À l’approche d’élections cruciales au Myanmar, le climat de peur bâillonne les médias

Par Rupert Abbott, directeur des recherches sur l’Asie du Sud-Est à Amnesty International

Les citoyens du Myanmar doivent se rendre aux urnes cette année, et il importe plus que jamais que la presse soit libre d’informer la population sur les choix qui s’offrent à elle. Pourtant, écrire des articles reste un exercice risqué au Myanmar – et peut même vous conduire en prison.

Cette année, deux rédacteurs en chef du Myanmar Post Weekly en ont fait la triste expérience, après avoir publié un article qui a fortement déplu aux militaires du pays. Fondé sur un entretien avec le général Thein Zaw, député et responsable des forces armées, la une de l’article insinuait que le général avait fait des commentaires sur le niveau d’éducation de ses collègues parlementaires. Les deux rédacteurs en chef, Than Htike Thu et San Moe Tun, ont été condamnés à deux mois de prison pour « diffamation ».

Cette condamnation scandaleuse bafouait clairement leur droit à la liberté d’expression : nul ne devrait avoir à purger une peine de prison pour un titre inoffensif. Hélas, leur affaire n’est que la partie visible de l’iceberg.

Comme le montre Amnesty International dans son nouveau rapport, les deux dernières années au Myanmar ont été marquées par un durcissement de la répression contre la liberté des médias et la liberté d’expression. Les autorités hésitent de moins en moins à harceler, menacer et jeter en prison les journalistes qui couvrent des sujets jugés « gênants ».

Il ne fait aucun doute que le paysage médiatique au Myanmar s’est diversifié depuis les réformes de grande envergure annoncées en 2011. Fini le temps où une poignée de médias étaient tenus de se soumettre à une sévère censure d’État avant publication. Aujourd’hui, les médias englobent plusieurs chaînes de radio et de télévision, ainsi que des organes de presse écrite et en ligne, qui couvrent des sujets auparavant totalement interdits, tels que les droits humains ou le principal parti d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD).

Cependant, ces libertés récemment mises en place ont leurs limites. Les autorités continuent d’utiliser des méthodes à la fois anciennes et nouvelles pour entraver la liberté des médias, en s’appuyant sur une série de lois draconiennes afin de cibler des personnes ou des médias dont les reportages ne sont pas appréciés par le gouvernement ou l’armée.

Des journalistes courageux mettent leur sécurité et leur liberté en péril, en testant ces limites. Aujourd’hui, au moins 10 professionnels des médias se trouvent sous les verrous, simplement pour avoir fait leur travail ; ils ont tous été incarcérés en 2014. Amnesty International les considère comme des prisonniers d’opinion qui doivent être libérés immédiatement et sans condition.

La menace de l’emprisonnement se traduit par un phénomène d’autocensure très étendu. Les journalistes savent quelles sont les « lignes rouges » à ne pas franchir, et notamment, comme l’illustre le cas du Myanmar Post Weekly, les sujets critiques envers l’armée. Les journalistes que nous avons interviewés nous ont tous confié qu’ils renonceraient à couvrir les questions touchant à l’armée, sachant quelles pourraient en être les conséquences.

La majorité des professionnels des médias et des journalistes avec lesquels s’est entretenue Amnesty International ont indiqué vouloir garder l’anonymat, invoquant la crainte d’être incarcérés. L’affaire emblématique des « cinq journalistes d’Unity » a eu un effet très dissuasif. Cinq journalistes de l’hebdomadaire Unity purgent actuellement une peine de sept ans de prison, assortie de travaux forcés, après que le journal a publié un article sur l’existence présumée d’une fabrique secrète d’armes chimiques gérée par l’armée. Ils ont été condamnés pour « divulgation de secrets d’État » à l’issue d’un procès inéquitable.

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, l’armée du Myanmar a même publié une déclaration menaçant de poursuivre en justice toute personne qui publierait des citations de l’un des groupes armés ethniques du pays. L’ironie avait semble-t-il déserté les rangs des hauts gradés.

Outre ceux qui sont incarcérés, un très grand nombre de journalistes font l’objet de menaces ou d’intimidations dans l’exercice de leur travail. Durant les manifestations menées par les étudiants cette année, de nombreux reporters sur le terrain ont déclaré avoir été menacés par les autorités ou pris en photo par des policiers en civil.

Fait inquiétant, des groupes bouddhistes nationalistes extrémistes, devenus toujours plus influents ces dernières années, s’en prennent également aux professionnels des médias, en particulier à ceux qui s’intéressent à la minorité opprimée des musulmans Rohingyas. Une journaliste nous a raconté que lorsqu’elle couvrait les émeutes entre musulmans et bouddhistes en juillet 2014, des hommes portant des habits de moines bouddhistes avaient crié : « Plus de questions. Frappez-les ! Fracassez-leur le crâne ! »

Tous ces événements contribuent à engendrer un climat de peur pour les journalistes, ce qui est particulièrement inquiétant alors que le Myanmar approche à grands pas des élections générales prévues en novembre. Pendant la période électorale, un média indépendant peut informer la population, lui présenter des analyses et servir de plateforme à un débat ouvert.

Les autorités du Myanmar doivent mettre fin à l’assaut contre la liberté de la presse. Elles doivent cesser de manifester un soutien de façade aux droits humains et prendre de véritables mesures : libérer tous les journalistes emprisonnés en raison de leur travail pacifique et abandonner toute mesure visant à réduire au silence les médias.

Par ailleurs, la communauté internationale ne doit pas se contenter d’observer en silence depuis la touche. Coopérer avec le Myanmar ne suppose en aucun cas de fermer les yeux sur les violations des droits humains – les gouvernements doivent s’exprimer au nom de ceux qui sont muselés et réclamer que cesse la répression contre la liberté de la presse.

Le changement doit s’opérer sans attendre, avant que d’autres journalistes ne soient jetés en prison ou réduits au silence.

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