Alors que la Chine s’apprête à réviser son code civil, des appels à la reconnaissance juridique du mariage homosexuel sont à nouveau lancés

Ce n’est pas la première fois que Sun Wenlin est sous les feux de l’actualité.

En avril 2016, Sun Wenlin et son compagnon, Hu Mingliang, ont intenté une action en justice contre les autorités de Changsha, capitale de la province du Hunan, dans le sud de la Chine, après avoir tenté en vain d’obtenir un certificat de mariage. Ils n’ont pas eu gain de cause, le tribunal ayant statué que la Loi chinoise relative au mariage ne reconnaissait pas le mariage entre personnes de même sexe. Toutefois, cette affaire, la première du genre, a eu un retentissement considérable dans les médias.

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Deux ans plus tard, Sun Wenlin est à nouveau au centre d’un vif débat, depuis qu’il a participé à une consultation publique lancée par le gouvernement au sujet d’un projet de révision du Code civil, qui prévoit notamment de nouvelles dispositions relatives aux droits contractuels, au mariage et à la famille, ainsi qu’aux délits. (Au 24 octobre, plus de 380 000 réponses du public avaient été soumises ; la période de consultation prendra fin le 3 novembre.) Sur son compte officiel WeChat, Sun Wenlin a suggéré l’ajout de dispositions juridiques couvrant le mariage entre personnes de même sexe et a appelé les lesbiennes, gays et bisexuels à soumettre des propositions similaires aux autorités.

Son appel a rapidement attiré plus de 100 000 vues sur WeChat et a suscité un débat public passionné. Un intervenant a écrit : « Cette proposition a mon soutien inconditionnel. Avant que mon amoureux ne meure des suites d’une maladie en juin, nous avons toujours souhaité que notre union soit reconnue légalement. Il n’a pas vécu assez longtemps pour voir le jour où l’égalité devant le mariage deviendrait une réalité. Je le regretterai jusqu’à la fin de mes jours. En tant que professionnel du droit, je tiens à lutter [pour l’égalité devant le mariage] pour lui, pour moi-même et pour les personnes qui ont les mêmes revendications que nous. Je vais demander à mes amis de s’associer à ce combat. »

Sun Wenlin tente d’inscrire la question de l’égalité devant le mariage dans le débat général en Chine. Mais pour les couples de lesbiennes, gays et bisexuels, le mariage, ou plutôt son absence, façonne en permanence, pour ne pas dire limite, les attentes en matière de relation amoureuse et affecte les possibilités de projection dans l’avenir avec le ou la partenaire.

Simin*, une femme bisexuelle de Tianjin, 25 ans environ, est en couple avec sa compagne depuis trois ans. Elles se sont rencontrées par le biais du travail. Elle est follement amoureuse et, si elle en avait la possibilité, elle aimerait épouser sa partenaire.

« Bien que le mariage ne soit qu’une formalité, pour moi c’est une façon de faire savoir au monde entier que je vis une relation formidable », a dit Simin. « Sinon, personne ne saura à quel point ma compagne est adorable !  »

Malheureusement, la Loi relative au mariage ne reconnaît que l’union d’un homme et d’une femme. La toute première loi sur le mariage de la République populaire de Chine a été promulguée en 1950. Elle a depuis lors été remplacée par la Loi relative au le mariage actuellement en vigueur, promulguée en 1980 et modifiée en 2001.

Dans un pays comme la Chine, le mariage symbolise également le respect et l’amour pour les parents et les ancêtres. Il est considéré comme une obligation filiale. Les parents attendent de leurs enfants qu’ils se marient quand ils ont une vingtaine d’années et qu’ils aient ensuite leurs propres enfants, prolongeant ainsi la lignée familiale.

«  Si je peux me marier, cela veut aussi dire que je peux être acceptée par ma famille. Je n’aurai plus à leur mentir », a dit Simin. « En ce moment, mes parents me demandent tout le temps quand je vais me marier, mais je ne peux même pas leur parler de ma relation. »

Mei, une lesbienne de Guangdong, explique ce que cela signifie pour elle de ne pas pouvoir épouser légalement la femme qu’elle aime : « Même si je réussissais à convaincre ma partenaire de m’épouser et à obtenir le soutien de mes parents, même si je trouvais le meilleur organisateur de mariage qui soit., si je remplissais tous les sièges au banquet et si je recevais la bénédiction de tous nos proches pendant la cérémonie de nos rêves, je ne pourrais toujours pas inscrire le nom de ma compagne en tant que « membre de la famille » sur des documents officiels  ».

Même si elles organisent une grande fête de mariage, leur union ne sera pas reconnue par la loi. «  Nous voulons avoir nos propres enfants et les élever à notre façon, en prenant soin d’eux comme des parents sont censés le faire. Or, ce n’est pas possible, car on nous dit que ce que nous voulons n’est pas « légal ».  »

La Loi relative au mariage, non inclusive, fait qu’il est presque impossible pour les lesbiennes, les gays et les bisexuels en Chine d’avoir des enfants. Chengwen, une étudiante de Guangzhou, en parle souvent avec sa compagne :

« Ma partenaire veut vraiment des enfants. Pour cela, nous ne voyons pas d’autre solution que de quitter la Chine. C’est la seule possibilité qui nous ayons pour être toutes les deux les parents de nos enfants. »

En vertu de la réglementation en vigueur en Chine, les couples de même sexe ne sont autorisés à utiliser aucune technologie de procréation médicalement assistée (PMA), y compris la fécondation in vitro (FIV). Il n’est pas possible pour une femme non mariée de bénéficier d’un traitement de procréation assistée, ce qui fait qu’il est impossible pour Chengwen ou sa partenaire de porter elles-mêmes leur enfant.

La Loi relative à l’adoption n’interdit pas aux personnes non mariées de recourir à l’adoption, mais si Chengwen et sa partenaire décident d’adopter un enfant en Chine, une seule d’entre elles sera légalement reconnue en tant que tutrice de l’enfant adopté, car les couples de même sexe ne sont pas éligibles à une adoption conjointe. Chengwen et sa compagne estiment qu’il est tout simplement impossible pour elles d’être parents ensemble dans leur pays.

«  Cela coûte très cher d’émigrer et d’obtenir un don de sperme à l’étranger  », a dit Chengwen. « Cela veut dire aussi que je devrai renoncer à ma carrière ici, en Chine. »

Même pour les couples de même sexe qui n’envisagent pas d’avoir des enfants, il est extrêmement difficile de bâtir un avenir ensemble, étant donné que leur union n’est pas reconnue par le droit chinois.

«  Il est impossible pour nous de faire vraiment partie de la société », a dit Simin. « Nous sommes obligées de supporter un coût de la vie plus élevé parce que nous ne sommes pas éligibles à beaucoup d’aides sociales. Actuellement, de nombreuses villes ne proposent des bilans médicaux gratuits qu’aux femmes mariées. Les couples de même sexe ne peuvent pas non plus faire une demande de logement social en tant que famille.

« Nous sommes obligées de supporter un coût de la vie plus élevé parce que nous ne sommes pas éligibles à beaucoup d’aides sociales. Actuellement, de nombreuses villes ne proposent des bilans médicaux gratuits qu’aux femmes mariées. »

«  J’ai peur que, lorsque nous serons trop âgées pour prendre soin l’une de l’autre, nos vies ne soient misérables.  »

De nombreux Chinois voient dans le mariage une réponse à notre besoin universel de confiance, d’amour, de vie commune et d’acceptation. Les lois qui empêchent les couples de même sexe de forger des unions engagées et aimantes restent une source d’angoisse pour les lesbiennes, les gays et les bisexuels en Chine. Mais certaines de ces personnes entrevoient une lueur d’espoir.

« C’est une bonne chose de faire pression pour la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe en répondant à l’appel lancé par le gouvernement pour la révision du projet de code civil  », a dit Kelin, un homosexuel qui vit à Beijing. «  La société accorde vraiment de l’attention à la question maintenant. Beaucoup de gens nous soutiennent. »

Une enquête nationale sur les attitudes sociales à l’égard de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre et de l’expression de l’identité de genre a montré que sur plus de 10 000 personnes interrogées, près de 85 % étaient favorables à la légalisation du mariage entre personnes de même sexe.

Bien qu’elle ait des détracteurs, la proposition de Sun Wenlin visant à rendre le Code civil plus inclusif a reçu beaucoup de soutien, et le hashtag « Code civil, mariage homosexuel » (#同性 婚姻) a déjà a attiré 70 millions de vues et près de 130 000 publications sur Weibo, l’équivalent chinois de Twitter.

La Chine est l’un des nombreux pays d’Asie de l’Est qui ne reconnaissent pas encore les unions entre personnes de même sexe et qui doivent encore s’attaquer à la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre, l’expression de l’identité de genre et les caractéristiques sexuelles. Cependant, la tendance pourrait être en train de changer dans la région : à Taiwan, la lutte pour l’égalité devant le mariage progresse (un rassemblement de grande ampleur a eu lieu dimanche en prévision du vote du 24 novembre), cela même alors qu’il existe une loi érigeant en infraction les relations sexuelles en dehors du mariage, texte qui affecte les femmes de manière disproportionnée. Au Japon, neuf municipalités envisagent de proposer des certificats pour les unions entre personnes de même sexe. Tokyo a été la première ville du Japon à adopter des ordonnances interdisant la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou d’autres caractéristiques.

Quand la Chine suivra-t-elle cet exemple ?

L’appel lancé par Sun Wenlin en faveur d’un code civil qui reconnaisse le mariage entre personnes de même sexe est non seulement l’occasion pour les internautes de manifester leur accord avec l’égalité devant le mariage, mais aussi une chance pour la société chinoise de comprendre que personne ne devrait être privé de la possibilité de se marier uniquement en raison de son choix amoureux.

* À part Sun Wenlin et Hu Mingliang, tous les noms sont des pseudonymes.

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