Au Bangladesh, tenir un blog c’est risquer sa vie Par Charbak

Charbak [1], qui s’est récemment enfui du Bangladesh lorsque son nom est apparu sur plusieurs listes noires de personnes à abattre, nous livre ses réflexions sur les répercussions du meurtre de Faisal Arefin Dipon, et d’autres, sur la liberté de pensée au Bangladesh.

Je viens livrer mon témoignage le cœur serré par l’impuissance, la douleur et l’angoisse. La jeune génération post-indépendance au Bangladesh – ma génération – qui a porté collectivement le rêve d’une nation laïque a une nouvelle fois perdu l’un des siens. Il y a une semaine, des extrémistes armés de machettes ont massacré Faisal Arefin Dipon, et nos rêves avec.

Cette fois-ci, ce n’est pas un blogueur qui a été coupé en morceaux, mais un éditeur d’ouvrages laïcs. Il semble que ces groupes ne tolèreront aucune activité (et pas seulement le fait de bloguer) qui favorise la liberté d’expression.

Au Bangladesh, peu sont prêts à défendre ceux d’entre nous qui sont en première ligne de ces attaques à la machette. Le régime au pouvoir demeure stoïque et nos responsables politiques gardent le silence face à ces « homicides d’athées ». Même nos artistes, penseurs et intellectuels se taisent, trop occupés par leurs œuvres « importantes ». Ils se contentent de confier la liberté de parole, la protection de la vie de chaque citoyen et la laïcité à la Constitution du Bangladesh – tant qu’elles ne sont pas mises en pratique dans la réalité.

Les extrémistes publient des listes noires de personnes à abattre

En 2013, Ansarullah Bangla Team, le mouvement considéré par beaucoup comme étant à l’origine de cette série de meurtres, a publié la liste de 84 blogueurs laïcs à abattre. Mon nom y figurait. (Ce n’est pas la seule liste, ni la première fois que mon nom apparaît sur une telle liste.)

J’étais sur cette liste parce que, comme beaucoup de mes collègues écrivains, j’ai écrit des blogs et des articles sur Facebook qui soutiennent les idées scientifiques, les droits des femmes et les droits des minorités. Je dénonce également le fondamentalisme religieux.

Lorsque le 26 février 2015, l’éminent blogueur et scientifique bangladais Avijit Roy a été massacré, j’étais, avec mes collègues écrivains, consumé par l’angoisse. Nous avons réclamé l’arrestation immédiate des responsables de son assassinat, mais le gouvernement est resté silencieux et n’a rien fait.

Comme nous l’avons découvert plus tard, ce n’était pas un cas isolé. Washiqur Babu, Ananta Bijoy Das, Niladry Neel et le dernier, Arefin Dipon, tous sont tombés sous les coups de machettes – une réponse extrémiste à des questions scientifiques, à des opinions et à des activités laïques. La réticence du gouvernement à rendre justice dans ces affaires met en péril la vie d’autres blogueurs figurant sur les listes noires.

Le 12 novembre, cela fera six mois qu’Ananta Bijoy Das, qui travaillait en étroite collaboration avec Avijit, a été assassiné. Pourtant, l’enquête pour retrouver ses meurtriers est au point mort. À ce jour, aucune investigation digne de ce nom n’a été conduite sur les autres meurtres, dont celui d’Ahmed Rajib Haider, tué par le même groupe d’extrémistes, de la même manière et pour la même raison il y a deux ans et demi.

La peur au ventre

J’ai cessé de me rendre au bureau après l’un de ces assassinats à coups de machette. J’ai été absent pendant si longtemps que j’étais sur le point de perdre mon travail. Je faisais vivre toute ma famille – l’impact financier aurait été terrible. Mais que pouvais-je faire d’autre ? Mon nom figurait sur plusieurs listes noires publiées par les extrémistes, et la police n’était pas décidée à me protéger. En tout cas, c’est ainsi que je me sentais après avoir appris que d’autres blogueurs avaient sollicité l’aide de la police, en vain.

J’ai tenté de rester cloîtré chez moi. Bien sûr, c’était impossible. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je paniquais, en pensant que je pourrais être découpé à tout moment, par n’importe qui, dans la rue. Je surveillais les gens autour de moi en permanence, je vérifiais que je n’étais pas suivi. Chaque passant dans la rue pouvait être mon meurtrier. Une situation horrible et obsédante.

Personne ne pouvait me sauver. Mes meurtriers ne seraient jamais poursuivis. Au contraire, ils seraient considérés comme des héros par une partie de la société. Je n’étais même pas en sécurité chez moi. Niladri Neel a adopté cette stratégie après avoir demandé l’aide de la police ; il a fini par être tué à coups de machette dans sa propre maison.

Tant bien que mal, avec l’aide d’Amnesty International et d’organisations humanitaires, j’ai réussi à quitter le Bangladesh. Assurément, je me trouve aujourd’hui dans un endroit plus sûr que mes collègues blogueurs. Pourtant, à chaque fois que j’apprends un nouveau meurtre, je sais ce que ressentent mes amis au Bangladesh et je me souviens de ce que je ressentais – la peur glaçante qui remonte le long de la colonne vertébrale.

Une génération qui vit sous la menace du « terrorisme à la machette »

Je ne crois pas que dans l’histoire du Bangladesh une autre génération ait vécu sous la menace du « terrorisme à la machette » pendant une si longue période. Aucune autre génération n’a eu à vivre avec la peur constante de la mort.

Nous ne sommes pas des trafiquants, des tueurs, des violeurs ni des traîtres. Nous écrivons simplement des blogs et exprimons nos opinions. Certains d’entre nous publient des livres, d’autres écrivent sur leur mur Facebook, et beaucoup réclament justice pour les crimes de guerre.

L’ironie, c’est que nos opinions sont considérées comme des crimes de haine, ce qui nous vaut la mort ou l’exil. Des groupes de jeunes blogueurs, écrivains et militants fuient le pays et se rendent en Europe.

Et le nombre de personnes prêtes à condamner ces meurtres s’étiole, au fur et à mesure que les plumes sont réduites au silence au Bangladesh.

*.

Notes

[1Son prénom a été changé pour préserver son anonymat

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