Au Honduras, les défenseurs de l’environnement restent en danger de mort six mois après l’assassinat de Berta Cáceres Par Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International

Tomás Gómez Membreño a senti ses os se glacer quand on lui a annoncé l’assassinat de son amie et alliée, la célèbre responsable indigène Berta Cáceres, il y a tout juste six mois cette semaine.

Également défenseur de l’environnement, et numéro deux du Conseil civique d’organisations indigènes et populaires du Honduras (COPINH), Tomás a craint d’être le suivant sur la liste.

Le travail accompli par Berta a été largement salué à travers le monde, et récompensé par des prix internationaux. Alors si quelqu’un s’est introduit chez elle pour l’abattre, on n’ose pas penser à ce qui risque d’arriver aux autres défenseurs des droits humains bien moins connus.

Tomás savait qu’il y avait peu de chances qu’une enquête digne de ce nom soit menée et que des mesures soient prises pour empêcher d’autres crimes contre des défenseurs des droits humains, dans un pays où les autorités condamnent rarement les attaques visant les militants.

Ce qui est triste, c’est qu’il a raison.

Il y a six mois, quand deux hommes armés se sont introduits chez Berta dans la soirée, et l’ont abattue, le Honduras est devenu une zone interdite pour tous ceux qui osent protéger des ressources naturelles telles que l’eau et la terre face à de puissants intérêts économiques.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Selon une étude récente menée par Global Witness, le Honduras et son voisin le Guatemala détiennent le triste record du plus grand nombre d’assassinats de défenseurs de l’environnement par habitant.

Sur les 185 meurtres de défenseurs des droits humains travaillant sur des questions liées à la terre, au territoire ou à l’environnement enregistrés dans le monde en 2015, 122 (soit 65 % !) concernaient des défenseurs d’Amérique latine. Huit de ces meurtres ont été commis au Honduras, et 10 au Guatemala.

L’assassinat de Berta a marqué un tournant alors que la situation était déjà scandaleuse. Mais sa mort n’a pas été une surprise ; cette tragédie couvait depuis quelque temps déjà.

Plusieurs mois avant son assassinat, elle avait signalé un certain nombre de menaces de mort sérieuses liées à son opposition déclarée à la construction du barrage d’Agua Zarca dans la communauté de Río Blanco, dans le nord-ouest du Honduras.

La communauté indigène de Lenca, qui vit dans ce secteur, dit qu’elle n’a pas été convenablement consultée au sujet de ce projet qui menacerait le cours du fleuve Gualcarque, qui pour eux est sacré et qui leur fournit de la nourriture et de l’eau potable. Le COPINH affirme que la construction du barrage obligerait cette communauté à se déplacer, car il deviendrait alors quasiment impossible de vivre dans ce secteur.

Or, dans des pays riches en ressources naturelles comme le Honduras et le Guatemala, c’est parfois au péril de sa vie que l’on défend des ressources fort prisées sur le marché mondial des matières premières.

Ces deux pays d’Amérique centrale sont particulièrement attirants pour de puissantes industries extractives, en partie à cause de législations de plus en plus laxistes concernant les agissements des entreprises. Parallèlement à cela, les communautés locales sont de plus en plus repoussées et dépossédées de leurs terres, dont dépend leur survie.

Les menaces, chefs d’accusation fictifs, campagnes de dénigrement, attaques et meurtres, couplés à un système judiciaire délabré et incapable de rendre justice, rendent quasiment impossibles les activités légitimes de défense des droits humains.

Les crimes commis contre des militants font rarement l’objet d’enquêtes dignes de ce nom, ce qui perpétue la violence. Les autorités imputent souvent à leurs faibles institutions la responsabilité de l’injustice, mais elles se gardent bien de reconnaître que l’absence totale de volonté politique de protéger et soutenir ces militants est souvent avant toute chose ce qui les met en danger de mort.

À la suite de fortes pressions internationales, le gouvernement hondurien a ouvert une enquête sur l’assassinat de Berta et arrêté cinq individus, mais l’équité et l’impartialité de la procédure suscitent de nombreux doutes. Pendant ce temps, les membres du COPINH et les avocats de Berta continuent d’être menacés et harcelés.

Tomás s’inquiète de ce qui pourrait arriver aux personnes ayant des liens avec Berta. D’autres militants ont tellement peur qu’ils n’osent même pas dire leur nom en public ou parler des menaces qu’ils subissent régulièrement parce qu’ils protègent les droits humains.

Mais ils disent qu’ils ne peuvent pas renoncer. Ils représentent la dernière ligne de défense : personne d’autre ne défendra leurs communautés et leurs droits.

Les ressources naturelles d’un pays, ainsi que les personnes qui les protègent courageusement, font partie de ses atouts les plus précieux. Il ne s’agit pas simplement de questions financières. Si elles n’ont plus de terres pour cultiver de la nourriture et plus d’eau potable, des communautés entières seront tout simplement effacées de la surface du globe.

Les solutions à cette crise profonde ne sont pas simples, mais il ne faut pas les négliger.

Le fait d’investir du temps et des ressources dans un remaniement fort nécessaire des systèmes judiciaires hondurien et guatémaltèque, afin de garantir des enquêtes efficaces sur ces crimes et de mettre en place une véritable protection pour les personnes en danger, contribuerait grandement à empêcher ces pays de perdre d’autres militants courageux comme Berta.

Il n’y a pas de temps à perdre.

Cet article a été publié pour la première fois sur IPS.

Pour en savoir plus :

Honduras et Guatemala. Multiplication des attaques dans les pays les plus dangereux au monde pour les défenseurs de l’environnement (Nouvelle, 1er septembre 2016)

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