapent la primauté du droit et permettent au racisme de prospérer ? L’Union européenne a précisément été fondée pour éviter de telles situations, mais si les institutions de l’UE se sont fait entendre, y compris après la marche de samedi, aucune mesure concrète n’a encore été adoptée.

Il semble que la situation ait évolué ce mercredi, lorsque le Parlement européen a enclenché le mécanisme permettant à l’UE de prendre des mesures concrètes sur la Pologne, qui devrait en définitive faire l’objet d’un vote au titre de l’article 7(1) du traité de l’UE au Parlement européen. À l’issue de ce scrutin, la Pologne pourrait se trouver privée de ses droits de vote.

Le gouvernement polonais a reçu un carton jaune. Mais si les autorités maintiennent des réformes qui sapent l’indépendance du pouvoir judiciaire, et si elles continuent à réprimer les manifestations pacifiques et les ONG et à bafouer les droits des femmes et des filles, des réfugiés et de beaucoup d’autres personnes, elles risquent d’avoir droit à un carton rouge. Les membres du Parlement européen présents ont voté à une grande majorité en faveur d’une résolution très ferme. Ils ont également appelé le gouvernement polonais à condamner la marche xénophobe et fasciste qui a eu lieu à Varsovie le 11 novembre.

Jusqu’à présent, toutefois, les autorités polonaises n’ont guère réagi. Le fait que la police ait concentré ses efforts sur ceux qui manifestaient contre le racisme et le fascisme en dit déjà long. Loin d’assister à une « belle journée », les observateurs d’Amnesty International ont été témoins de bien vilaines scènes ce jour-là à Varsovie – les policiers s’opposant en nombre aux personnes venues défendre pacifiquement les droits humains et la primauté du droit.

Le fait que la police tourne le dos aux torches pour s’intéresser aux manifestants pacifiques dénonçant le racisme peut sembler contraire à ce à quoi on aurait pu s’attendre intuitivement. Mais du fait des changements récemment apportés à la législation, les autorités peuvent donner la priorité à certaines manifestations par rapport à d’autres.

La marche de l’Indépendance a lieu régulièrement, et c’est là le cœur du problème. Les « rassemblements cycliques », tels que définis dans la législation, sont ceux qui se produisent régulièrement, au même moment et au même endroit depuis au moins trois ans ; ils sont désormais considérés comme prioritaires par rapport aux autres types de manifestation.

Le fait de donner à une forme d’expression la priorité sur une autre, sans que les autorités cherchent à trouver une solution pour que les deux rassemblements puissent raisonnablement coexister, constitue une violation du droit international et des normes internationales relatives à la liberté de réunion et d’expression.

Non seulement la police n’a pas facilité la contre-manifestation, mais elle est allée encore plus loin en extrayant, par la force, un groupe d’une cinquantaine de manifestants pacifiques qui brandissaient des banderoles avec les slogans suivants : « Voici les frontières de la décence », « Varsovie est déshonorée », « Ma patrie est l’humanité », puis en retenant ces manifestants en garde à vue pendant trois heures. La majorité d’entre eux sont actuellement poursuivis pour avoir perturbé un rassemblement légal.

Un « beau spectacle » – ce n’est pas non plus en ces termes qu’un groupe de 13 militantes a évoqué la marche de l’Indépendance. Ces femmes, qui se sont jointes pacifiquement au défilé avec une banderole « Halte au fascisme », ont été accueillies brutalement par certains marcheurs de la Fête de l’indépendance. Agnieszka, une des femmes qui manifestaient ce jour-là, a dit à Amnesty International : « [...] ils se sont mis à nous donner des coups de pied, à nous insulter, puis ils nous ont écartées du parcours. Ce n’est pas que nous voulions empêcher ou bloquer le défilé, nous voulions simplement leur montrer notre message et partir ».

Elżbieta, une autre militante, nous a décrit les différences de comportement de la police. « Lorsque nous organisons les manifestations "Black protest" pour défendre les droits des femmes, les contre-manifestants viennent et nous insultent ou nous traitent de meurtrières. La police les protège. » Mais cette protection n’a pas été étendue aux femmes quand elles ont manifesté le 11 novembre. « Les assaillants ont d’abord arraché notre banderole, puis se sont mis à déchirer nos vêtements et à nous donner des coups de pied. J’ai reçu plusieurs coups de pied dans le dos. Il y a des personnes, dont les organisateurs de la Marche de l’Indépendance, qui nous ont protégées ». L’une des militantes a appelé la police pour signaler les faits. « Ils ont mis 30 minutes à arriver et nous ont demandé ce que nous faisions là, laissant entendre que nous étions des provocatrices. »

À l’approche de la marche de la Fête de l’Indépendance, le ministre de l’Intérieur a annoncé que la police était bien préparée pour maintenir l’ordre public. Pourtant, les policiers sur place ont fermé les yeux sur des cas d’incitation à la violence et sur les saluts nazis de nombreux manifestants.

Le gouvernement polonais s’est engagé dans une voie dangereuse. Il est encore temps de changer de cap et de faire le nécessaire pour que les droits humains soient respectés, mais le point de non-retour est proche.

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