Atteintes aux droits humains dans les plantations d’huile de palme

Certaines des plus grandes marques agroalimentaires et ménagères du monde vendent des aliments, des cosmétiques et d’autres biens de consommation courante contenant de l’huile de palme dont la production est entachée de scandaleuses atteintes aux droits humains.

Amnesty International a enquêté sur l’exploitation par le travail dans des plantations en Indonésie qui fournissent de l’huile de palme à Wilmar, leader mondial de la transformation et de la commercialisation de l’huile de palme.

Amnesty International s’est entretenue avec 120 ouvriers, dont des enfants, qui travaillent dans des plantations de palmiers à huile à Kalimantan et Sumatra, en Indonésie, et a pris connaissance des atteintes aux droits humains qui entrent dans la fabrication de nombre de nos marques préférées de produits de consommation courante.

Travail des enfants

« Le plus dur c’est de ramasser les fruits tombés par terre, parce qu’ils sont lourds. J’ai mal aux mains et j’ai des courbatures. » - C., un garçon de 10 ans

Des ouvriers et ouvrières employés par plusieurs entreprises ont indiqué aux chercheurs avoir vu des enfants travailler dans les plantations pour aider leurs parents. Par crainte de perdre leur emploi s’ils parlent de ce sujet, les parents sont réticents à être interrogés sur le travail des enfants.

La plupart des enfants aident leurs parents l’après-midi, après être allés à l’école, ainsi que le week-end et pendant les vacances scolaires. Certains, toutefois, ont quitté l’école pour aider leurs parents et travaillent toute la journée ou presque.

Les enfants ont raconté aux chercheurs d’Amnesty International qu’ils travaillent sans tenue de protection, dans un environnement plein de dangers, tels que les chutes de branches, l’exposition à des produits chimiques et les lourdes charges à porter.

D., un garçon âgé de 12 ans dont le père fait la récolte pour un fournisseur de Wilmar, a décrit sa vie de labeur à Amnesty International.

« Je vais à l’école, je suis en sixième. J’aide [mon père] tous les jours, du lundi au samedi, de 14 à 18 heures. Mon père travaille jusqu’à 18 heures. Je ramasse les fruits tombés par terre. Ce n’est pas pénible de ramasser les fruits, mais ils ont un petit ver qui me pique. Je mets les fruits dans un sac et je le transporte jusqu’au point de collecte. Je ne peux pas porter les sacs lorsqu’ils sont pleins, alors je les porte à moitié remplis. À la fin, je récolte 10 sacs entiers. Le plus dur, c’est de ramasser tous les fruits tombés qui sont éparpillés partout. Je ne porte pas de gants et cela fait mal de les ramasser. Je n’ai pas de bottes, je porte des sandales. Je travaille même s’il pleut, et c’est glissant. Je glisse en transportant le sac. Je tombe parfois, et j’ai des bleus, mais pas de saignements ni de coupures.

« Une fois rentré à la maison, je fais mes devoirs. J’y consacre environ une demi-heure. Je suis très fatigué à la fin de la journée. Je manque de temps pour étudier. J’aimerais avoir plus de temps. Pendant les vacances de l’Aïd, je vais dans notre village. Pendant les autres vacances, j’aide mon père toute la journée. »

C., un garçon de 10 ans, a abandonné l’école après le CE1 et aide son père, qui travaille pour un fournisseur de Wilmar. Il aide son père depuis l’âge de huit ans.

Il a expliqué : « J’aide mon père de 6 heures du matin à midi tous les jours, du lundi au samedi. Je ne vais pas à l’école [...]. Je ramasse seulement les fruits tombés par terre. Je porte tout seul le sac de fruits tombés, mais je ne peux le porter qu’à moitié rempli. C’est difficile de le porter, il est lourd. Je le fais aussi quand il pleut mais c’est dur. Je ramasse entre deux et cinq sacs pleins. Le plus dur, c’est de ramasser les fruits tombés parce qu’ils sont lourds. J’ai mal aux mains et j’ai des courbatures. »

Le père de C. a expliqué que, sans l’aide de ses enfants, il ne pourrait pas atteindre ses objectifs.

Travail forcé

« Je dois travailler même quand je souffre, sinon le chef d’équipe ne va me compter qu’une demi-journée de travail » - U., ouvrière journalière

Amnesty International s’est entretenue avec des ouvriers devant travailler de longues heures pour atteindre des objectifs ridiculement élevés, dont certains impliquent des tâches très rudes physiquement, comme l’utilisation de lourds outils manuels pour couper des fruits sur des arbres de 20 mètres de haut.

Elle a constaté des cas où des chefs d’équipe menacent des ouvriers employés dans des unités chargées de l’entretien des palmiers de ne pas les payer ou de déduire leur salaire afin de les obliger à continuer de travailler.

A. travaille comme ouvrière journalière au sein d’une unité de ce type chez PT Milano.

Elle a déclaré : « L’objectif est de 15 à 17 sacs [à épandre]... Si je n’atteins pas mon objectif, ils me demandent de continuer à travailler mais je ne suis pas payée pour les heures supplémentaires et ne touche aucune prime. Je dois finir tous les sacs avant de pouvoir partir. Il y a environ trois mois, mon amie et moi avons dit au chef d’équipe que nous étions épuisées et souhaitions partir. Il nous a répondu : « Si vous ne voulez pas travailler, rentrez chez vous et ne revenez pas. » C’est un travail difficile car l’objectif est terrifiant. Nous devons finir 17 sacs. Le terrain est particulièrement difficile, car il est en pente et nous devons monter et descendre sans cesse. C’est de la tourbe et il y a des souches d’arbres partout. J’ai mal aux pieds, aux mains et au dos après avoir travaillé. »

U., employée dans une unité chargée de l’entretien des palmiers pour un fournisseur de Wilmar, a raconté que le fait d’être rémunérée en fonction d’un objectif la contraint à travailler plus qu’elle ne le peut :

« Je souffre de rhumatismes et mes genoux me font mal [...] Le chef d’équipe me hurle dessus si je ne remplis pas l’objectif. Je dois travailler malgré la douleur, car sinon il me compte seulement une demi-journée de travail si je n’atteins pas l’objectif. »

Les ouvriers peuvent aussi être contraints de manière arbitraire de faire des heures supplémentaires sans être rémunérés. L’un d’entre eux a expliqué que de nombreux ouvriers qui pulvérisent des substances chimiques dans les plantations de palmiers à huile rentrent chez eux sans avoir été payés s’il pleut avant une certaine heure de la matinée :

« En ce moment, même si nous travaillons 10 heures ou toute la journée, nous ne pouvons pas obtenir le salaire journalier... Si nous pulvérisons depuis le début de la matinée jusqu’à 11 heures et qu’il pleut, nous ne serons pas payés pour cette journée, parce que les substances pulvérisées se diluent et n’ont pas d’effet... Nous devons refaire le travail et alors seulement, nous serons payés. Nous ne percevons rien de plus pour le travail supplémentaire, seulement le salaire journalier. »

Une ouvrière journalière a expliqué qu’elle est renvoyée chez elle sans être payée si le pulvérisateur qu’elle utilise tombe en panne, même si elle a déjà pulvérisé quatre ou cinq cuves. Elle a déclaré :

« Cela m’arrive une ou deux fois par mois. Lorsqu’il pleut, le pulvérisateur ne fonctionne pas bien et je pulvérise six à sept cuves, puis il tombe en panne… Je suis à la fois contrariée et désespérée car j’ai travaillé tellement dur. »

Discriminations fondées sur le genre

« Il est impossible pour une femme d’avoir un contrat de travail permanent chez Wilmar » – employé d’une filiale de Wilmar

Amnesty International a dévoilé une pratique systématique discriminatoire consistant à employer des femmes comme journalières, ce qui les prive d’un emploi stable et de prestations sociales telles que l’assurance maladie et la retraite. Les personnes travaillant dans les unités chargées de l’entretien des plantations, qui sont presque toutes des femmes, gardent ce statut temporaire même lorsqu’elles travaillent pour l’entreprise pendant des années, et ce statut les prive de prestations sociales telles que des indemnités, notamment de maladie. Leur statut est fondamentalement précaire et elles n’ont aucune garantie concernant la fin de leur emploi.

V., ouvrière journalière pour une filiale de Wilmar, a raconté qu’elle avait eu un accident pendant ses heures de travail et a été soignée par l’entreprise, mais n’a reçu aucune indemnité et n’a été payée que pour une petite partie des journées pendant lesquelles elle n’a pas pu travailler.

Elle a déclaré : « Je me trouvais à bord d’un jonder [petit camion qui sert à transporter les fruits de palmier et autres équipements], assise sur l’engrais. C’est le chef d’équipe qui m’a demandé d’y aller avec le jonder, parce que la zone était éloignée. Le jonder tentait de franchir un petit pont, il s’est renversé, je suis tombée dans un fossé et les sacs d’engrais me sont tombés dessus. J’ai avalé l’eau qui se trouvait dans le fossé. J’avais mal partout. J’étais blessée aux jambes et incapable de marcher. J’ai eu des massages et des injections. Le médecin du travail est venu chez moi pour me faire les piqûres. Je n’ai pas eu à payer ces soins. Je n’ai pas pu travailler pendant trois mois, et ils m’ont payée pendant 15 jours seulement. J’ai demandé des indemnités – en vain. »

Un homme a raconté à Amnesty International que son épouse employée comme journalière n’avait jamais demandé d’être embauchée à titre permanent, car : « Il est impossible pour une femme d’avoir un contrat de travail permanent chez Wilmar. »

Aux termes de la loi sur le travail en Indonésie, les femmes qui ont des douleurs lors de leur période de règles et en font part à leur employeur ne sont pas obligées de venir travailler le premier et le deuxième jour de leur menstruation.

Des employées de SPMN, un fournisseur de Wilmar, ont raconté aux chercheurs qu’afin d’obtenir leur congé menstruel, auquel elles ont droit si elles ressentent des douleurs durant leurs règles, elles sont soumises à des tests dégradants.

L’une d’entre elles, B., a déclaré : « Nous avons notre congé menstruel, à savoir deux jours, mais nous devons aller à la clinique et l’infirmière nous donne un coton pour montrer que nous saignons, sinon le médecin ne nous croit pas. Bien sûr, je suis contrariée, ce n’est pas hygiénique. Je dois essuyer le sang et... je dois mettre le coton dans un sac avant de le montrer au médecin, qui est un homme. Il y a des sages-femmes et elles nous croient, mais nous devons le montrer au médecin. »

Exposition aux produits toxiques

« J’aimerais seulement être stable quand je marche, comme avant. » - Yohanna, une ouvrière blessée par des produits chimiques

Les travailleurs du secteur de l’huile de palme sont exposés à la pollution de l’air en raison des feux de forêts, ainsi qu’aux substances chimiques utilisées dans les herbicides, les pesticides et les engrais. Ils transportent dans un sac à dos le pulvérisateur contenant les produits chimiques, notamment le paraquat, produit hautement toxique interdit dans l’Union européenne et que Wilmar affirme avoir supprimé en 2012. Bien souvent, ils ont des équipements de protection inadaptés ou des outils défectueux, ce qui fait qu’une partie des produits coule sur leur dos et leurs mains.

Yohanna, l’une des rares ouvrières grièvement blessée disposée à parler publiquement de son expérience, a raconté à Amnesty International qu’elle a souffert de lésions irréversibles de son nerf optique, lorsque le produit chimique gramaxone, herbicide contenant du paraquat, a aspergé son visage, la laissant incapable de travailler. Au lendemain de l’accident, son supérieur lui a demandé de finir de transporter le produit avant d’aller se faire soigner.

« J’essayais de charger un pulvérisateur sur mon vélo, mais il a glissé et il est tombé. Je me suis précipitée pour le ramasser, mais avant que je n’y arrive, le liquide s’est déversé et m’a aspergé le visage... Lorsque je suis allée à la clinique après cet incident, j’ai vu la sage-femme, il n’y avait pas de médecin ni d’infirmière à ce moment-là... Je lui ai dit que j’avais du poison dans l’œil et elle m’a donné des gouttes... Elles n’ont pas permis de nettoyer mon œil...Au début, je voyais de mon œil droit, mais au bout d’un mois, tout est devenu flou...Le médecin à l’hôpital [le plus proche] l’a examiné et l’a nettoyé, et ils m’ont fait une injection en intraveineuse et m’ont donné des pilules/ comprimés à prendre.

« La médecin ne m’a pas dit ce qui n’allait pas, elle a simplement parlé à l’infirmière et a rédigé une ordonnance. Je suis restée à l’hôpital pendant 15 jours. Il [mon œil] devenait rouge environ toutes les deux semaines, surtout si je sortais et qu’il était exposé à la lumière - du soleil ou électrique. Je sentais des picotements /Mon œil me faisait mal et je me sentais prise de vertige et sur le point de tomber. Je voyais flou. C’était comme si mon œil allait sortir de son orbite. Je continuais à travailler dans la même unité, manipulant des produits chimiques et les transvasant dans les cuves. Aucun bilan de santé entre deux. Les chefs d’équipe ne portent pas de lunettes de protection, même lorsqu’ils transfèrent les produits chimiques.”

Environ un an et demi après l’accident, Yohanna s’est vu confier une lentille spéciale pour protéger son œil, qui était parfois si gonflé qu’elle ne pouvait plus l’ouvrir, en raison de la chaleur. Elle a dû payer la lentille elle-même. Elle souffre de terribles maux de tête et de vertiges du fait des lésions du nerf optique.

«  Le médecin a dit que la blessure était due au Gramoxone, qui avait
endommagé le nerf optique … Je ne vois pas de cet œil. J’ai parfois des douleurs dans une partie de la tête, et quand cela arrive, j’ai l’impression que mon œil est vraiment enflé. J’ai encore quelques vertiges. Je ne peux pas lire car je vois flou de cet œil. Si j’utilise beaucoup ma main droite, j’ai mal à la tête. J’aimerais seulement être stable quand je marche, comme avant.
 »

Amnesty International s’est entretenue avec le médecin de Yohanna, qui a déclaré que le fait que les soins dont Yohanna avait besoin ont tardé à être prodigués a aggravé la lésion et entraîné une infection qui a endommagé son nerf optique.

Une autre ouvrière a raconté qu’elle a eu des nausées, des vomissements et des vertiges pendant 10 jours après avoir accidentellement renversé sur son dos environ deux litres de gramaxone d’une cuve dont le bouchon était cassé. Elle n’a pas pu faire partir les produits, parce qu’il n’y avait aucun endroit pour que les ouvriers puissent se doucher et, comme c’était la saison sèche, elle n’avait pas d’eau à la maison.

De nombreux ouvriers ont déclaré que lorsqu’ils pulvérisent des substances chimiques, ils souffrent de vomissements, et un ouvrier, F., a raconté qu’il souffrait parfois de douleurs à l’estomac si fortes qu’il avait du mal à manger.

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